Ce que je sais de toi
Chapitre 30
Montréal, 2000
— Du courrier pour vous, doc.
Elle lui parle en anglais, ne lève pas les yeux. Tout ce qu’elle prononce
a le ton détaché d’un échange administratif, même lorsqu’elle use
d’humour.
— Trois résultats de tests et une lettre d’amour, énumère-t-elle. Il était
temps que vous trouviez quelqu’un. Un si bon parti !
C’est au moment de s’esclaffer que son visage devient expressif. Son
rire s’achève en une quinte de toux. Elle tente d’y mettre fin en la couvrant
de jurons puisés dans un répertoire sans fond puis se reprend :
— Soignez-la bien, doc ! Elle a une jolie écriture.
Le rire et la toux s’éloignent à présent dans le couloir. Ils s’alimentent
l’un l’autre et couvrent le crissement des roues du chariot de courrier.
Chaque expiration semble déblayer des pelletées pleines de goudron que les
années de tabagisme auraient déposées dans ses voies respiratoires.
— Et vous, soignez-vous bien, Viviane. Et arrêtez la clope, ce n’est pas
raisonnable.
Il y a effectivement trois pochettes de courrier interne contenant des
résultats médicaux et une enveloppe jaune pâle écrite à la main qui lui est
adressée. Tarek s’empare de cette dernière ; la lettre qu’elle contient est
écrite en arabe.
Le Caire, le 23 mars 2000
Docteur,
Permettez-moi de me présenter : je suis journaliste indépendant et je
réalise actuellement un reportage sur les médecins égyptiens à travers le
monde. J’aurais souhaité pouvoir m’entretenir avec vous à ce sujet. Auriez-
vous un instant à m’accorder pour que je vous expose ma démarche ? Je
vous en serais grandement reconnaissant.
Salutations distinguées,
Ahmed Naguib
L’écriture est soignée, le papier sans en-tête. Un plissement au niveau
du front accompagne la lecture. Ce n’est pas tant le nom de l’émetteur – qui
ne lui dit rien – que la vue des caractères arabes formant le nom de sa ville
d’origine qui assombrit son visage. Le Caire. Il ne la relit pas, la froisse
calmement et la jette dans sa corbeille.
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