Ce que je sais de toi

Éric Chacour · Chapitre 27 sur 54

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Ce que je sais de toi

Moi

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Le Caire, 1996

 

Toutes les lettres avaient été ouvertes. Les plus anciennes par ta mère,

ma grand-mère, Mémie ; les plus récentes par moi qui les ai découvertes

empilées dans le même tiroir. Je les ai lues au point de pouvoir les réciter. Je

ne les comprenais pas toujours, mais elles parlaient de toi : c’était suffisant

pour que je m’en souvienne.

 

Nous avions suivi Mémie au moment du déménagement. Nous avions

finalement trouvé le logement qui répondait à ses besoins : à la fois disposé

sur un unique étage et accessible par ascenseur. Ma mère et moi résidions

dans la partie latérale droite, qui comportait une chambre d’amis où tante

Nesrine passait parfois la nuit ; Mémie se trouvait à l’opposé. Les deux

ailes se rejoignaient autour des pièces centrales : salon, cuisine, boudoir,

salle à manger, salle d’eau. Les meubles que nous avions conservés de Doki

semblaient démesurés pour cet appartement de taille pourtant respectable. Il

fallait avoir connu la villa pour comprendre la présence dans la salle à

manger de ce lustre massif dont les proportions s’accordaient mal à la faible

hauteur de plafond. Nos plats choquaient régulièrement contre les pampilles

en cristal dans un tintement qui exaspérait ma grand-mère.

J’aimais profiter de son absence pour traîner dans ses appartements. Je

m’adossais au mur extérieur de sa chambre, un livre à la main, jusqu’à ce

qu’elle m’y découvre. Rien ne justifiait ma présence. Rien ne l’interdisait

non plus. Cela me suffisait. Je n’avais pas douze ans quand j’ai fouillé pour

la première fois dans son tiroir. Il était habituellement fermé mais, ce jour-

là, la clé se trouvait dans la serrure. Elle n’était pas coutumière de ce genre

de négligence. C’est là que j’ai découvert les lettres. Je ne me souviens plus

de la date exacte où cela s’est produit, mais elle devait coïncider à peu de

choses près avec celle indiquée sur la plus récente d’entre elles. J’ai

conservé la clé du tiroir. Je craignais que Mémie s’en rende compte, mais

elle ne m’en a jamais parlé. À dire vrai, je n’éprouvais pas de culpabilité

particulière. J’avais bien conscience qu’il ne fallait pas que je sois vu, que

le fait d’être découvert là, lisant ces lettres, ne pourrait que jouer contre

moi, mais je ne me sentais pas fautif pour autant. Cela embarrasserait

davantage la personne qui me découvrirait. Après tout, ces lettres

m’appartenaient un peu : n’étais-je pas ce que l’on avait trouvé de mieux

pour combler ton indicible absence ?

C’est après que je me suis demandé si, en fin de compte, elles n’étaient

pas toutes au courant de mes lectures clandestines dans la chambre de ma

grand-mère ; une sorte de marché de dupes qui les aurait unies à mon insu,

une distraction dans cet étouffant théâtre où l’on assistait quotidiennement à

la même représentation : une seule et unique pièce où il ne se passait

pratiquement rien et qui aurait pu durer une vie entière. À peine vieillies, les

actrices se seraient appliquées à réciter leur rôle, à se perdre dans de vaines

péripéties qui ne servaient véritablement aucune intrigue.

Mémie la combative, tragédienne par excellence. Celle que sa fille

surnommait « Napoléone », sans doute autant pour ses méthodes

autoritaires que pour son allure nerveuse et ramassée. Celle qui aurait marqué l’histoire de drames épiques, de conquêtes glorieuses et d’alliances

brisées avec diables, papes et empereurs – liste non exhaustive – si le destin

avait bien voulu lui accorder le statut auquel son caractère la prédestinait.

Celle qui, à défaut d’être née impératrice, se contentait d’exercer son

ascendant à l’échelle réduite de son environnement immédiat. L’Histoire

avait cruellement manqué d’audace sur ce coup-là.

Nesrine, sa fille, ta sœur, ma tante : éternel second rôle. Celle qui a eu

l’intuition de partir, de se marier (inutile redondance : comment partir de

chez soi autrement qu’en se mariant quand on est une jeune Égyptienne de

l’entre-deux-millénaires ?), d’avoir un enfant, d’aller chercher ailleurs

l’oxygène et la lumière qui s’amenuisaient progressivement dans la maison

familiale et de les partager avec moi au gré de ses visites. Celle qui a su

s’acquitter du peu que l’on attendait d’elle. Celle qui est parvenue à

préserver son âme éveillée et son sourire espiègle.

