Ce que je sais de toi
Chapitre 24
Les semaines se succédaient, chacune se voulant la réplique, à peine plus
morne et désœuvrée, de celle qui l’avait précédée. Tout avait été nettoyé,
réparé, remis en place. Les murs repeints. Les fournitures rachetées.
Aiguilles hypodermiques, seringues, fils de suture, gazes, ampoules,
compresses… De quoi à nouveau recoudre, soigner, panser, guérir. Les
dégâts consécutifs au saccage de ta clinique, un mois et demi plus tôt,
s’étaient finalement avérés assez superficiels. Il n’en restait plus qu’un
carreau brisé à ta fenêtre que l’on te promettait depuis plusieurs semaines
de remplacer. Demain, inch’Allah. Dans les premiers temps, tu appelais
régulièrement pour qu’on t’envoie quelqu’un, puis avais fini par
abandonner. Après tout, cette vitre cassée n’empêchait pas la lumière de
pénétrer, elle demeurait simplement un rappel de ce qui s’était produit. Un
témoin de la fureur des hommes. Le temps aidant, elle ne te faisait plus
aucun effet, à l’instar des poils de Tarbouche que tu retrouvais encore
parfois sous les meubles avant de t’en débarrasser d’un mouvement
machinal des doigts au-dessus de la poubelle.
Tu offrais moins de consultations à ton cabinet de Doki où plus
personne ne te secondait. Il pouvait même t’arriver de passer des demi-
journées assis à ta clinique sans qu’un patient en franchisse la porte. Tu
aurais pu fermer quelques heures et monter retrouver Mira à l’étage, mais tu ne le faisais pas. Ta présence au rez-de-chaussée avait même plutôt
tendance à s’allonger. Tu ne rentrais qu’à l’heure où il faisait suffisamment
noir dehors pour qu’on ne remarque plus le carreau brisé.
Pour le reste, ton activité se répartissait entre tes interventions
hebdomadaires de neurochirurgie à l’hôpital américain du Caire et tes
permanences au Moqattam. Les unes par nécessité, les autres par habitude.
Il t’était arrivé d’en manquer ; la première fois, les habitants avaient mis
près de deux heures avant de rentrer chez eux, tout à la fois résignés et
inquiets de cette absence anormale. Tu l’avais déduit le lendemain en
reconnaissant des enfants de chiffonniers de passage devant ton domicile.
Ils étaient trop loin de leur terrain de jeu habituel pour qu’il s’agît d’un
simple hasard. Sans doute avaient-ils été envoyés par leurs parents pour
s’assurer qu’il ne t’était rien arrivé. Tu ne souris même pas du paradoxe de
patients inquiets de la santé de leur médecin. Tu appris, dans les jours
suivants, qu’une clinique islamique se bâtissait à quelques dizaines de
mètres de ton dispensaire. À la vérité, tout te semblait vain.
Le dialogue était rompu avec ta mère depuis votre dispute et Nesrine
ne cherchait plus à jouer les intermédiaires entre vous. Curieusement, tu
trouvais un certain apaisement au silence qui s’installait. Un fossé d’une
tout autre nature s’était creusé avec Mira. Elle avait cessé de partir,
percevant que la magie fugace du retour n’opérerait plus. Placards à
nourriture et bouteilles d’eau de Javel continuaient à se vider à une vitesse
vertigineuse que tu prenais soin de ne pas remarquer. Un renoncement de ta
part, lâche et coupable, qui ne pouvait tenir sur la durée. Chaque jour te
rapprochait de cette discussion que tu te gardais d’engager ; Mira eut le
courage qui te manquait.
