Ce que je sais de toi
Chapitre 31
Le Caire, 1998
Cela faisait deux ans. Deux années à tenter de reconstituer ta vie de
fantôme-géniteur dont la simple évocation m’était tacitement interdite.
Fatheya continuait à me distiller ses récits dont elle choisissait
méticuleusement les bribes qui lui semblaient racontables, empâtant chaque
nouvelle version de précisions, sinon incohérentes, du moins inutiles. Je
commençais à me fatiguer de ses histoires qui parlaient davantage d’elle
que de toi. Elles ressemblaient de plus en plus à de douteux prétextes pour
que je lui tienne compagnie. Quelques photos de toi avaient
miraculeusement échappé à la frénésie purificatrice de ma mère. Tu
semblais grand, les cheveux foncés, les joues creusées et le nez vaguement
busqué. Pour le reste, tu ne te ressemblais pas vraiment d’une photo à
l’autre et je me lassais d’y chercher des traits que tu aurais pu partager avec
moi. J’avais les lettres, envoyées par un homme dont l’identité était encore
plus volatile que les poussières de toi laborieusement accumulées. C’était
peu. Je m’apprêtais à abandonner l’idée de repriser cette toile aux chutes
disparates lorsqu’un incident vint tout bouleverser.
Étant plutôt assidu à l’école, je m’étais discrètement retrouvé dans la
catégorie des bons élèves qui ne font pas de vagues. Un professeur qui me
pensait en avance sur mes camarades avait proposé à ma mère de me faire
sauter de classe, ce qu’elle avait aussitôt décliné. Son obsession que nous
soyons « comme tout le monde » était telle qu’il n’était pas envisageable
que je m’écarte du chemin ordinaire. Mira-Fin-de-Transmission. Ma grand-
mère se rangea à son avis, quoique pour des raisons différentes : il lui
paraissait préférable que je sois le meilleur à mon niveau plutôt qu’un élève
moyen d’une classe supérieure. Elle se contenta de commenter ma précocité
d’un énigmatique « bon sang ne saurait mentir », compliment qu’elle
semblait s’adresser à elle-même plus qu’à moi. Pour faire plaisir à l’une
comme à l’autre, je m’étais donc attaché à collectionner les bonnes notes
sans jamais me faire remarquer. Il n’était d’ailleurs pas rare qu’en fin
d’année un bon tiers de la classe ignore encore mon prénom. J’avais
renoncé à me chercher des points communs avec mes conscrits et finissais
par trouver confortable leur indifférence à mon égard. C’était compter sans
la détermination de Fatheya à accompagner comme il se doit mon évolution
hormonale.
Obsédée par le duvet qui s’était installé au-dessus de mes lèvres, elle
cherchait depuis quelques mois à me convaincre de le raser. Elle avait
tenu à m’assurer de tout son soutien logistique et moral lorsque je serais
prêt. C’était une annonce plus qu’une proposition. J’hésitais. Mon
excitation sur le sujet était loin d’égaler la sienne et je ne voyais pas l’utilité
de commencer ce rituel qui semblait procurer aux hommes plus d’inconfort
que de satisfaction. J’avais surtout l’impression de mettre le doigt dans un
engrenage sans fin, à la manière de la sempiternelle halawa que Fatheya
préparait pour les épilations au sucre de maman. Les gémissements poussés dans le secret d’une salle de bains réquisitionnée pour l’exercice ont
d’ailleurs compté parmi les mystères les plus angoissants de mon enfance.
Fatheya prit les devants. Fatiguée de mes atermoiements, elle m’offrit
une bouteille de Chabrawichi 555 pour mes quatorze ans. Elle avait
conservé cette habitude qui m’était de plus en plus désagréable de rentrer
sans frapper à tout moment dans ma chambre et vint me cueillir au réveil.
— Joyeux anniversaire, Rafik !
— C’est dans deux mois…
— Je sais, mon cœur, mais tu es né en juillet et mon cadeau ne peut
pas attendre la fin de l’année scolaire.
À l’abondance de fleurs qui ornaient l’étiquette, je pris tout d’abord le
flacon pour un produit de nettoyage quelconque et tentai de masquer ma
perplexité par de polis remerciements. Il en fallait plus pour entamer son
enthousiasme : « C’est la meilleure eau de Cologne du monde ! Tous les
hommes que j’ai connus en portaient ! » Elle prononçait avec une emphase
démesurée l’adjectif tous, soulignant ainsi la valeur statistique de son
argument. Elle s’arrêta, l’air grave, comme pour laisser défiler mentalement
l’ensemble de ses conquêtes masculines et se remémorer leur identité
olfactive. Déstabilisé par cette confidence, je ne m’étais pas rendu compte
qu’elle s’était emparée de la bouteille. Elle en pulvérisa généreusement le
contenu dans l’air, lâchant un inoffensif mensonge pour achever de me
convaincre : « Ton père en mettait chaque matin après sa douche ! »
Le cadeau n’était évidemment pas dénué d’arrière-pensées. Fatheya
espérait secrètement qu’il servirait pour mon premier rasage. À moins de
l’avoir subtilisé à l’un des hommes (nombreux, donc) qui s’étaient succédé
dans son lit, ce flacon avait dû représenter une somme pour elle. Je me
sentis coupable de ne pas lui avoir réservé l’accueil qu’il méritait et finis par céder : à moi l’épreuve du rasoir. Elle ne se le fit pas dire deux fois : je
me retrouvai aussitôt sur le rebord de la baignoire, le bas du visage
badigeonné de mousse blanche par un blaireau dégotté d’on ne sait où.