Maman, Mira-Diaphane, jeune première devenue dernière, résignée

sans que l’on ait jamais su dire comment ni pourquoi. La douceur méfiante,

le visage éteint de peur qu’il n’éclaire les sillons creusés par la déception.

Celle dont l’âme s’était vidée de toute joie, comme un torchon qu’on essore

après s’en être servi. Celle que l’on plaignait, qui ne méritait pas ça.

Comme si le bonheur se décernait au mérite, par un ajustement comptable

où l’un rétribuerait l’autre à sa juste mesure.

Et Fatheya, souffleuse de mon théâtre. Celle que l’on payait, car ce

lien transactionnel résume à peu près tout. Celle qui était là pour faire (mot

que Mémie jugeait sévèrement quand elle le découvrait dans mes rédactions

de français tant il couvre un nombre invraisemblable de réalités, au point,

disait-elle, de ne plus rien signifier). Faire le ménage, la cuisine, la lessive,

les courses, des courbettes à sa patronne et du thé aux invités. Faire attention aux franges du tapis et aux verres en cristal. Faire le moins de

bruit possible.

Au fond, le drame de cette pièce est qu’il lui manquait invariablement

son seul véritable protagoniste : toi.

Quant à moi, mon emploi se limitait à leur rappeler ton absence. Et le

passage du temps. J’étais leur lumière, leur émerveillement, le sujet de leurs

conversations. L’objet de leurs inquiétudes, parfois. J’étais leur

prolongement, une forme de seconde chance, leur ciment, une excuse pour

se voir, un prétexte pour s’appeler. J’étais leur culpabilité, leurs

renoncements, leurs petites lâchetés. J’étais leur mauvaise conscience. Elles

ne me l’ont jamais dit mais, d’une manière ou d’une autre, je sais que je te

ressemblais.

 

Je ne comprenais pas ces lettres mais je les aimais. Elles te disaient. Je

ne pouvais pas encore m’en rendre compte, mais elles étaient à la fois

honteuses et sublimes. Elles étaient rédigées dans l’arabe empêché de celui

qui a dû apprendre tard à l’écrire. Elles avaient le tracé hésitant, la syntaxe

malmenée, elles respiraient l’effort, le doute, la sueur. Elles portaient en

chaque mot la crainte, celle d’être ridicules, perdues ou interceptées, de ne

jamais te parvenir. Elles sentaient le mauvais papier, la rature et le manque.

Elles ne disaient jamais « Je t’aime ». Elles disaient toutes « Je t’aime ».

Elles ne disaient jamais ce qu’elles disaient vraiment mais j’étais, à cet âge,

bien loin de l’entrevoir.

Elles commençaient comme ça : « Tarek, j’espère que tu vas bien. Ta

maman m’a dit qu’elle t’avait tout raconté, que Dieu la bénisse. Elle m’a dit

que tu étais heureux et que tu avais compris. » Ou bien comme ça : « Tarek,

j’ai appris que tu es un grand médecin, là-bas. Je comprends que tu n’aies

pas le temps de me répondre. J’espère que tu ne m’en veux pas. » L’une d’elles portait cette formule qui détonnait du reste : « Crois-tu toujours aux

photons enchevêtrés ? » Elles se terminaient toutes par les trois mêmes

lettres : Ali.

 

Cette après-midi d’avril, je m’étais assis par terre dans la chambre de

Mémie. Cela faisait quelques semaines que j’avais mis la main sur cette

correspondance, je devais avoir onze ans. Le cadre rectangulaire de la

fenêtre se déformait en une tache de lumière projetée sur le sol, les contours

libérés de leurs angles droits originels. J’aimais cette lumière. Bras tendus,

je lui soumettais les feuillets d’une missive. Ils devenaient alors

translucides, trahis par la piètre qualité du papier, et dévoilaient l’inversion

des lignes manuscrites du verso. J’y découvrais, d’une page à l’autre, l’écart

inégal entre les mots et l’irrégularité d’une écriture qui se resserre à mesure

que la place disponible s’amenuise. J’y retrouvais le tracé usé des dernières

lettres. Celles où l’abdication de tout espoir de réponse se ressentait jusque

dans la calligraphie de son auteur. Lumière cruelle. Je tâchais de deviner les

mots inscrits à l’envers d’une page quand surgit la voix étouffée de

Fatheya :

— Rafik, grouille, Mémie arrive !

