Ce que je sais de toi
Chapitre 9
Lorsque tu arrivas au Moqattam ce soir-là, la foule était massée devant le
dispensaire. Tu avais bien quarante minutes de retard, mais tous ici savaient
que tu venais le mercredi et n’y aurais dérogé pour rien au monde sans les
prévenir. À mesure que tu t’éloignais du centre du Caire, tu te sentais porté
par un second souffle qui te faisait oublier les efforts d’une journée
commencée près de douze heures plus tôt. Tu garas ta voiture à côté du
bâtiment et rapidement les odeurs familières des déchets brûlés se firent
sentir. Méprisant le semblant de queue censé régir l’ordre de passage,
certaines personnes s’approchèrent de toi pour t’expliquer leurs problèmes ;
ils se firent bien vite reprendre par ceux arrivés plus tôt. Tu jetas un coup
d’œil furtif à la foule, distinguas quelques cas qui te semblaient prioritaires
– jeunes enfants, personnes âgées ou visiblement affaiblies, situations
d’urgence – et commenças tes consultations. Il faisait particulièrement
chaud ce soir-là et l’unique ventilateur que tu préférais orienter vers tes
patients ne t’était pas d’un grand secours. Les cas que tu voyais défiler
relevaient autant de la médecine générale que des gestes élémentaires
d’hygiène et de sécurité : blessures liées à l’absence de protection sur les
chantiers, malnutrition infantile, douleurs abdominales et saignements
urinaires annonçant souvent une bilharziose contractée faute d’eau
potable…
Encore aujourd’hui, il t’arrive de repenser à cette soirée.
Tu avais fini de remplir le dossier médical de la dernière patiente et le
classais méthodiquement dans ton armoire. Tu appréciais la relative
quiétude de l’instant. Ta fenêtre ouverte laissait enfin filtrer un air plus frais
entre les mailles de la moustiquaire. Par-delà les toits des habitations
voisines que le sable rendait monochromes, ton regard s’arrêta un instant
sur les lumières du Caire que tu surplombais. Elles te faisaient l’effet d’une
danse, vaguement rythmée par l’écho de la circulation qui te parvenait de
loin. Tu débranchas le ventilateur, refermas la fenêtre, éteignis la pièce et te
dirigeas vers la porte. Alors que tu tournais la clé dans la serrure, tu
sursautas en percevant un mouvement dans ton dos. Tu te retournas aussitôt
et distinguas une forme humaine sortant de l’ombre. À sa corpulence
fluette, tu la pris d’abord pour une fille avant de comprendre qu’il s’agissait
d’un jeune homme qui ne devait pas avoir vingt ans.
Il ne disait rien mais ses yeux te fixaient. Sur le moment tu adoptas une
raideur méfiante. S’il ne faisait pas si sombre, tu aurais pourtant vu qu’il
n’y avait ni menace ni domination dans ce regard.
— Je peux t’aider, mon garçon ?
Il se mordit la lèvre.
— C’est toi, le docteur ?
Sa voix basse et posée tranchait avec son physique adolescent. Tu
hochas la tête en signe d’approbation. La pression venait de retomber. Elle
laissait place à la fatigue d’une longue journée qui prenait fin. Après t’être
assuré que la porte du dispensaire était bien fermée, tu lui indiquas que ta
tournée était terminée mais que tu reviendrais la semaine prochaine. Regrettant ta réponse, tu te repris et lui demandas en quoi tu pouvais lui être
utile.
— C’est ma mère… Je crois que tu devrais la voir. Elle ne sort pas. On
habite un peu plus bas.
Il tenait dans sa main droite quelques billets froissés qu’il te tendit.
Rien dans son attitude ne semblait indiquer qu’il te demandait une faveur.
Cela ressemblait davantage à la proposition d’un garçon habitué à négocier.
Sans rivaliser avec les honoraires que tu pratiquais dans ta clinique de Doki,
la somme qu’il te présentait allait bien au-delà de ce à quoi tu aurais pu
t’attendre d’un habitant du Moqattam. Tu crus d’abord qu’il s’agissait
d’argent volé, comme s’il allait de soi qu’un billet de banque entre des
mains démunies ne pouvait avoir qu’une origine suspecte. C’était idiot.
Sans doute s’agissait-il du fruit de mois de privation. Tu espéras qu’il
n’avait pas lu dans tes pensées, le remercias, lui fis reprendre ses billets et
lui indiquas le chemin de ta voiture.
« Un peu plus bas » était bien à quatre ou cinq kilomètres du
dispensaire et le trajet alternait chemins sinueux et routes à la limite du
praticable. Tu essayas d’en savoir plus sur l’état de sa mère, il se contenta
pour toute réponse de te dire qu’elle n’était pas folle.
— Non, bien sûr, elle n’est pas folle, murmuras-tu à mi-voix.
Au fond, qu’en savais-tu ? Tu espérais que l’avenir te donnerait raison.
Son visage ne t’offrait pas d’indice supplémentaire, il arborait l’expression
juvénile de celui qui ne souhaite pas s’encombrer de courtoisie superflue.
Le reste du trajet fut une succession d’indications concises que tu suivis
avec attention. Il ne cherchait pas à remplir le silence au-delà du
nécessaire ; sans doute en faisais-tu de même à son âge.
— C’est ici, lâcha-t-il enfin.
La maison semblait à l’écart de toute autre habitation. Inégal, le mur
principal laissait apparaître par endroits la forme des briques de terre crue
qui le composaient. Deux fenêtres en bois de tailles différentes étaient
encadrées de solides dormants ; sans doute avaient-elles appartenu à des
bâtiments distincts à l’origine. La seconde était condamnée et semblait
avoir pour principale utilité de servir d’attache à la corde à linge tendue au
poteau planté plus loin. Quelques vêtements y séchaient, dansant
maladroitement dans la nuit sous l’effet d’un vent dyspnéique. De
l’intérieur de la maison, une voix de femme s’étonnait du claquement des
portières de ta voiture.
— Ali, c’est toi ?
— Oui, maman, je ramène de la visite, répondit-il en passant la porte.
— À cette heure-ci ? Tu aurais dû me prévenir, glissa-
t-elle sourdement en se levant de la couche où elle était allongée.
Il y avait autant de reproche que d’interrogation dans sa voix. Elle se
radoucit en te découvrant à la suite de son fils, remit en place le voile posé
sur sa chevelure et te serra la main.
— Soyez le bienvenu dans ma maison !
La maison en question comportait deux étages. La porte d’entrée
s’était ouverte sur une première pièce dont un lit occupait l’essentiel de
l’espace. Une seconde complétait le rez-de-chaussée ; Ali t’y conduisit et ne
te laissa pas le temps de te présenter.
— C’est un médecin. Je lui ai demandé de venir te voir.
Il savait parfaitement le regard de réprimande qui suivrait.
— Nous n’avons ni les moyens ni le besoin de voir un médecin,
répondit-elle sèchement en fixant son fils avant de se radoucir en se
tournant vers toi. Et puis ce monsieur est trop bien habillé pour travailler à cette heure-ci. