Ce que je sais de toi
Chapitre 6
Le Caire, 1967
Adolescent, tu te rendais régulièrement au Gezira Sporting Club. On y
croisait les bonnes familles de la capitale, celles du moins dont l’entreprise
n’était pas passée sous contrôle de l’État. La crainte qu’elles viennent y
comploter contre le pouvoir en place avait eu raison de leur carte de
membre. Nombre de vos semblables issus de la bourgeoisie syro-libanaise
du Caire en avaient fait l’expérience. Dans cette Égypte en ébullition, le
métier de ton père offrait une tranquillité d’autant plus précieuse au regard
de vos origines étrangères.
Bien qu’issue d’un milieu plus modeste que la plupart de ses habitués,
Mira fréquentait également le Club. Sa famille faisait partie de cette
troisième et dernière vague d’Arméniens ayant immigré en Égypte. Ses
parents étaient encore enfants lorsqu’ils arrivèrent au milieu des années
vingt, son père, Sévan, tout d’abord, puis sa mère, Kariné. Leurs familles
respectives ne se connaissaient pas mais certains drames rapprochent, au
sens figuré comme au propre, de sorte qu’elles résidèrent l’une comme
l’autre à Miṣr el Kadima, dans le Vieux-Caire, là où se situait également le
cimetière arménien. Il se remplissait moins vite que ceux des terres qu’ils
avaient quittées ; Dieu en était remercié quotidiennement.
On parlait arménien à la maison. On comprenait également le turc,
bien que se gardant de prononcer un mot dans cette langue (à l’exception de
l’annonce des tirages de dés lors des parties de tawla que Sévan Nakelian
finissait généralement par remporter). L’arabe était réservé aux interactions
avec leur pays adoptif. Pour le reste, l’un et l’autre travaillaient dans une
imprimerie tenue par des compatriotes et dans laquelle Sévan avait fini par
obtenir un poste de direction au fil d’échelons patiemment gravis.
Conscients de la nécessité de s’intégrer au présent sans pour autant
présumer du futur, ils s’étaient assurés que Mira apprenne en classe l’arabe
ainsi que le français. Contrairement à la majorité de leurs compatriotes, ils
n’avaient pas envoyé leur fille unique à l’école arménienne, mais plutôt
dans un établissement religieux privé du Caire. Depuis son plus jeune âge,
elle avait été habituée à frayer avec des amis issus de conditions plus
favorisées, à décrocher lorsque le téléphone sonnait à la maison et à traduire
pour ses parents les chansons d’Aznavour qu’ils fredonnaient
phonétiquement.
Elle se posait régulièrement sur les tables extérieures du Club pour lire
et regarder les courses de chevaux tandis que le soleil improvisait des
reflets roux dans sa chevelure sombre. Le reste du temps, elle se réfugiait
dans la salle de musique où elle découvrait les disques vinyle qui arrivaient
de France. Elle écoutait en boucle Ciao amore ciao de Dalida, rêvant sur les
couplets aux amours impossibles de l’Égyptienne de Choubra qui avait
conquis la France, et était secrètement amoureuse de Salvatore Adamo dont
les disques se vendaient encore dans le monde arabe. Elle se plaisait à
disposer les pochettes des trente-trois tours les unes à côté des autres,
mettant en scène des regards complices entre les artistes, leur inventant des
dialogues et s’esclaffant avec ses copines devant l’absurdité des répliques qu’elles leur prêtaient. Son visage s’arrondissait un peu plus à mesure que
son rire lui remontait les pommettes.
Tu connaissais les lieux depuis l’enfance. Ton père, qui n’avait jamais
pris goût aux salons et autres cercles littéraires que fréquentait votre
communauté, passait son temps libre dans l’ambiance enfumée des salles de
jeu du Club. Il y retrouvait ses partenaires de bridge tandis que tu t’essayais
à différents sports : la natation, le cricket et même le golf sur ce terrain, le
plus vieux d’Égypte, qui avait longtemps été réservé aux seuls ressortissants
britanniques. Tu t’es finalement rabattu sur le tennis où tu finis par obtenir
un bon niveau. Au gré de tes tergiversations sportives, tu n’avais pas
remarqué que les lieux de tes entraînements coïncidaient étrangement avec
ceux choisis par Mira pour ses lectures. Il avait fallu que tes coéquipiers
s’amusent de ce hasard tout relatif pour que tu te rendes à l’évidence que tu
lui plaisais (version qu’elle contestera néanmoins, Mira-Mauvaise-Foi).