Je rangeai les lettres en vitesse, rabattis les feuilles de papier sur elles-

mêmes, tant pis pour les faux plis, refermai le tiroir d’un coup sec et pris

mes distances avec le meuble bavard.

— Qu’est-ce que tu fabriques ici, toi ?

Je ne répondis rien. Je ne pouvais nier ma présence, j’étais là.

Indéniablement là. Coupablement là. Toute parole aurait joué en ma

défaveur. Mémie me regarda, dressé à côté de son lit comme un improbable pigeonnier sur une route désertique. Elle scruta mon visage. Muet, le

visage. Elle inspecta mes mains. Vides, les mains. Je sentis une forme

d’inquiétude lui traverser l’esprit. Une intuition soudaine. Elle regarda à

nouveau mon visage et mes mains. Sa narine frétilla d’un reniflement

suspicieux. Elle se dirigea vers sa coiffeuse, ouvrit les flacons, déplaça les

vernis, dévissa les rouges à lèvres. Tout était en place. Elle sembla retrouver

son calme, à défaut de ce qu’elle cherchait. Sa respiration se ralentit jusqu’à

reprendre son rythme habituel. Elle me chassa d’un signe de la tête. La

sentence venait de tomber ; elle était d’une clémence inespérée. Je sortis.

 

À la vérité, Mémie avait d’autres chats à fouetter. Jacques Chirac avait

choisi le Liban et l’Égypte pour sa première visite au Moyen-Orient.

Puisqu’elle était Libanaise de naissance, Égyptienne de présence et, par-

dessus tout, Française de transcendance, son esprit était entièrement

mobilisé par cette actualité. Elle s’était d’ailleurs rendue, quelques semaines

plus tôt, dans la caserne voisine où la fanfare militaire répétait une

laborieuse Marseillaise, pour leur donner des sablés aux pistaches et les

supplier d’exécuter avec un peu plus de respect la partition de l’hymne

français. Autant dire qu’il en fallait plus que ma simple incartade dans sa

chambre pour ternir son humeur.

Après m’avoir fait déguerpir, elle paracheva sa toilette puis s’enfonça

dans le fauteuil du salon pour écouter, dans les meilleures dispositions, le

dirigeant français qui s’adressait triplement à elle. Nous en étions au

cinquième et dernier jour de retransmission de sa tournée régionale et elle

ne comptait pas en manquer une miette. Agacée par la voix qui traduisait en arabe la parole présidentielle, elle tâchait de discerner les phrases dans leur

langue originelle. Il poursuivait :

— Il est des pays qui, plus que d’autres, nous parlent, nous attirent,

nous inspirent. Des pays dont l’histoire, le génie, le patrimoine suscitent en

nous le rêve, l’admiration et l’émotion. Parmi ces pays, l’Égypte vient au

premier rang…

— Et la France ! exultait-elle dans son salon, comme si elle lui rendait

un compliment qu’il viendrait de lui adresser personnellement.

 

Dans la cuisine voisine, Fatheya répétait phonétiquement « Et la

France ! Et la France ! » tout en singeant l’index patriotiquement dressé de

son employeuse. Elle me regarda, sûre de son effet, puis me donna une

petite tape derrière la tête. C’était sa manière de m’absoudre.

— Et fais attention, la prochaine fois !

Les phrases de Fatheya prenaient volontiers l’apparence de mises en

garde ou de reproches, mais elles recelaient toutes la même tendresse

inquiète. Pour sibylline qu’elle soit, « faire attention » était d’ailleurs la

principale mission qu’elle m’intimait depuis mon plus jeune âge. Cela

couvrait des risques dont les origines pouvaient aller d’adultes qui

m’aborderaient dans la rue à la fraîcheur du fond de l’air et qui me

guettaient dès que je quittais l’enceinte du domicile familial. À bien y

réfléchir, il me semble d’ailleurs que c’était la première fois que je devais

aussi faire attention dans la maison.

— Je lisais des lettres de mon père… Enfin, des lettres envoyées à

mon père. Je dis ça mais je sais que tu le sais…

Elle se mit à astiquer le réfrigérateur pour ne pas avoir à me répondre.

