Ce que je sais de toi
Chapitre 14
Quinze, peut-être vingt. Vous n’étiez guère plus pour accompagner le corps
inerte de la mère d’Ali dans sa dernière promenade. Le soleil asséchait la
terre de son implacable indifférence. « Il n’y a de Dieu que Dieu et
Muhammad est son prophète. » La poussière des pas traînants formait un
nuage dense qui s’imprimait sur les peaux humides. « Il n’y a de Dieu que
Dieu… » Ali faisait partie des quatre porteurs qui soulevaient le cercueil.
Tu ne connaissais pas les trois autres. Des gouttes de sueur perlaient sur son
visage rasé de près ; elles lui parcouraient le cou en épousant sa jugulaire. Il
ne laissait transparaître aucune émotion mais, derrière chaque déglutition, tu
croyais déceler sa gorge serrée par la tristesse. Ou bien par le sable.
Le Caire laissait entendre au loin son vacarme impénitent. Ici le silence, là-
bas le bruit. Là-bas la vie, ici l’après. Face à l’affairement de millions
d’individus, que pèse le recueillement de vingt personnes ? Vingt, peut-être
quinze.
La croyance veut que l’âme de la défunte demeure auprès des hommes
durant quarante jours. Cela faisait pourtant quelques mois qu’elle semblait
s’être dissociée de ce corps prématurément usé. Ali soulevait ce qu’il restait
de l’enveloppe charnelle de celle qui l’avait porté dans son ventre ; l’effort
lui gonflait les veines du front. Vous n’avez pas échangé un mot durant la
cérémonie. À plusieurs reprises, tu tentas de croiser son regard que rien n’agrippait. Il glissait sur les choses comme la transpiration le long de ses
tempes. Quand tout fut terminé, tu lui proposas de le raccompagner. Le
soleil déclinait. Il accepta d’un mouvement de tête. Le bruit étouffé de vos
pas qui évitaient de soulever inutilement la poussière vous accompagna
jusqu’à la voiture. En ouvrant la portière, une exhalaison de cuir réchauffé
s’échappa. Ali ne disait rien. Tu tournas la clé. Un raclement de moteur
accompagna la cassette qui reprit sa musique à l’endroit où elle s’était
arrêtée. Ce bruit soudain te fit tressaillir ; tu coupas le son. Ali ne réagissait
pas. Le front appuyé à la vitre de sa portière, il t’offrait la vue de son dos
humide. Sa chemise collait à ses omoplates saillantes. Tu aurais voulu
percer son mutisme, deviner les mots qui auraient pu l’apaiser. Par instants,
il te semblait qu’il dormait, le corps abandonné aux cahots d’une route
inégale. À d’autres, qu’il pleurait, le sanglot étranglé par la pudeur. Tu en
voulais à ces klaxons absurdes qui t’empêchaient d’écouter son silence. Le
cadran indiquait dix-neuf heures douze dans ses chiffres en bâtons verts
lumineux aux angles suspects. À mesure que vous gravissiez le Moqattam,
tu voyais au loin les colonnes compactes de voitures qui se déversaient
péniblement dans les artères du Caire. À droite les lumières rouges, à
gauche les blanches. Quand tu étais enfant, ton père te racontait que les
voitures devaient leur place dans l’une ou l’autre file à la couleur de leurs
lumières. Tu étais fasciné par cette règle de circulation qui produisait de si
beaux effets nocturnes. Sans compter que tu n’en connaissais aucune autre
qui soit à ce point respectée par les automobilistes cairotes. Quel âge avais-
tu lorsque tu compris enfin que les phares de tout véhicule étaient blancs à
l’avant et rouges à l’arrière, la lumière que tu distinguais ne correspondant
qu’au sens de chaque voie selon l’angle où tu la regardais ? Pour quelle
raison l’esprit retient-il ce genre de détails ?
Tu approchais de chez Ali. Tu garas ta voiture devant sa maison, dans
cet emplacement que l’obscurité t’aurait dissimulé si tu ne le connaissais
pas. Comme il ne réagissait pas à l’arrêt du moteur, tu levas ta main droite
du levier de vitesses qui avait cessé de trembler pour la poser sur son
épaule. Ta bouche s’approchait de son oreille pour lui murmurer que vous
étiez arrivés. Il se tourna ; ses yeux étaient grand ouverts. Tu ne reculas pas.
Un souffle, d’abord. Puis une chaleur douce. Ses lèvres se posèrent sur les
tiennes. À moins que ce ne soit l’inverse. Après tout, comment le saurais-
je ?
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