Ce que je sais de toi

Éric Chacour · Chapitre 30 sur 54

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Ce que je sais de toi

Chapitre 31

 

 

Le Caire, 1998

 

Cela faisait deux ans. Deux années à tenter de reconstituer ta vie de

fantôme-géniteur dont la simple évocation m’était tacitement interdite.

Fatheya continuait à me distiller ses récits dont elle choisissait

méticuleusement les bribes qui lui semblaient racontables, empâtant chaque

nouvelle version de précisions, sinon incohérentes, du moins inutiles. Je

commençais à me fatiguer de ses histoires qui parlaient davantage d’elle

que de toi. Elles ressemblaient de plus en plus à de douteux prétextes pour

que je lui tienne compagnie. Quelques photos de toi avaient

miraculeusement échappé à la frénésie purificatrice de ma mère. Tu

semblais grand, les cheveux foncés, les joues creusées et le nez vaguement

busqué. Pour le reste, tu ne te ressemblais pas vraiment d’une photo à

l’autre et je me lassais d’y chercher des traits que tu aurais pu partager avec

moi. J’avais les lettres, envoyées par un homme dont l’identité était encore

plus volatile que les poussières de toi laborieusement accumulées. C’était

peu. Je m’apprêtais à abandonner l’idée de repriser cette toile aux chutes

disparates lorsqu’un incident vint tout bouleverser.

Étant plutôt assidu à l’école, je m’étais discrètement retrouvé dans la

catégorie des bons élèves qui ne font pas de vagues. Un professeur qui me

pensait en avance sur mes camarades avait proposé à ma mère de me faire

sauter de classe, ce qu’elle avait aussitôt décliné. Son obsession que nous

soyons « comme tout le monde » était telle qu’il n’était pas envisageable

que je m’écarte du chemin ordinaire. Mira-Fin-de-Transmission. Ma grand-

mère se rangea à son avis, quoique pour des raisons différentes : il lui

paraissait préférable que je sois le meilleur à mon niveau plutôt qu’un élève

moyen d’une classe supérieure. Elle se contenta de commenter ma précocité

d’un énigmatique « bon sang ne saurait mentir », compliment qu’elle

semblait s’adresser à elle-même plus qu’à moi. Pour faire plaisir à l’une

comme à l’autre, je m’étais donc attaché à collectionner les bonnes notes

sans jamais me faire remarquer. Il n’était d’ailleurs pas rare qu’en fin

d’année un bon tiers de la classe ignore encore mon prénom. J’avais

renoncé à me chercher des points communs avec mes conscrits et finissais

par trouver confortable leur indifférence à mon égard. C’était compter sans

la détermination de Fatheya à accompagner comme il se doit mon évolution

hormonale.

Obsédée par le duvet qui s’était installé au-dessus de mes lèvres, elle

cherchait depuis quelques mois à me convaincre de le raser. Elle avait

tenu à m’assurer de tout son soutien logistique et moral lorsque je serais

prêt. C’était une annonce plus qu’une proposition. J’hésitais. Mon

excitation sur le sujet était loin d’égaler la sienne et je ne voyais pas l’utilité

de commencer ce rituel qui semblait procurer aux hommes plus d’inconfort

que de satisfaction. J’avais surtout l’impression de mettre le doigt dans un

engrenage sans fin, à la manière de la sempiternelle halawa que Fatheya

préparait pour les épilations au sucre de maman. Les gémissements poussés dans le secret d’une salle de bains réquisitionnée pour l’exercice ont

d’ailleurs compté parmi les mystères les plus angoissants de mon enfance.

 

Fatheya prit les devants. Fatiguée de mes atermoiements, elle m’offrit

une bouteille de Chabrawichi 555 pour mes quatorze ans. Elle avait

conservé cette habitude qui m’était de plus en plus désagréable de rentrer

sans frapper à tout moment dans ma chambre et vint me cueillir au réveil.

— Joyeux anniversaire, Rafik !

— C’est dans deux mois…

— Je sais, mon cœur, mais tu es né en juillet et mon cadeau ne peut

pas attendre la fin de l’année scolaire.

À l’abondance de fleurs qui ornaient l’étiquette, je pris tout d’abord le

flacon pour un produit de nettoyage quelconque et tentai de masquer ma

perplexité par de polis remerciements. Il en fallait plus pour entamer son

enthousiasme : « C’est la meilleure eau de Cologne du monde ! Tous les

hommes que j’ai connus en portaient ! » Elle prononçait avec une emphase

démesurée l’adjectif tous, soulignant ainsi la valeur statistique de son

argument. Elle s’arrêta, l’air grave, comme pour laisser défiler mentalement

l’ensemble de ses conquêtes masculines et se remémorer leur identité

olfactive. Déstabilisé par cette confidence, je ne m’étais pas rendu compte

qu’elle s’était emparée de la bouteille. Elle en pulvérisa généreusement le

contenu dans l’air, lâchant un inoffensif mensonge pour achever de me

convaincre : « Ton père en mettait chaque matin après sa douche ! »

Le cadeau n’était évidemment pas dénué d’arrière-pensées. Fatheya

espérait secrètement qu’il servirait pour mon premier rasage. À moins de

l’avoir subtilisé à l’un des hommes (nombreux, donc) qui s’étaient succédé

dans son lit, ce flacon avait dû représenter une somme pour elle. Je me

sentis coupable de ne pas lui avoir réservé l’accueil qu’il méritait et finis par céder : à moi l’épreuve du rasoir. Elle ne se le fit pas dire deux fois : je

me retrouvai aussitôt sur le rebord de la baignoire, le bas du visage

badigeonné de mousse blanche par un blaireau dégotté d’on ne sait où.