— Et maintenant ?
— Maintenant, tu rases !
— Comme ça ?
— Eh, Goha ! Elle est où, ton oreille ?
Elle faisait souvent référence à ce personnage de la culture populaire
qui avait le réflexe improbable de tordre sa main gauche au-dessus de sa
tête lorsqu’on lui demandait de toucher son oreille droite. C’était sa manière
de me faire remarquer que je trouvais toujours le moyen de compliquer
inutilement une situation simple. Elle s’empressa de remettre en place le
rasoir que je tenais à l’envers, appuyant ses gros doigts rugueux sur les
miens pour amorcer le premier mouvement. Le bilan de l’opération était
plutôt satisfaisant : aucune balafre à déplorer (c’eût été un échec dont elle
ne se serait jamais remise), tout au plus quelques gouttelettes de sang qui
perlaient par endroits et qu’elle aspergea abondamment de Chabrawichi
555, comme ces cafards volants qu’elle pulvérisait de Baygon avec un
acharnement démesuré lorsqu’ils croisaient sa route à la cuisine. Je me
souviens de la sensation désagréable de l’alcool sur ma peau irritée et des
trois claques de Fatheya sur ma joue censées signer son œuvre. « Allez, file
montrer à ta mère que tu es devenu un homme ! » Ma mère, en
l’occurrence, ne remarqua rien de mon rasage de près, si ce n’est l’odeur
envahissante de mon nouveau parfum. À ses inspirations exagérées, elle
faisait semblant d’analyser ce qui avait changé dans l’air ambiant, mais je
savais bien qu’elle cherchait surtout un bon mot pour se moquer de ma
toilette inhabituelle. Mira-Sarcasme. Précédant tout commentaire
désobligeant, je lui annonçai d’emblée qu’il s’agissait d’un cadeau de Fatheya et que j’étais en retard pour l’école. Deux affirmations
inattaquables.
J’avais manqué de peu le bus scolaire et dus me rabattre sur le
municipal pour me rendre à mon collège, de l’autre côté du Nil. Après avoir
cavalé sur les derniers mètres, je rejoignis à temps la salle de classe où le
professeur commençait à relever les présences. Mon nom n’avait pas encore
été appelé ; je pus donc regagner ma place au prix d’un simple regard
réprobateur.
On m’avait affublé d’un voisin de pupitre particulièrement agité en
vertu de cette ancestrale coutume jésuite qui consiste à placer côte à côte les
éléments perturbateurs et ceux qui ne posent aucun problème. L’idée était
que les seconds fassent naître chez les premiers une soif soudaine de
rédemption. À la vérité, je serais bien incapable de citer un cas où ce
procédé aurait fonctionné, mais il s’en trouvait certainement dans l’histoire
du Collège de la Sainte-Famille pour justifier sa popularité. Le principal fait
d’armes de Chérif consistait à avoir mué, au contraire des autres garçons, ce
qui tenait plus certainement à ses deux redoublements qu’à une quelconque
précocité. Il en retirait une légitimité en tant que chef de bande et, à l’en
croire, un grand succès auprès des filles.
Je me remettais tout juste de ma course et mis quelque temps à me
rendre compte que ses ricanements m’avaient pris pour cible. Il attendit que
la cloche sonne pour m’interpeller ostensiblement :
— Alors, comme ça tu t’es fait beau ?
(Ne pas accorder d’importance, laisser passer.)
— Tu t’es fait beau pour séduire qui, eh ?
(Coup d’épaule de sa part pour me faire lever les yeux. Ne pas réagir,
attendre qu’il se lasse.)
— Tu t’es mis du parfum ce matin ? Tu serais pas pédé comme ton
père ?
Le coup partit tout seul. Je ne m’étais jamais battu de ma vie et m’en
serais bien cru incapable, mais l’inspiration me vint sans trop avoir à y
réfléchir. Avant de poursuivre, il me faut préciser que j’ignorais la
signification précise de ce terme. J’avais, au mieux, une idée du rang qu’il
occupait dans le classement des insultes de cour d’école, mais c’était
suffisant pour que je riposte. Je repliai mes doigts et le frappai au visage.
