Ce que je sais de toi
Moi
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Le Caire, 1996
Toutes les lettres avaient été ouvertes. Les plus anciennes par ta mère,
ma grand-mère, Mémie ; les plus récentes par moi qui les ai découvertes
empilées dans le même tiroir. Je les ai lues au point de pouvoir les réciter. Je
ne les comprenais pas toujours, mais elles parlaient de toi : c’était suffisant
pour que je m’en souvienne.
Nous avions suivi Mémie au moment du déménagement. Nous avions
finalement trouvé le logement qui répondait à ses besoins : à la fois disposé
sur un unique étage et accessible par ascenseur. Ma mère et moi résidions
dans la partie latérale droite, qui comportait une chambre d’amis où tante
Nesrine passait parfois la nuit ; Mémie se trouvait à l’opposé. Les deux
ailes se rejoignaient autour des pièces centrales : salon, cuisine, boudoir,
salle à manger, salle d’eau. Les meubles que nous avions conservés de Doki
semblaient démesurés pour cet appartement de taille pourtant respectable. Il
fallait avoir connu la villa pour comprendre la présence dans la salle à
manger de ce lustre massif dont les proportions s’accordaient mal à la faible
hauteur de plafond. Nos plats choquaient régulièrement contre les pampilles
en cristal dans un tintement qui exaspérait ma grand-mère.
J’aimais profiter de son absence pour traîner dans ses appartements. Je
m’adossais au mur extérieur de sa chambre, un livre à la main, jusqu’à ce
qu’elle m’y découvre. Rien ne justifiait ma présence. Rien ne l’interdisait
non plus. Cela me suffisait. Je n’avais pas douze ans quand j’ai fouillé pour
la première fois dans son tiroir. Il était habituellement fermé mais, ce jour-
là, la clé se trouvait dans la serrure. Elle n’était pas coutumière de ce genre
de négligence. C’est là que j’ai découvert les lettres. Je ne me souviens plus
de la date exacte où cela s’est produit, mais elle devait coïncider à peu de
choses près avec celle indiquée sur la plus récente d’entre elles. J’ai
conservé la clé du tiroir. Je craignais que Mémie s’en rende compte, mais
elle ne m’en a jamais parlé. À dire vrai, je n’éprouvais pas de culpabilité
particulière. J’avais bien conscience qu’il ne fallait pas que je sois vu, que
le fait d’être découvert là, lisant ces lettres, ne pourrait que jouer contre
moi, mais je ne me sentais pas fautif pour autant. Cela embarrasserait
davantage la personne qui me découvrirait. Après tout, ces lettres
m’appartenaient un peu : n’étais-je pas ce que l’on avait trouvé de mieux
pour combler ton indicible absence ?
C’est après que je me suis demandé si, en fin de compte, elles n’étaient
pas toutes au courant de mes lectures clandestines dans la chambre de ma
grand-mère ; une sorte de marché de dupes qui les aurait unies à mon insu,
une distraction dans cet étouffant théâtre où l’on assistait quotidiennement à
la même représentation : une seule et unique pièce où il ne se passait
pratiquement rien et qui aurait pu durer une vie entière. À peine vieillies, les
actrices se seraient appliquées à réciter leur rôle, à se perdre dans de vaines
péripéties qui ne servaient véritablement aucune intrigue.
Mémie la combative, tragédienne par excellence. Celle que sa fille
surnommait « Napoléone », sans doute autant pour ses méthodes
autoritaires que pour son allure nerveuse et ramassée. Celle qui aurait marqué l’histoire de drames épiques, de conquêtes glorieuses et d’alliances
brisées avec diables, papes et empereurs – liste non exhaustive – si le destin
avait bien voulu lui accorder le statut auquel son caractère la prédestinait.
Celle qui, à défaut d’être née impératrice, se contentait d’exercer son
ascendant à l’échelle réduite de son environnement immédiat. L’Histoire
avait cruellement manqué d’audace sur ce coup-là.
Nesrine, sa fille, ta sœur, ma tante : éternel second rôle. Celle qui a eu
l’intuition de partir, de se marier (inutile redondance : comment partir de
chez soi autrement qu’en se mariant quand on est une jeune Égyptienne de
l’entre-deux-millénaires ?), d’avoir un enfant, d’aller chercher ailleurs
l’oxygène et la lumière qui s’amenuisaient progressivement dans la maison
familiale et de les partager avec moi au gré de ses visites. Celle qui a su
s’acquitter du peu que l’on attendait d’elle. Celle qui est parvenue à
préserver son âme éveillée et son sourire espiègle.
Maman, Mira-Diaphane, jeune première devenue dernière, résignée
sans que l’on ait jamais su dire comment ni pourquoi. La douceur méfiante,
le visage éteint de peur qu’il n’éclaire les sillons creusés par la déception.
Celle dont l’âme s’était vidée de toute joie, comme un torchon qu’on essore
après s’en être servi. Celle que l’on plaignait, qui ne méritait pas ça.
Comme si le bonheur se décernait au mérite, par un ajustement comptable
où l’un rétribuerait l’autre à sa juste mesure.
Et Fatheya, souffleuse de mon théâtre. Celle que l’on payait, car ce
lien transactionnel résume à peu près tout. Celle qui était là pour faire (mot
que Mémie jugeait sévèrement quand elle le découvrait dans mes rédactions
de français tant il couvre un nombre invraisemblable de réalités, au point,
disait-elle, de ne plus rien signifier). Faire le ménage, la cuisine, la lessive,
les courses, des courbettes à sa patronne et du thé aux invités. Faire attention aux franges du tapis et aux verres en cristal. Faire le moins de
bruit possible.
Au fond, le drame de cette pièce est qu’il lui manquait invariablement
son seul véritable protagoniste : toi.
Quant à moi, mon emploi se limitait à leur rappeler ton absence. Et le
passage du temps. J’étais leur lumière, leur émerveillement, le sujet de leurs
conversations. L’objet de leurs inquiétudes, parfois. J’étais leur
prolongement, une forme de seconde chance, leur ciment, une excuse pour
se voir, un prétexte pour s’appeler. J’étais leur culpabilité, leurs
renoncements, leurs petites lâchetés. J’étais leur mauvaise conscience. Elles
ne me l’ont jamais dit mais, d’une manière ou d’une autre, je sais que je te
ressemblais.
Je ne comprenais pas ces lettres mais je les aimais. Elles te disaient. Je
ne pouvais pas encore m’en rendre compte, mais elles étaient à la fois
honteuses et sublimes. Elles étaient rédigées dans l’arabe empêché de celui
qui a dû apprendre tard à l’écrire. Elles avaient le tracé hésitant, la syntaxe
malmenée, elles respiraient l’effort, le doute, la sueur. Elles portaient en
chaque mot la crainte, celle d’être ridicules, perdues ou interceptées, de ne
jamais te parvenir. Elles sentaient le mauvais papier, la rature et le manque.
Elles ne disaient jamais « Je t’aime ». Elles disaient toutes « Je t’aime ».
Elles ne disaient jamais ce qu’elles disaient vraiment mais j’étais, à cet âge,
bien loin de l’entrevoir.
Elles commençaient comme ça : « Tarek, j’espère que tu vas bien. Ta
maman m’a dit qu’elle t’avait tout raconté, que Dieu la bénisse. Elle m’a dit
que tu étais heureux et que tu avais compris. » Ou bien comme ça : « Tarek,
j’ai appris que tu es un grand médecin, là-bas. Je comprends que tu n’aies
pas le temps de me répondre. J’espère que tu ne m’en veux pas. » L’une d’elles portait cette formule qui détonnait du reste : « Crois-tu toujours aux
photons enchevêtrés ? » Elles se terminaient toutes par les trois mêmes
lettres : Ali.
Cette après-midi d’avril, je m’étais assis par terre dans la chambre de
Mémie. Cela faisait quelques semaines que j’avais mis la main sur cette
correspondance, je devais avoir onze ans. Le cadre rectangulaire de la
fenêtre se déformait en une tache de lumière projetée sur le sol, les contours
libérés de leurs angles droits originels. J’aimais cette lumière. Bras tendus,
je lui soumettais les feuillets d’une missive. Ils devenaient alors
translucides, trahis par la piètre qualité du papier, et dévoilaient l’inversion
des lignes manuscrites du verso. J’y découvrais, d’une page à l’autre, l’écart
inégal entre les mots et l’irrégularité d’une écriture qui se resserre à mesure
que la place disponible s’amenuise. J’y retrouvais le tracé usé des dernières
lettres. Celles où l’abdication de tout espoir de réponse se ressentait jusque
dans la calligraphie de son auteur. Lumière cruelle. Je tâchais de deviner les
mots inscrits à l’envers d’une page quand surgit la voix étouffée de
Fatheya :
— Rafik, grouille, Mémie arrive !
