Ce que je sais de toi

Éric Chacour · Chapitre 48 sur 54

Pages du PDF

Ce que je sais de toi

Chapitre 49

 

Boston, 2001

 

Je devais avoir cinq ou six ans. Je ne saurais dire la raison pour

laquelle je courais vers sa chambre, mais je me souviens d’y avoir surpris

ma mère en pleurs. Une odeur familière de Javel se dégageait de la salle de

bains attenante à sa chambre. Comme chaque fois qu’elle cherchait à

camoufler le bruit de sa souffrance, son poste de télévision était allumé à

plein volume. Une voix gonflée de fierté patriotique déclamait

sentencieusement ses informations. L’Égypte se réconciliait avec tout le

monde. Avec l’Algérie, avec la Syrie, avec la Libye… elle aiderait Israël à

faire de même avec la Palestine. Tout était pardonné. Il fallait s’en réjouir.

Je m’en fichais. La tâche qui m’incombait était autrement plus importante.

Elle n’a apporté aucune réponse aux questions que je n’aurais, de toute

façon, pas su formuler. Mira-ah-me-direz-vous-maman. Elle m’a souri, sans

chercher à dissimuler ses pleurs. J’ai improvisé des pitreries, des pitreries

d’enfant de cinq ou six ans qui tente une diversion à la tristesse de sa mère.

Ça l’a fait rire. Je venais d’accomplir ma mission. C’était aussi ma première

rencontre avec toi. Toi, la larme, moi, le rire. Nous nous sommes presque

rejoints sur le visage de ma mère.

Nous voilà, à nouveau, presque sur le point de nous rencontrer. J’ai

imaginé mille manières de t’aborder et derrière chacune, j’ai entendu la

voix de Fatheya me sortir, narquoise : « Eh, Goha ! Elle est où, ton

oreille ? » Alors je ferai simple. Je m’adresserai à toi dans le français de

Mémie. Je te dirai mon nom, que je suis ton fils et que nous avons du temps

à rattraper.

 

Je suis assis dans ce pub irlandais où je griffonne sur une feuille blanche

pour calmer mon anxiété. J’ai placé devant moi l’épais carton dans lequel se

trouvent les pages où j’ai tenté d’assembler ce que je sais de toi. Quel que

soit le dénouement de cette histoire, ce seront les derniers mots que je

t’écrirai. La pensée que tu pourrais ne pas venir me taraude. Je suis

incapable de dire si cela m’anéantirait ou bien, au contraire, me soulagerait.

Peut-être vaudrait-il mieux que je ne te rencontre jamais, un peu comme ce

voyage à Paris qui était sans doute plus extraordinaire dans les projections

de Mémie que si nous l’avions vécu. Va savoir. J’ai demandé un café. Le

serveur a commencé à me poser des questions en anglais. Je ne sais pas s’il

voulait entamer une conversation ou simplement préciser la commande.

Mon cœur s’est mis à battre, je me serais cru devant le sujet d’examen

d’une matière inconnue. J’ai répété « coffee » avec un mouvement de main

qui implorait de ne plus me poser de question. « Just coffee. » Il m’a souri

et m’a fait signe qu’il me l’apporterait à la table de mon choix. J’en ai

trouvé une qui donnait sur la porte pour ne pas manquer ton arrivée, mais

suffisamment en retrait pour te parler discrètement. Te parler. Toi.

Il est huit heures et douze minutes. Tu viendras bientôt ou tu ne

viendras jamais.

OceanofPDF.com