— Pourquoi on ne lui a pas envoyé les lettres ? Certaines sont

anciennes. Plusieurs années, même. Mémie sait où il habite, non ?

Le réfrigérateur n’avait jamais été aussi propre, mais le chiffon de

Fatheya prolongeait sa danse frénétique. Je poursuivais mon monologue :

— C’est qui, Ali ?

Le torchon resta figé dans les airs.

— Oh toi, tu m’énerves !

— Tu savais, pour les lettres.

— Mais qu’est-ce que tu veux que je te dise ?

— Tu trouves que je ressemble à mon père ?

Elle sembla surprise.

— Tu es aussi têtu que lui…

 

Je n’en apprendrais pas davantage ce jour-là. Je sortis de la cuisine

sans faire de bruit. Ma grand-mère me tournait le dos, trop occupée à boire

les paroles de son président de cœur pour remarquer ma présence. Il lui

servait la chimère d’une Égypte tournée vers l’Europe, d’un monde meilleur

qui restait à bâtir. Ce monde ressemblait furieusement à celui d’hier, celui

qu’elle avait tant aimé et qui avait disparu à jamais. Le discours se

poursuivrait encore quelques minutes avant qu’elle doive retrouver la réalité

de son pays à la francophonie exsangue depuis les départs de ses

semblables. Je la laissai à ses illusions.

 

Ce que je sais de toi, je l’ai appris de Fatheya. Nous attendions que leurs

activités respectives attirent les autres femmes de la famille hors des murs

du domicile pour que je lui pose mes questions. Je m’attablais à la cuisine

pendant qu’elle préparait le repas. Je descendais avec cartable et cahiers,

prêt à brandir le prétexte de mes devoirs si l’on venait à nous surprendre. Mémie se montrait méfiante de me voir traîner avec la bonne ; je

m’empressais de la rassurer, arguant qu’il valait mieux que quelqu’un se

dévoue pour surveiller le dosage d’épices de Fatheya. Il était admis de tous

qu’elle avait la main lourde sur les aromates, je tenais là une excuse

recevable. Ce que je sais de toi sentait l’ail et l’anis.

Fatheya parlait comme ces femmes que d’ordinaire personne n’écoute

et qui se découvrent sur le tard un auditoire. Elle disait tout ce qui lui

traversait l’esprit, m’apprenait des mots d’argot, me racontait son désespoir

le jour de la mort d’Abdel Halim Hafez (« Il y en a plus d’une qui s’est

jetée de son balcon, tu sais ? L’amour, le pays, la religion… c’était bien le

seul à savoir tout chanter. »), partageait ses stratagèmes pour chasser les

poules qui s’introduisaient dans la villa (« Tu n’as pas idée de ce que ça

perd de plumes quand ça commence à paniquer, ces bestioles-là ! ») et

j’aurais été en peine de trouver un sujet sur lequel elle n’avait pas d’avis

tranché. Il était toutefois rare qu’elle parle d’elle. À quoi ressemblaient les

hommes qu’elle avait convoités ? D’où venaient les enfants qui avaient

lacéré son lobe en tirant sur ses boucles d’oreilles ? Elle n’en a jamais

soufflé mot. Elle préférait me rapporter les mesquineries ordinaires de

Mémie, vouant une gourmande prédilection à ce thème qu’elle ouvrait

traditionnellement par un « je ne devrais pas te dire ça mais… » dont elle

avait jugé qu’il constituait le seuil de précaution rhétorique suffisant pour

introduire ses récriminations envers son employeuse. Elle savait que je ne la

dénoncerais pas à ma grand-mère. J’étais son exutoire, elle, le sentier

détourné qui menait à toi. C’était donnant-donnant. Je tâchais de la

recentrer sur toi, seul sujet qui m’importait réellement, quoique conscient

qu’aucune digue ne pouvait suffire à contenir les flots digressifs d’une

Fatheya en verve. Elle parlait comme elle cuisinait : la quantité primant sur

l’équilibre des saveurs. Elle avait toujours excellé dans les plats pour lesquels le temps de cuisson importait peu. J’écoutais patiemment ses

histoires de poules dans l’espoir que tu viendrais y jouer un rôle

quelconque.