Ce lundi matin, tu devais te rendre en cours. À peine approchais-tu du
portillon de votre villa que te parvinrent les cris d’excitation de la rue. Les
voitures ne circulaient plus et les gens se massaient autour des taxis,
immobiles et vitres baissées, qui avaient monté à fond le volume de leurs
postes radio. Il était un peu moins de neuf heures et Radio Le Caire
dénombrait fièrement plusieurs dizaines d’avions israéliens abattus. Cela
faisait quelques jours que la tension montait. Les atermoiements de Levi
Eshkol, les invectives autosatisfaites de Nasser, le rapprochement du roi
Hussein et des alliés arabes, la prudence des puissances européennes, les
tergiversations américaines… le décor d’une pièce glorieuse pour l’Égypte
s’était rapidement mis en place et voilà que le premier acte démarrait avec fracas. Mystifiée par de prétendus exploits militaires, la foule exultait,
répétant à qui voulait l’entendre les bribes de communiqués savamment
distillés par le haut commandement de l’armée. Des hommes sortaient leurs
bras des fenêtres du bus, tapant dans la main de passants inconnus. La
journée s’annonçait historique.
Noyé dans cette masse humaine galvanisée, tu franchis avec effort le
pont qui menait à Zamalek et te précipitas vers le Sporting Club, certain que
vous seriez plusieurs à avoir eu la même idée. Les haut-parleurs
habituellement réservés aux résultats sportifs relayaient la radio qui égrenait
le chapelet des soutiens des pays alliés. Tu te prenais au jeu de cette ferveur
populaire que venait exciter la harangue tantôt martiale, tantôt laudatrice
des présentateurs radio. Tu avais tout juste dix-huit ans. L’idée te vint que tu
pourrais être appelé toi aussi pour servir cette guerre ; tu tentas de ne pas y
penser. Les heures défilaient et vous en étiez à près d’une centaine d’avions
ennemis descendus. Vos forces avançaient dans le Sinaï et des commandos
avaient déjà pénétré le territoire israélien.
— Il paraît que Nasser va déjeuner demain à Tel-Aviv ?
Tu entendais pour la première fois la voix de Mira ; en te retournant, tu
reconnus la lectrice des terrains de sport.
— C’est ce qu’on raconte.
Tu te sentis soudain pris d’une audace inconnue et ajoutas :
— Et toi, tu dînes où, ce soir ?
Ce que l’on appellerait la guerre des Six Jours avait débuté quelques
heures plus tôt et personne n’aurait pu se douter qu’elle était déjà largement
perdue pour l’Égypte et ses alliés. Les récits de vos exploits imaginaires
faisaient vibrer tout entier le pays, qui mettrait plusieurs décennies à
mesurer les conséquences de sa défaite. C’était sans importance. Les gens autour de vous irradiaient de leur bonheur falsifié. La fin d’après-midi
accordait sa clémence à la ville embrasée par les chaleurs de juin. Tu
marchais, plus léger que le grain de sable qui danse dans le vent, tenant
Mira par la taille. Il te semblait que ce jour pouvait autoriser quelques écarts
aux convenances.
Que savais-tu d’elle ? À peine autant qu’elle en savait de toi. À peu près
rien, en somme. Vous vous étiez donné rendez-vous à Zamalek, quelques
heures à peine après vous être quittés. Rue Hassan Sabry Pacha, très
exactement, là où banquiers, directeurs, députés et avocats possédaient des
demeures dont l’architecture se voulait une traduction ostentatoire de leur
réussite sociale. Ce quartier te semblait des plus indiqués pour abriter tes
tentatives de séduction. La voir arriver te soulagea de la crainte
inconsciente qu’elle ne vînt pas. Tu avais passé le début de la soirée à
imaginer une promenade romantique qui vous mènerait vers ce restaurant
chic où tu avais réservé une table. À peine avais-tu commencé à lui
présenter le trajet que Mira t’interrompit. Elle t’expliqua sans ambages
qu’elle ne trouvait aucun charme à ces avenues prétentieuses et que vous
feriez mieux, en cet instant historique, de vous trouver un bar où
s’offriraient certainement quelques tournées au nom de la grandeur
retrouvée de l’Égypte. Surpris, tu capitulas sans insister et lui laissas le
choix de la destination. Elle te précéda en esquissant un sourire.
— Tu aimes danser ?