Je rangeai les lettres en vitesse, rabattis les feuilles de papier sur elles-
mêmes, tant pis pour les faux plis, refermai le tiroir d’un coup sec et pris
mes distances avec le meuble bavard.
— Qu’est-ce que tu fabriques ici, toi ?
Je ne répondis rien. Je ne pouvais nier ma présence, j’étais là.
Indéniablement là. Coupablement là. Toute parole aurait joué en ma
défaveur. Mémie me regarda, dressé à côté de son lit comme un improbable pigeonnier sur une route désertique. Elle scruta mon visage. Muet, le
visage. Elle inspecta mes mains. Vides, les mains. Je sentis une forme
d’inquiétude lui traverser l’esprit. Une intuition soudaine. Elle regarda à
nouveau mon visage et mes mains. Sa narine frétilla d’un reniflement
suspicieux. Elle se dirigea vers sa coiffeuse, ouvrit les flacons, déplaça les
vernis, dévissa les rouges à lèvres. Tout était en place. Elle sembla retrouver
son calme, à défaut de ce qu’elle cherchait. Sa respiration se ralentit jusqu’à
reprendre son rythme habituel. Elle me chassa d’un signe de la tête. La
sentence venait de tomber ; elle était d’une clémence inespérée. Je sortis.
À la vérité, Mémie avait d’autres chats à fouetter. Jacques Chirac avait
choisi le Liban et l’Égypte pour sa première visite au Moyen-Orient.
Puisqu’elle était Libanaise de naissance, Égyptienne de présence et, par-
dessus tout, Française de transcendance, son esprit était entièrement
mobilisé par cette actualité. Elle s’était d’ailleurs rendue, quelques semaines
plus tôt, dans la caserne voisine où la fanfare militaire répétait une
laborieuse Marseillaise, pour leur donner des sablés aux pistaches et les
supplier d’exécuter avec un peu plus de respect la partition de l’hymne
français. Autant dire qu’il en fallait plus que ma simple incartade dans sa
chambre pour ternir son humeur.
Après m’avoir fait déguerpir, elle paracheva sa toilette puis s’enfonça
dans le fauteuil du salon pour écouter, dans les meilleures dispositions, le
dirigeant français qui s’adressait triplement à elle. Nous en étions au
cinquième et dernier jour de retransmission de sa tournée régionale et elle
ne comptait pas en manquer une miette. Agacée par la voix qui traduisait en arabe la parole présidentielle, elle tâchait de discerner les phrases dans leur
langue originelle. Il poursuivait :
— Il est des pays qui, plus que d’autres, nous parlent, nous attirent,
nous inspirent. Des pays dont l’histoire, le génie, le patrimoine suscitent en
nous le rêve, l’admiration et l’émotion. Parmi ces pays, l’Égypte vient au
premier rang…
— Et la France ! exultait-elle dans son salon, comme si elle lui rendait
un compliment qu’il viendrait de lui adresser personnellement.
Dans la cuisine voisine, Fatheya répétait phonétiquement « Et la
France ! Et la France ! » tout en singeant l’index patriotiquement dressé de
son employeuse. Elle me regarda, sûre de son effet, puis me donna une
petite tape derrière la tête. C’était sa manière de m’absoudre.
— Et fais attention, la prochaine fois !
Les phrases de Fatheya prenaient volontiers l’apparence de mises en
garde ou de reproches, mais elles recelaient toutes la même tendresse
inquiète. Pour sibylline qu’elle soit, « faire attention » était d’ailleurs la
principale mission qu’elle m’intimait depuis mon plus jeune âge. Cela
couvrait des risques dont les origines pouvaient aller d’adultes qui
m’aborderaient dans la rue à la fraîcheur du fond de l’air et qui me
guettaient dès que je quittais l’enceinte du domicile familial. À bien y
réfléchir, il me semble d’ailleurs que c’était la première fois que je devais
aussi faire attention dans la maison.
— Je lisais des lettres de mon père… Enfin, des lettres envoyées à
mon père. Je dis ça mais je sais que tu le sais…
Elle se mit à astiquer le réfrigérateur pour ne pas avoir à me répondre.