— Et maintenant ?

— Maintenant, tu rases !

— Comme ça ?

— Eh, Goha ! Elle est où, ton oreille ?

Elle faisait souvent référence à ce personnage de la culture populaire

qui avait le réflexe improbable de tordre sa main gauche au-dessus de sa

tête lorsqu’on lui demandait de toucher son oreille droite. C’était sa manière

de me faire remarquer que je trouvais toujours le moyen de compliquer

inutilement une situation simple. Elle s’empressa de remettre en place le

rasoir que je tenais à l’envers, appuyant ses gros doigts rugueux sur les

miens pour amorcer le premier mouvement. Le bilan de l’opération était

plutôt satisfaisant : aucune balafre à déplorer (c’eût été un échec dont elle

ne se serait jamais remise), tout au plus quelques gouttelettes de sang qui

perlaient par endroits et qu’elle aspergea abondamment de Chabrawichi

555, comme ces cafards volants qu’elle pulvérisait de Baygon avec un

acharnement démesuré lorsqu’ils croisaient sa route à la cuisine. Je me

souviens de la sensation désagréable de l’alcool sur ma peau irritée et des

trois claques de Fatheya sur ma joue censées signer son œuvre. « Allez, file

montrer à ta mère que tu es devenu un homme ! » Ma mère, en

l’occurrence, ne remarqua rien de mon rasage de près, si ce n’est l’odeur

envahissante de mon nouveau parfum. À ses inspirations exagérées, elle

faisait semblant d’analyser ce qui avait changé dans l’air ambiant, mais je

savais bien qu’elle cherchait surtout un bon mot pour se moquer de ma

toilette inhabituelle. Mira-Sarcasme. Précédant tout commentaire

désobligeant, je lui annonçai d’emblée qu’il s’agissait d’un cadeau de Fatheya et que j’étais en retard pour l’école. Deux affirmations

inattaquables.

 

J’avais manqué de peu le bus scolaire et dus me rabattre sur le

municipal pour me rendre à mon collège, de l’autre côté du Nil. Après avoir

cavalé sur les derniers mètres, je rejoignis à temps la salle de classe où le

professeur commençait à relever les présences. Mon nom n’avait pas encore

été appelé ; je pus donc regagner ma place au prix d’un simple regard

réprobateur.

On m’avait affublé d’un voisin de pupitre particulièrement agité en

vertu de cette ancestrale coutume jésuite qui consiste à placer côte à côte les

éléments perturbateurs et ceux qui ne posent aucun problème. L’idée était

que les seconds fassent naître chez les premiers une soif soudaine de

rédemption. À la vérité, je serais bien incapable de citer un cas où ce

procédé aurait fonctionné, mais il s’en trouvait certainement dans l’histoire

du Collège de la Sainte-Famille pour justifier sa popularité. Le principal fait

d’armes de Chérif consistait à avoir mué, au contraire des autres garçons, ce

qui tenait plus certainement à ses deux redoublements qu’à une quelconque

précocité. Il en retirait une légitimité en tant que chef de bande et, à l’en

croire, un grand succès auprès des filles.

Je me remettais tout juste de ma course et mis quelque temps à me

rendre compte que ses ricanements m’avaient pris pour cible. Il attendit que

la cloche sonne pour m’interpeller ostensiblement :

— Alors, comme ça tu t’es fait beau ?

(Ne pas accorder d’importance, laisser passer.)

— Tu t’es fait beau pour séduire qui, eh ?

(Coup d’épaule de sa part pour me faire lever les yeux. Ne pas réagir,

attendre qu’il se lasse.)

— Tu t’es mis du parfum ce matin ? Tu serais pas pédé comme ton

père ?

Le coup partit tout seul. Je ne m’étais jamais battu de ma vie et m’en

serais bien cru incapable, mais l’inspiration me vint sans trop avoir à y

réfléchir. Avant de poursuivre, il me faut préciser que j’ignorais la

signification précise de ce terme. J’avais, au mieux, une idée du rang qu’il

occupait dans le classement des insultes de cour d’école, mais c’était

suffisant pour que je riposte. Je repliai mes doigts et le frappai au visage.