Dans ces moments-là, ce qui est dit n’a pas beaucoup d’intérêt. C’est
le reste qui compte. Elle tenta, avec délicatesse, de fissurer ton silence. Cela
te surprit : pas de scène, aucun emportement. Elle semblait peser chacun
des mots qu’elle prononçait, te décrivant au mieux ce qu’elle ressentait tout
en se gardant de t’en faire porter l’entière responsabilité. Par instants,
l’émotion venait l’étrangler. De la pulpe de ses doigts, elle étalait ses larmes
sur sa joue, inspirait profondément puis reprenait. Sa blessure était sincère ;
tu en devinais l’intensité, tu en savais la cause. Étrangement, ce n’est pas
tant cette douleur qui te toucha que sa volonté de t’épargner. Elle ne
cherchait pas de coupable, juste une issue. Elle t’aimait encore.
Qu’avais-tu à lui offrir en retour ? Ni vraie excuse ni explication. Des
monosyllabes, des « Je ne sais pas », des « Qu’est-ce que tu veux que je te
dise ? ». Cela faisait longtemps que tu avais démissionné. Elle voulait
savoir où vous en étiez, comme s’il s’agissait de coordonnées
géographiques qu’il aurait suffi de déterminer. Savais-tu toi-même où tu en
étais ? Existe-t-il des réponses à ces questions-là ? Tu observais sa peine
sans chercher à l’y rejoindre ; vos souffrances étaient devenues si distantes
que jamais plus elles ne se confondraient. Elle ne prononça pas le prénom
d’Ali, peut-être espérait-elle que le sujet viendrait de toi. Il ne vint tout
simplement pas.
Les hommes sont des nomades à l’arrêt. Ils peuvent parfaitement
traverser leur existence tout en se cachant cette réalité. Ils se persuadent
alors que le temps ne compte pas, que l’espace se fractionne en poussières
et que ces poussières s’acquièrent par des titres de propriété. Orphelins de
l’immensité, ils meurent sans avoir vécu. Mais pour peu que cette vérité
leur apparaisse soudain, qu’elle choisisse de jeter sa lumière crue sur leur
quotidien, tout compromis à leur liberté devient alors insupportable.
Le regard baissé de celui qui bat en retraite, tu finis par évoquer
Montréal pour la première fois. Tu t’étais renseigné sur les formalités
d’immigration au Canada. Tu partirais d’ici la fin du mois.
Cela lui apparut clairement : les semaines qu’elle avait passées à tenter
de te comprendre, tu les avais consacrées à organiser ta propre fuite. À
mesure que tu lui décrivais ton projet, le visage de Mira se crispait. Son
incrédulité se muait progressivement en un masque de haine froide. Tu
avais maintes fois cherché à te figurer sa réaction au moment d’évoquer ton
départ, mais son intensité te saisit. Une pensée nouvelle naquit alors, une
sorte d’augure qui te sortit de l’engourdissement dans lequel tu te réfugiais
depuis plus d’un mois : la crainte qu’elle ne retourne cette violence contre
elle-même. Mira-Antigone. Cette pensée te terrifia. Elle renvoyait de toi-
même une image d’une cruelle évidence : celle d’un homme, artisan de son
propre malheur, conduisant à leur perte chacun de ceux qu’il avait aimés.
Tu improvisas alors cette phrase turpide, ces mots sans honneur, cette
question à la réponse parfaitement prévisible mais qui n’était destinée qu’à
conjurer la vision qui venait de naître en toi :
— Tu veux venir ?
Le mépris lui déforma la bouche. Elle te dévisagea et tu sentis en elle
le tumulte étouffé des volcans d’Arménie.
— Venir pour quoi ? Pour suivre qui ? Un inconnu ?
La vie est ainsi faite : d’un même geste, on peut faire preuve de courage
envers soi-même et, tout à la fois, d’une immense lâcheté envers les siens.
Tu pris le large la veille d’un Noël qu’elles renoncèrent à célébrer. On ne
demanda pas à Fatheya de cuisiner la traditionnelle shushbarak du jour de l’An, ces ravioles au bœuf dont vous vous resserviez jusqu’à ce que
quelqu’un tombe sur la pièce de monnaie du roi Farouk que ta mère avait
dissimulée dans l’une d’elles. Dans les prochains mois se tiendraient des
élections législatives que le président jurait libres et sincères. Que
t’importaient les promesses du pays que tu quittais ?