— Pourquoi on ne lui a pas envoyé les lettres ? Certaines sont
anciennes. Plusieurs années, même. Mémie sait où il habite, non ?
Le réfrigérateur n’avait jamais été aussi propre, mais le chiffon de
Fatheya prolongeait sa danse frénétique. Je poursuivais mon monologue :
— C’est qui, Ali ?
Le torchon resta figé dans les airs.
— Oh toi, tu m’énerves !
— Tu savais, pour les lettres.
— Mais qu’est-ce que tu veux que je te dise ?
— Tu trouves que je ressemble à mon père ?
Elle sembla surprise.
— Tu es aussi têtu que lui…
Je n’en apprendrais pas davantage ce jour-là. Je sortis de la cuisine
sans faire de bruit. Ma grand-mère me tournait le dos, trop occupée à boire
les paroles de son président de cœur pour remarquer ma présence. Il lui
servait la chimère d’une Égypte tournée vers l’Europe, d’un monde meilleur
qui restait à bâtir. Ce monde ressemblait furieusement à celui d’hier, celui
qu’elle avait tant aimé et qui avait disparu à jamais. Le discours se
poursuivrait encore quelques minutes avant qu’elle doive retrouver la réalité
de son pays à la francophonie exsangue depuis les départs de ses
semblables. Je la laissai à ses illusions.
Ce que je sais de toi, je l’ai appris de Fatheya. Nous attendions que leurs
activités respectives attirent les autres femmes de la famille hors des murs
du domicile pour que je lui pose mes questions. Je m’attablais à la cuisine
pendant qu’elle préparait le repas. Je descendais avec cartable et cahiers,
prêt à brandir le prétexte de mes devoirs si l’on venait à nous surprendre. Mémie se montrait méfiante de me voir traîner avec la bonne ; je
m’empressais de la rassurer, arguant qu’il valait mieux que quelqu’un se
dévoue pour surveiller le dosage d’épices de Fatheya. Il était admis de tous
qu’elle avait la main lourde sur les aromates, je tenais là une excuse
recevable. Ce que je sais de toi sentait l’ail et l’anis.
Fatheya parlait comme ces femmes que d’ordinaire personne n’écoute
et qui se découvrent sur le tard un auditoire. Elle disait tout ce qui lui
traversait l’esprit, m’apprenait des mots d’argot, me racontait son désespoir
le jour de la mort d’Abdel Halim Hafez (« Il y en a plus d’une qui s’est
jetée de son balcon, tu sais ? L’amour, le pays, la religion… c’était bien le
seul à savoir tout chanter. »), partageait ses stratagèmes pour chasser les
poules qui s’introduisaient dans la villa (« Tu n’as pas idée de ce que ça
perd de plumes quand ça commence à paniquer, ces bestioles-là ! ») et
j’aurais été en peine de trouver un sujet sur lequel elle n’avait pas d’avis
tranché. Il était toutefois rare qu’elle parle d’elle. À quoi ressemblaient les
hommes qu’elle avait convoités ? D’où venaient les enfants qui avaient
lacéré son lobe en tirant sur ses boucles d’oreilles ? Elle n’en a jamais
soufflé mot. Elle préférait me rapporter les mesquineries ordinaires de
Mémie, vouant une gourmande prédilection à ce thème qu’elle ouvrait
traditionnellement par un « je ne devrais pas te dire ça mais… » dont elle
avait jugé qu’il constituait le seuil de précaution rhétorique suffisant pour
introduire ses récriminations envers son employeuse. Elle savait que je ne la
dénoncerais pas à ma grand-mère. J’étais son exutoire, elle, le sentier
détourné qui menait à toi. C’était donnant-donnant. Je tâchais de la
recentrer sur toi, seul sujet qui m’importait réellement, quoique conscient
qu’aucune digue ne pouvait suffire à contenir les flots digressifs d’une
Fatheya en verve. Elle parlait comme elle cuisinait : la quantité primant sur
l’équilibre des saveurs. Elle avait toujours excellé dans les plats pour lesquels le temps de cuisson importait peu. J’écoutais patiemment ses
histoires de poules dans l’espoir que tu viendrais y jouer un rôle
quelconque.
