Ce que je sais de toi
Chapitre 46
Montréal, 2001
Elle brandit depuis la porte le pavé en carton tamponné de caractères
arabes. Il l’invite à entrer. Ce n’est pas une enveloppe jaune pâle, mais il ne
fait aucun doute que l’émetteur est le même que celui des envois
précédents.
— Qu’est-ce que c’est ?
Elle lui répond d’un mouvement de mains impatient qui pourrait
signifier : « Comment voulez-vous que je sache ? » Ou peut-être : « Si vous
continuez, c’est moi qui vais l’ouvrir, votre fichu carton ! » Il feint de ne pas
percevoir sa curiosité, secoue le colis près de son oreille droite, hausse les
épaules comme on donne sa langue au chat, s’amuse de son impatience. Il
finit par ouvrir la boîte.
— Une montre ?
Pas n’importe laquelle. C’est à son tour de ne pas répondre. Ses
sourcils se sont froncés. Il retourne la montre de gousset et observe les
initiales qu’il pressentait y trouver. Celles de son père, avant d’être les
siennes. Seul le cliquetis de la chaîne perturbe le silence qui s’est installé.
Viviane finit par le rompre :
— C’est encore le journaliste ?
— Il est autant journaliste que je suis danseur étoile…
— Alors ?
Il semble réfléchir puis laisse tomber :
— Quelqu’un qui aime jouer, visiblement… ou qui cherche à remonter
le temps. De l’ongle de son pouce, il soulève puis referme machinalement le
clapet de la montre.
— Et ça vous inquiète ?
— Non. Pour être honnête, peu de choses m’inquiètent, et les montres
de gousset n’en font pas partie.
L’illusion d’un sourire s’est posée brièvement sur son visage. Viviane
n’est pas toujours réceptive à son humour. Il redevient sérieux.
— S’il cherchait vraiment à m’inquiéter, il s’y prendrait autrement.
Enfin, je suppose.
— OK, je suis contente. Je n’aurais pas voulu que… Enfin bon, au
moins ça vous fait une jolie montre !
Elle feint d’être rassurée et achève sa pause dont la limite officielle est
déjà largement dépassée. Il attend que lui parvienne du couloir le bruit de
fermeture des portes de l’ascenseur pour ouvrir le tiroir de son bureau. Il
en sort la photo qui accompagnait la deuxième lettre, la contemple
longuement, semble y chercher un détail, une réponse. Une confirmation,
peut-être.
Le carton du colis contient deux feuilles qui accompagnent la montre.
Il s’est gardé de les sortir en présence de Viviane. Il déplie la première, y
reconnaît la brochure imprimée en noir et blanc du congrès médical
américain auquel il doit participer en septembre, à Boston. Les dates de
l’événement sont surlignées ainsi que son nom, parmi ceux des orateurs.
Une conférence sur la maladie de Huntington. La deuxième feuille est d’un
format plus petit, un papier à lettres avec cette mention manuscrite :
« J’aimerais beaucoup vous y rencontrer. Seriez-vous disponible pour
un café le mardi matin, à huit heures trente ? »
L’adresse d’un pub irlandais est inscrite au bas du message ; ce sont
les seules lettres latines.
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