Ce n’était pas vraiment une question et tu n’avais, de toute façon, pas
beaucoup d’éléments factuels sur lesquels baser une réponse. Tu bafouillas
quelques mots auxquels elle ne prêta pas attention ; il avait suffi de pousser
la porte pour que le bruit du lieu couvre vos paroles.
De toute évidence, Mira était en terrain connu. Elle tapait avec
familiarité sur l’épaule des serveurs et habillait chacun de ses gestes d’une
aisance naturelle qui contrastait avec l’hostilité des lumières et du volume
sonore. Tu t’étais déjà laissé entraîner dans ces discothèques attenantes aux
grands hôtels du Caire, mais elles t’apparaissaient bien proprettes en
comparaison du lieu où tu mettais les pieds. Vous étiez tous deux debout.
On te servit un verre que tu n’avais pas souvenir d’avoir commandé. Elle
l’avait déjà réglé. Mira-Conquête-Spatiale. En temps normal, te faire inviter
par une fille, qui plus est sans vraiment la connaître, t’aurait semblé
impensable, mais plus rien ne te surprenait.
— Tu viens souvent ici ?
Mira porta la main à son oreille pour te signifier qu’elle n’avait pas
entendu. Tu approchas ta bouche de son visage, forçant ta voix pour répéter
cette question qui te semblait désormais un peu niaise. Elle ne se donna pas
la peine de répondre et agrippa ton bras pour te mener sur la piste. Tu
n’avais jamais dansé auparavant. Toi qui avais mis des années à apprendre
comment reproduire un geste médical, il te semblait évident que ta
formation en danse n’excéderait pas quelques secondes. Ton regard
s’accrochait aux mouvements d’une foule désordonnée pour tenter
désespérément d’y trouver quelque inspiration. Tu n’aurais pas su dire ce
que contenait ton verre, mais tu sentis qu’une grande gorgée ne serait pas
inutile.
Deux jours. Il avait fallu autant de temps aux soldats ennemis pour
conquérir le Sinaï qu’à Mira pour envahir tes pensées. Cela s’était fait par
surprise, sans grande opposition. Deux jours. Avancer sous les radars,
neutraliser toute forme de résistance, procéder à l’assaut. À l’image de Leila
envoûtant Qaïs dans ce conte qu’on te lisait enfant, elle avait à ce point pris
possession de ton esprit qu’elle te semblait plus présente encore lorsque
vous n’étiez pas ensemble. Les dizaines de milliers de militaires égyptiens
n’étaient pas rentrés du combat pour raconter la déroute de votre armée et
l’on vivait les dernières heures d’une illusion de victoire. L’ivresse absurde
de la rue valait bien la tienne.
Tu la revis le lendemain puis, à nouveau, le soir suivant. Chaque heure
te séparant d’elle était emplie de ce mélange d’hébétude un peu naïve et
d’attente inquiète propre aux premiers instants d’une relation. Tu dormis
mal, admiras sous différents angles ton sourire dans le miroir, retournas
machinalement le poignet droit où se trouvait ta montre, répétas quelques
pas de danse à l’abri des regards et te confias à Nesrine qui n’avait jamais
montré tant d’intérêt à ce que tu lui racontes tes journées. Du haut de ses
seize ans, elle s’improvisa experte en séduction. Elle avait lu sur le sujet
(pour l’essentiel Madame Bovary, discrètement emprunté à la bibliothèque
de votre mère et réduit aux quelques passages qui retenaient son attention à
mesure qu’elle en faisait défiler les pages) et affirmait, péremptoire, que les
cœurs de femmes étaient tout à la fois semblables les uns aux autres et
indéchiffrables pour un cerveau masculin aussi novice que le tien. Ce point
lui conférait tout naturellement un rôle de premier plan dans ton projet de
conquête amoureuse. Elle s’était investie de ta préparation, mentale et
surtout vestimentaire, en vue de chaque rencontre et attendait
impatiemment ton récit du lendemain matin pour mesurer l’avancée
réalisée. Il te semblait voir ta mère derrière les manières de général d’armée que prenait ta petite sœur, au point que cela t’apparaissait tout à la fois
touchant, amusant et parfaitement effrayant. Elle choisissait tes tenues et
inspectait ta coiffure domptée à la gomina jusqu’à mater le moindre épi à
qui viendraient des rêves de rébellion. En te voyant arriver, Mira ne
manquait pas de hausser les yeux devant tes airs de garçon sage avant de te
passer tendrement la main dans les cheveux pour leur rendre un peu de leur
liberté.
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