Je n’osais pas poser de questions sur toi au sein de la famille. Je voyais
bien l’effet que cela provoquait : la rancœur de maman, un froncement de
sourcils de Mémie et, pour Nesrine, une certaine forme de gêne. Je me
doutais qu’il avait existé un temps où l’évocation de ton prénom n’éveillait
en elles qu’amour et fierté. Qu’avais-tu bien pu faire pour justifier ce
revirement ? En découvrant les lettres que ma grand-mère gardait sous clé,
j’acquis la certitude qu’elles renfermaient une partie de la réponse. Je me
gardais d’évoquer leur existence, par crainte de devenir à mon tour l’objet
d’un même désamour. Pour limiter les risques de contagion, je décidai de
m’en tenir à ce qu’on avait bien voulu me dire de toi pendant mon enfance :
Que tu t’appelais Tarek.
Que tu étais l’aîné.
Que tu étais médecin (comme ton père).
Que tu étais parti au Canada.
Que c’était très bien comme ça.
Il ne me restait donc plus que Fatheya pour tenter d’en savoir plus sur
ce père que la vie me refusait. Ma main presque adolescente peignait de son
mieux un portrait pointilliste guidé par ses indications éparses. Fatheya se
répétait souvent, se contredisait parfois, ne le reconnaissait jamais. Elle
adaptait son récit à mon humeur. Tu t’élevais au-dessus de tous lorsqu’elle
sentait que j’en avais besoin. Tu étais égoïste et un peu coupable les jours
où je pouvais l’entendre. Au moment de m’endormir, de nouvelles
questions surgissaient. Je me les répétais pour ne pas les oublier puis les
rangeais dans le même tiroir mental que les lettres d’Ali. Les unes comme
les autres étaient orphelines de tes réponses. Fatheya ne refusait jamais d’éclairer mes interrogations. Elle tentait bien parfois de les esquiver, mais
ses pirouettes pataudes ne faisaient guère illusion auprès de l’enfant obstiné
que j’étais. J’ai longtemps cru ne devoir ses confidences qu’à la tendresse
qu’elle me portait mais, à la réflexion, il me semble que cela la soulageait
également.
— Et sinon, il savait que j’existais, quand il est parti ?
L’unique fois où je m’étais risqué à le demander à ma mère, elle était
entrée dans une colère qui me fit durablement passer le goût que l’on m’y
reprenne. Plusieurs années après, je retentai ma chance auprès de Fatheya.
J’adoptai un ton détaché. Il fallait que ma question semble anodine, qu’elle
se perde au milieu des autres, comme un badaud dans les rues tortueuses du
Khan el-Khalili. Fatheya hocha la tête en signe de négation.
— Et aujourd’hui, il sait ?
— Non, Rafik.
— Pourquoi personne ne le lui dit ?
— Je ne sais pas. Ta mère ne voulait pas, elle nous a interdit de lui
mentionner ton existence. C’était ça ou on ne te voyait plus. Je pensais que
Nesrine lui en parlerait quand elle est allée le voir, mais elle et ta grand-
mère ont finalement fait comme Mira le voulait. Tout le monde se disait
qu’il finirait bien par revenir, que ta mère lui en parlerait à ce moment.
Enfin, je suppose. Après tout, ça ne regardait qu’elle, tu comprends ?
Je ne comprenais pas mais acquiesçai. Il y eut un silence. Elle ne savait
pas quoi dire ; je réfléchissais aux implications de ses dernières paroles.
— C’est peut-être pas plus mal, en fait. Ça veut dire qu’il ne m’a pas
abandonné. On n’abandonne pas quelqu’un qui n’existe pas.
— Oui, oh ! Il a abandonné assez de monde comme ça, hein ! Ta mère,
Mémie… tous ceux qui comptaient sur lui.
— Tu crois qu’il serait parti s’il avait su que j’existais ?
— Tu m’en poses des questions… Comment veux-tu que je sache ? Je
crois qu’il est parti parce qu’il n’avait plus vraiment le choix. Ça devenait
compliqué.
— C’est à cause d’Ali ?
Fatheya mobilisa toutes les rides de son visage en un air de semonce :
— Ne répète jamais ce nom devant Mémie, toi ! Ni personne d’autre,
hein. Tu vas t’attirer des embrouilles, et à moi avec !
— Alors, c’est à cause d’Ali ?
— Oui, oui, c’est comme tu dis…
— Tu ne veux toujours pas me dire qui c’est ?
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