Tu partis comme on part pour longtemps, en laissant derrière soi une
langue qui cessera de vivre ou un surnom que plus personne ne prononcera.
Tu ne cherchas pas à accorder une importance démesurée à ce qui se doit de
rester une accumulation de détails. Une porte que l’on claque sans savoir si
on la poussera à nouveau, un plat dont on ignore si on le retrouvera là-bas,
une liste incomplète (forcément incomplète) de personnes que l’on n’a pas
prévenues du départ… Tu commenças à rassembler quelques photos, dans
l’espoir qu’un jour tu parviendrais à les regarder avec plus de bonheur que
de honte. Une de toi, entouré de tes parents, à l’époque où la vie ne dit rien
de l’adversité qu’elle recèle. Une autre de ta sœur, le visage hésitant entre
l’adolescence et l’âge adulte. Une encore de toi, devant ce dispensaire qui
faisait ta fierté. Tu restas pensif devant celle de Mira arborant son sourire et
sa robe de mariée. Tu n’en avais aucune de Fatheya – pourquoi se
photographierait-on avec la bonne ? –, aucune d’Ali, évidemment. Tu finis
par les reclasser toutes dans l’album de famille d’où tu les avais extraites et
rangeas celui-ci sur l’étagère qu’il n’aurait pas dû quitter.
Tu saluas ta mère qui répondit d’un mouvement de tête qui pouvait
signifier mille choses (« mon fils, quand te reverrais-je ? », ou bien « vois
où ton entêtement t’a conduit ! », ou encore « t’es-tu seulement posé la
question de ce que nous allions devenir sans toi ? », ou finalement rien de
tout cela ou, pourquoi pas, l’ensemble de ces possibilités). Tu pris Nesrine
dans tes bras, sans rien dire, comme si les mots ne devaient pas s’attacher à
répondre aux larmes. On t’avait dit que Mira était partie quelques jours chez ses parents et tu ne cherchas pas à savoir si c’était vrai. Tu ne terminas
jamais la lettre que tu avais commencé à lui écrire ; à quoi bon chercher à
expliquer ce qu’on ne comprend pas soi-même ? En brisant vos vœux
comme s’ils n’avaient appartenu qu’à toi, tu l’abandonnais à ses insolubles
regrets. Elle se demanderait longtemps ce qu’elle aurait dû être pour que tu
ne cesses pas de l’aimer.
Au moment de te retourner pour fermer la porte, tu aperçus une
silhouette te lancer : « Et moi ? Tu ne me dis pas au revoir ? » La honte
injecta de sang tes joues creusées par les dernières semaines. Tu fis un
mouvement en sa direction mais Fatheya te repoussa d’un geste vif. Sa voix
s’étranglait dans des inflexions que tu ne lui connaissais pas.
— Tu allais vraiment partir comme un voleur ? Qui parmi nous t’a
appris à piétiner comme ça ceux qui t’aiment, hein ? Qui ?
— Pardon, Faty, je suis épuisé…
Elle se radoucit, s’approcha de toi et étreignit ton corps vidé de toute
résistance. Elle te parlait comme à l’enfant que tu aurais aimé ne jamais
avoir cessé d’être.
— Tarek, je ne suis pas sûre que tu en sois vraiment capable, mais
prends soin de toi, d’accord ?
— Toi aussi… et prends soin d’elles.
Elle te serra énergiquement de ses bras habitués aux tâches ingrates,
jusqu’à sentir l’émotion la gagner. Elle eut alors ce mouvement de mains
impatient qu’elle réservait habituellement aux mouches qui vibrionnaient
autour de ses marmites. Il fallait partir.
La maison, le taxi, l’aéroport, l’avion, l’aéroport, le taxi… La neige
couvrait les rues de cette ville inconnue d’une pellicule gris sale qui te serait
bientôt familière. À compter de ce jour, tu devins étranger partout.
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