Partagés entre incrédulité et fascination, les élèves reculèrent pour former
un arc prudent autour de nous. Ils commencèrent à nous encourager
bruyamment. Chérif agrippa la chemise de mon uniforme pour me projeter
à terre ; il trébucha sans y parvenir. Je profitai de ce sursis pour lui asséner
un second coup, mais il arrêta mon poing de la paume de sa main. Il me
l’aurait certainement broyé si un professeur n’était pas venu nous
départager et nous conduire vers le bureau du directeur, sous les sifflets
d’une classe galvanisée. Mon école n’était pas coutumière de ce genre de
scène et je pris pour relativement cléments les trois jours de suspension
dont on nous sanctionna.
Cet épisode me valut successivement les remontrances de ma mère et
les félicitations de Fatheya. Je me gardai de préciser ton implication à la
première et celle du flacon de Chabrawichi 555 à la seconde.
— Ah ça, tu as fait ce qu’il fallait faire ; je suis sûre qu’il méritait sa
correction ! Le jour où tu te rases, en plus ; je savais bien que ça ferait de toi
un homme.
Elle me pinça la joue avec fierté avant de reprendre :
— Ne recommence pas tous les jours non plus, hein ? Tu le fais une
fois pour montrer qui tu es, mais pas question que tu te transformes en vaurien ! En tout cas, j’en connais un qui n’est pas près de recommencer à
t’embêter…
— Faty, mon père était pédé ?
Cela m’avait travaillé toute la journée. Il me semblait qu’une partie du
mystère qui t’entourait était liée à ce mot, mais je ne voulais pas en
demander la signification à Fatheya au risque qu’elle m’invente n’importe
quoi. C’était un coup de bluff. Je vis ses yeux s’écarquiller.
— C’est pour ça que tu t’es battu ?
— Réponds à ma question…
Je la sentis déstabilisée puis elle se reprit. Elle me reprocha d’abord de
prononcer des grossièretés devant une dame, puis de prêter attention aux
racontars de cour d’école. Je la laissais s’enfoncer dans ses tentatives de
diversions sans jamais la quitter du regard. Je voyais bien qu’elle cherchait
à démêler ce que je savais vraiment de ce que je feignais de savoir et me
gardais de lui fournir le moindre indice. Elle finit par s’énerver, éructant
quantité de jurons et pestant contre tous ceux qui lui passaient par l’esprit.
À ma grande surprise, le nom d’Ali rejoignit sa litanie de malédictions.
— Pourquoi tu parles d’Ali ?
Percevant mon étonnement, elle hésita un moment, mais il était trop
tard pour se reprendre. Jamais jusque-là elle n’avait mentionné ce prénom
sans que je l’y force et je vis la panique naître dans ses yeux. Elle était une
louve prise dans ce piège dont elle commençait à comprendre qu’elle ne
sortirait pas vivante.
Les quelques fois où je l’avais interrogée sur Ali, elle me servait
invariablement la même réponse : c’était un garçon à problèmes que tu avais eu la mauvaise idée de vouloir aider et dont je devais me garder de
parler. « Garçon à problèmes. » Derrière cette expression volontairement
allusive, je comprenais surtout qu’il était à l’origine d’un certain nombre de
nos problèmes, au premier rang desquels ton départ. Peut-être avait-il
également lui-même des problèmes, je ne m’étais jamais vraiment posé la
question. Quant à savoir pourquoi il t’écrivait des lettres…
D’un coup, tout prit sens dans mon esprit : la signification de l’insulte,
le lien t’unissant à Ali, les mystères entourant ton départ… Cela devenait
une violente évidence.
Je regretterais un jour le déferlement de haine qui se produisait en moi.
Il me sembla soudain que l’univers n’était pas assez grand pour contenir ma
colère ; elle était sans commune mesure avec celle qui m’avait fait me
battre deux heures plus tôt.
Je me mis à détester tous mes semblables. Ceux dont le rang social du
père tenait lieu de présentation, leurs airs d’être accomplis avant même
d’avoir vécu. Ceux qui avaient un modèle qu’il suffisait d’imiter pour un
jour devenir un soi convenable. Ceux qui avaient grandi à proximité de la
source et allaient s’y abreuver sans jamais avoir connu la soif.
Je détestais ma famille de m’avoir tu cette vérité que tout le monde
savait. Comme s’il suffisait de dissimuler les miroirs pour préserver un être
difforme de sa propre laideur.
Et, plus que tout, je te détestais, toi.
Toi que j’avais maudit d’être absent, je te maudissais désormais
d’avoir existé. Par ta faute, j’étais le fils d’un homme qui couchait avec un
homme. J’étais le fils d’un homme qui avait abandonné sa femme. J’étais la
risée de ma classe. J’étais le dernier idiot à ne pas savoir qui j’étais.
Tout cela se mélangeait dans ma tête. Je ne comprenais pas ce que je
haïssais ; je haïssais ce que je ne comprenais pas.
D’un geste nerveux, je renversai ce qui se trouvait sur mon bureau.
Fatheya tentait de me raisonner, m’implorait de ne jamais évoquer cette
conversation, elle y perdrait son emploi… Je n’écoutais rien. Je lui criai de
sortir de ma chambre. Elle sortit. Un silence s’installa entre nous pendant de
longues semaines.
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