Partagés entre incrédulité et fascination, les élèves reculèrent pour former

un arc prudent autour de nous. Ils commencèrent à nous encourager

bruyamment. Chérif agrippa la chemise de mon uniforme pour me projeter

à terre ; il trébucha sans y parvenir. Je profitai de ce sursis pour lui asséner

un second coup, mais il arrêta mon poing de la paume de sa main. Il me

l’aurait certainement broyé si un professeur n’était pas venu nous

départager et nous conduire vers le bureau du directeur, sous les sifflets

d’une classe galvanisée. Mon école n’était pas coutumière de ce genre de

scène et je pris pour relativement cléments les trois jours de suspension

dont on nous sanctionna.

 

Cet épisode me valut successivement les remontrances de ma mère et

les félicitations de Fatheya. Je me gardai de préciser ton implication à la

première et celle du flacon de Chabrawichi 555 à la seconde.

— Ah ça, tu as fait ce qu’il fallait faire ; je suis sûre qu’il méritait sa

correction ! Le jour où tu te rases, en plus ; je savais bien que ça ferait de toi

un homme.

Elle me pinça la joue avec fierté avant de reprendre :

— Ne recommence pas tous les jours non plus, hein ? Tu le fais une

fois pour montrer qui tu es, mais pas question que tu te transformes en vaurien ! En tout cas, j’en connais un qui n’est pas près de recommencer à

t’embêter…

— Faty, mon père était pédé ?

Cela m’avait travaillé toute la journée. Il me semblait qu’une partie du

mystère qui t’entourait était liée à ce mot, mais je ne voulais pas en

demander la signification à Fatheya au risque qu’elle m’invente n’importe

quoi. C’était un coup de bluff. Je vis ses yeux s’écarquiller.

— C’est pour ça que tu t’es battu ?

— Réponds à ma question…

 

Je la sentis déstabilisée puis elle se reprit. Elle me reprocha d’abord de

prononcer des grossièretés devant une dame, puis de prêter attention aux

racontars de cour d’école. Je la laissais s’enfoncer dans ses tentatives de

diversions sans jamais la quitter du regard. Je voyais bien qu’elle cherchait

à démêler ce que je savais vraiment de ce que je feignais de savoir et me

gardais de lui fournir le moindre indice. Elle finit par s’énerver, éructant

quantité de jurons et pestant contre tous ceux qui lui passaient par l’esprit.

À ma grande surprise, le nom d’Ali rejoignit sa litanie de malédictions.

— Pourquoi tu parles d’Ali ?

 

Percevant mon étonnement, elle hésita un moment, mais il était trop

tard pour se reprendre. Jamais jusque-là elle n’avait mentionné ce prénom

sans que je l’y force et je vis la panique naître dans ses yeux. Elle était une

louve prise dans ce piège dont elle commençait à comprendre qu’elle ne

sortirait pas vivante.

 

Les quelques fois où je l’avais interrogée sur Ali, elle me servait

invariablement la même réponse : c’était un garçon à problèmes que tu avais eu la mauvaise idée de vouloir aider et dont je devais me garder de

parler. « Garçon à problèmes. » Derrière cette expression volontairement

allusive, je comprenais surtout qu’il était à l’origine d’un certain nombre de

nos problèmes, au premier rang desquels ton départ. Peut-être avait-il

également lui-même des problèmes, je ne m’étais jamais vraiment posé la

question. Quant à savoir pourquoi il t’écrivait des lettres…

 

D’un coup, tout prit sens dans mon esprit : la signification de l’insulte,

le lien t’unissant à Ali, les mystères entourant ton départ… Cela devenait

une violente évidence.

Je regretterais un jour le déferlement de haine qui se produisait en moi.

Il me sembla soudain que l’univers n’était pas assez grand pour contenir ma

colère ; elle était sans commune mesure avec celle qui m’avait fait me

battre deux heures plus tôt.

Je me mis à détester tous mes semblables. Ceux dont le rang social du

père tenait lieu de présentation, leurs airs d’être accomplis avant même

d’avoir vécu. Ceux qui avaient un modèle qu’il suffisait d’imiter pour un

jour devenir un soi convenable. Ceux qui avaient grandi à proximité de la

source et allaient s’y abreuver sans jamais avoir connu la soif.

Je détestais ma famille de m’avoir tu cette vérité que tout le monde

savait. Comme s’il suffisait de dissimuler les miroirs pour préserver un être

difforme de sa propre laideur.

Et, plus que tout, je te détestais, toi.

Toi que j’avais maudit d’être absent, je te maudissais désormais

d’avoir existé. Par ta faute, j’étais le fils d’un homme qui couchait avec un

homme. J’étais le fils d’un homme qui avait abandonné sa femme. J’étais la

risée de ma classe. J’étais le dernier idiot à ne pas savoir qui j’étais.

Tout cela se mélangeait dans ma tête. Je ne comprenais pas ce que je

haïssais ; je haïssais ce que je ne comprenais pas.

D’un geste nerveux, je renversai ce qui se trouvait sur mon bureau.

Fatheya tentait de me raisonner, m’implorait de ne jamais évoquer cette

conversation, elle y perdrait son emploi… Je n’écoutais rien. Je lui criai de

sortir de ma chambre. Elle sortit. Un silence s’installa entre nous pendant de

longues semaines.

 

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