Ce que je sais de toi
Chapitre 22
La rumeur. Celle qui se propage, invisible comme le vent dans les palmiers.
Celle qui souille ce qu’elle ne comprend pas. Les vitres de ton cabinet
avaient été brisées de l’extérieur. Celle qui condamne ce qui lui est inconnu.
Tu crus d’abord à un vol avec effraction, mais aucun objet de valeur n’avait
été dérobé. On avait éventré tes meubles, renversé tes armoires, éparpillé
tes dossiers. Celle qui exclut ce qui lui est étranger. La volonté de détruire
ne faisait aucun doute. Combien étaient-ils pour faire cela ? Cinq ? Vingt ?
Et qui ? Celle qui se déforme, de l’oreille à la bouche. Il y avait une odeur
d’essence, comme si l’on avait projeté de tout incendier. Pourquoi s’être
arrêté avant ? Par manque de temps ? Pour que l’effet n’en soit que plus
spectaculaire ? Parce que l’on aurait préféré que tu t’y trouves ? Celle qui
tord la bouche qui la relaie d’une indignation feinte, d’un sourire entendu.
Tu pensas aussitôt à Mira. Où était-elle à cet instant précis ? Et ta mère ? Et
Nesrine ? S’en seraient-ils pris à des femmes ? Celle qui se vautre dans ses
certitudes. Et Ali ? Celle qui dissimule sa laideur sous les masques de la
bienséance, de la tradition, de la morale, des principes. Un frisson de rage
te parcourut à cet instant. Un sentiment d’une intensité que rien dans ta vie
jamais n’égalerait. La rumeur qui salit, qui éclabousse. Où diable était Ali ?
Celle qui abhorre l’altérité. Tu sortis de ton cabinet en hurlant. Celle qui
désigne, qui asphyxie, qui lapide, qui immole. Soudain tu vis la dépouille de ton chat Tarbouche clouée sur un mur. Le sang dégoulinait le long de sa
patte désarticulée. Il dessinait d’irrégulières lignes pourpres qui terminaient
leur course dans les vomissures de la bête suppliciée. Celle qui se glorifie
de l’ignorance. Tarbouche… Combien de temps avait-il agonisé dans cette
macabre mise en scène ? Celle qui se bouffit de haine. Il y avait cette
inscription sur le mur : « Il t’attend en enfer. » La rumeur qui assassine.
Des mouches tournoyaient déjà autour de son cadavre dans leur ivresse
affairée. Tu essayas de décrocher son corps encore tiède. Tu le détachais
avec une inutile précaution, comme s’il subsistait des souffrances que tu
aurais pu lui éviter. Sans doute tes doigts s’écorchèrent-ils au moment
d’arracher les clous ; tu ne
distinguais pas ton propre sang de celui de l’animal. Toi dont les mains ne
savaient que soigner les vivants, tu aurais pu, à cet instant précis, égorger
cent hommes s’ils s’étaient mis sur ton passage. Tous étaient coupables.
Il fallait faire vite. Tu voulais t’assurer que tes proches étaient en
sécurité. Tu recouvris d’une serviette la charogne de ton chat, montas les
marches quatre à quatre pour te rendre à l’étage, crias le nom de ta sœur.
Elle semblait sortir d’un sommeil que le bruit du saccage n’avait
visiblement pas suffi à interrompre. Elle eut un mouvement de recul en te
voyant arriver la chemise en sang et l’œil dilaté. Tu hurlais. Tu voulais lui
demander si tout allait bien, mais les syllabes que tu rugissais étaient à
peine intelligibles. Tu vis dans ses yeux la peur que tu avais fait naître ; tu
repris ton souffle. Tu essayas d’articuler le plus distinctement possible :
— Où est maman ?
— Tarek, que se passe-t-il ? Tu es blessé ?
Tu répétas ta question, tentant de masquer toute forme d’impatience.
— Elle est dans sa chambre, Tarek, où veux-tu qu’elle soit ? Mon
Dieu, qu’est-ce que tu t’es fait ?
Elle se mit à déboutonner ta chemise pour comprendre d’où venait le
sang. Elle ne trouva aucune plaie. Tu ne sus rien lui expliquer. Tu étais posé
sur la chaise où elle t’avait fait asseoir, épuisé, impuissant.
— Tarek, tu vas m’expliquer ce qu’il se passe ?
— Mira, je veux parler à Mira…
Mira était à Alexandrie. Nesrine l’avait eue la veille au téléphone ; elle
était peut-être partie se baigner à Montaza à l’heure qu’il était. Voulais-tu
qu’on envoie quelqu’un sur la plage lui porter un message ? Non, ce n’était
pas nécessaire. Tu ne répondis plus à aucune question. La seule qui
t’importait désormais était de savoir où se trouvait Ali.
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