Ce que je sais de toi
Chapitre 50
Boston, 2001
Un homme pousse la porte. À cinquante-deux ans, la minceur qui lui a
longtemps donné une silhouette athlétique accentue désormais chaque
expression de son visage. Ses yeux parcourent méthodiquement le pub. Son
regard s’arrête sur une table à laquelle est assis un adolescent qui ne sait
pas, à cet instant précis, s’il doit se lever. Ou faire un signe de la main. Ou
dire quelque chose. Ou prétexter un malentendu, payer son café et
disparaître… On est si sérieux quand on a dix-sept ans. Rien de tout cela ne
sera nécessaire. Il ressemble, en moins assuré, à la photo que l’homme tient
dans sa poche. Ce dernier a compris. Il s’approche. Il sourit. Un sourire
doux. Tend sa main.
— Rafik, je suppose ? Excuse-moi, j’ai un peu de retard.
Passé, présent, futur. Le temps est une grammaire pour l’humanité,
une fiction admise de tous. Une fausse évidence. Une vraie religion. Et
pourtant, à quelle temporalité appartient cet instant ? Il pose une montre de
gousset sur la table. Il y a fait graver les initiales de son fils au bas de
celles de son père. Bientôt, ils discuteront. Ils prononceront peut-être des
phrases mûries de longue date, d’autres leur viendront spontanément. Pour celles qu’ils oublieront de se dire, ils se promettront de prochaines
occasions. Ils se prendront sans doute dans les bras, aussi, émus de
traverser l’irréelle évidence de cet instant. Mektoub, c’était écrit. Au fond
d’eux-mêmes, chacun d’eux entendra ce mot prononcé par la voix d’une
femme. La mère de l’un, la grand-mère de l’autre.
Mais pour l’heure, dans son regard incrédule, l’adolescent semble
poser une question. Une question qui commencerait par « Qui… » « Qui
d’entre elles a bien pu vous dire… »
Il sait désormais qu’il faut se méfier des questions simples.
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