Ce que je sais de toi

Éric Chacour · Chapitre 21 sur 54

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Ce que je sais de toi

Chapitre 22

 

La rumeur. Celle qui se propage, invisible comme le vent dans les palmiers.

Celle qui souille ce qu’elle ne comprend pas. Les vitres de ton cabinet

avaient été brisées de l’extérieur. Celle qui condamne ce qui lui est inconnu.

Tu crus d’abord à un vol avec effraction, mais aucun objet de valeur n’avait

été dérobé. On avait éventré tes meubles, renversé tes armoires, éparpillé

tes dossiers. Celle qui exclut ce qui lui est étranger. La volonté de détruire

ne faisait aucun doute. Combien étaient-ils pour faire cela ? Cinq ? Vingt ?

Et qui ? Celle qui se déforme, de l’oreille à la bouche. Il y avait une odeur

d’essence, comme si l’on avait projeté de tout incendier. Pourquoi s’être

arrêté avant ? Par manque de temps ? Pour que l’effet n’en soit que plus

spectaculaire ? Parce que l’on aurait préféré que tu t’y trouves ? Celle qui

tord la bouche qui la relaie d’une indignation feinte, d’un sourire entendu.

Tu pensas aussitôt à Mira. Où était-elle à cet instant précis ? Et ta mère ? Et

Nesrine ? S’en seraient-ils pris à des femmes ? Celle qui se vautre dans ses

certitudes. Et Ali ? Celle qui dissimule sa laideur sous les masques de la

bienséance, de la tradition, de la morale, des principes. Un frisson de rage

te parcourut à cet instant. Un sentiment d’une intensité que rien dans ta vie

jamais n’égalerait. La rumeur qui salit, qui éclabousse. Où diable était Ali ?

Celle qui abhorre l’altérité. Tu sortis de ton cabinet en hurlant. Celle qui

désigne, qui asphyxie, qui lapide, qui immole. Soudain tu vis la dépouille de ton chat Tarbouche clouée sur un mur. Le sang dégoulinait le long de sa

patte désarticulée. Il dessinait d’irrégulières lignes pourpres qui terminaient

leur course dans les vomissures de la bête suppliciée. Celle qui se glorifie

de l’ignorance. Tarbouche… Combien de temps avait-il agonisé dans cette

macabre mise en scène ? Celle qui se bouffit de haine. Il y avait cette

inscription sur le mur : « Il t’attend en enfer. » La rumeur qui assassine.

 

Des mouches tournoyaient déjà autour de son cadavre dans leur ivresse

affairée. Tu essayas de décrocher son corps encore tiède. Tu le détachais

avec une inutile précaution, comme s’il subsistait des souffrances que tu

aurais pu lui éviter. Sans doute tes doigts s’écorchèrent-ils au moment

d’arracher les clous ; tu ne

distinguais pas ton propre sang de celui de l’animal. Toi dont les mains ne

savaient que soigner les vivants, tu aurais pu, à cet instant précis, égorger

cent hommes s’ils s’étaient mis sur ton passage. Tous étaient coupables.

Il fallait faire vite. Tu voulais t’assurer que tes proches étaient en

sécurité. Tu recouvris d’une serviette la charogne de ton chat, montas les

marches quatre à quatre pour te rendre à l’étage, crias le nom de ta sœur.

Elle semblait sortir d’un sommeil que le bruit du saccage n’avait

visiblement pas suffi à interrompre. Elle eut un mouvement de recul en te

voyant arriver la chemise en sang et l’œil dilaté. Tu hurlais. Tu voulais lui

demander si tout allait bien, mais les syllabes que tu rugissais étaient à

peine intelligibles. Tu vis dans ses yeux la peur que tu avais fait naître ; tu

repris ton souffle. Tu essayas d’articuler le plus distinctement possible : 

— Où est maman ?

— Tarek, que se passe-t-il ? Tu es blessé ?

Tu répétas ta question, tentant de masquer toute forme d’impatience.

— Elle est dans sa chambre, Tarek, où veux-tu qu’elle soit ? Mon

Dieu, qu’est-ce que tu t’es fait ?

Elle se mit à déboutonner ta chemise pour comprendre d’où venait le

sang. Elle ne trouva aucune plaie. Tu ne sus rien lui expliquer. Tu étais posé

sur la chaise où elle t’avait fait asseoir, épuisé, impuissant.

— Tarek, tu vas m’expliquer ce qu’il se passe ?

— Mira, je veux parler à Mira…

Mira était à Alexandrie. Nesrine l’avait eue la veille au téléphone ; elle

était peut-être partie se baigner à Montaza à l’heure qu’il était. Voulais-tu

qu’on envoie quelqu’un sur la plage lui porter un message ? Non, ce n’était

pas nécessaire. Tu ne répondis plus à aucune question. La seule qui

t’importait désormais était de savoir où se trouvait Ali. 

 

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