Je n’osais pas poser de questions sur toi au sein de la famille. Je voyais

bien l’effet que cela provoquait : la rancœur de maman, un froncement de

sourcils de Mémie et, pour Nesrine, une certaine forme de gêne. Je me

doutais qu’il avait existé un temps où l’évocation de ton prénom n’éveillait

en elles qu’amour et fierté. Qu’avais-tu bien pu faire pour justifier ce

revirement ? En découvrant les lettres que ma grand-mère gardait sous clé,

j’acquis la certitude qu’elles renfermaient une partie de la réponse. Je me

gardais d’évoquer leur existence, par crainte de devenir à mon tour l’objet

d’un même désamour. Pour limiter les risques de contagion, je décidai de

m’en tenir à ce qu’on avait bien voulu me dire de toi pendant mon enfance :

Que tu t’appelais Tarek.

Que tu étais l’aîné.

Que tu étais médecin (comme ton père).

Que tu étais parti au Canada.

Que c’était très bien comme ça.

Il ne me restait donc plus que Fatheya pour tenter d’en savoir plus sur

ce père que la vie me refusait. Ma main presque adolescente peignait de son

mieux un portrait pointilliste guidé par ses indications éparses. Fatheya se

répétait souvent, se contredisait parfois, ne le reconnaissait jamais. Elle

adaptait son récit à mon humeur. Tu t’élevais au-dessus de tous lorsqu’elle

sentait que j’en avais besoin. Tu étais égoïste et un peu coupable les jours

où je pouvais l’entendre. Au moment de m’endormir, de nouvelles

questions surgissaient. Je me les répétais pour ne pas les oublier puis les

rangeais dans le même tiroir mental que les lettres d’Ali. Les unes comme

les autres étaient orphelines de tes réponses. Fatheya ne refusait jamais d’éclairer mes interrogations. Elle tentait bien parfois de les esquiver, mais

ses pirouettes pataudes ne faisaient guère illusion auprès de l’enfant obstiné

que j’étais. J’ai longtemps cru ne devoir ses confidences qu’à la tendresse

qu’elle me portait mais, à la réflexion, il me semble que cela la soulageait

également.

— Et sinon, il savait que j’existais, quand il est parti ?

L’unique fois où je m’étais risqué à le demander à ma mère, elle était

entrée dans une colère qui me fit durablement passer le goût que l’on m’y

reprenne. Plusieurs années après, je retentai ma chance auprès de Fatheya.

J’adoptai un ton détaché. Il fallait que ma question semble anodine, qu’elle

se perde au milieu des autres, comme un badaud dans les rues tortueuses du

Khan el-Khalili. Fatheya hocha la tête en signe de négation.

— Et aujourd’hui, il sait ?

— Non, Rafik.

— Pourquoi personne ne le lui dit ?

— Je ne sais pas. Ta mère ne voulait pas, elle nous a interdit de lui

mentionner ton existence. C’était ça ou on ne te voyait plus. Je pensais que

Nesrine lui en parlerait quand elle est allée le voir, mais elle et ta grand-

mère ont finalement fait comme Mira le voulait. Tout le monde se disait

qu’il finirait bien par revenir, que ta mère lui en parlerait à ce moment.

Enfin, je suppose. Après tout, ça ne regardait qu’elle, tu comprends ?

Je ne comprenais pas mais acquiesçai. Il y eut un silence. Elle ne savait

pas quoi dire ; je réfléchissais aux implications de ses dernières paroles.

— C’est peut-être pas plus mal, en fait. Ça veut dire qu’il ne m’a pas

abandonné. On n’abandonne pas quelqu’un qui n’existe pas.

— Oui, oh ! Il a abandonné assez de monde comme ça, hein ! Ta mère,

Mémie… tous ceux qui comptaient sur lui.

— Tu crois qu’il serait parti s’il avait su que j’existais ?

— Tu m’en poses des questions… Comment veux-tu que je sache ? Je

crois qu’il est parti parce qu’il n’avait plus vraiment le choix. Ça devenait

compliqué.

— C’est à cause d’Ali ?

Fatheya mobilisa toutes les rides de son visage en un air de semonce :

— Ne répète jamais ce nom devant Mémie, toi ! Ni personne d’autre,

hein. Tu vas t’attirer des embrouilles, et à moi avec !

— Alors, c’est à cause d’Ali ?

— Oui, oui, c’est comme tu dis…

— Tu ne veux toujours pas me dire qui c’est ?

 

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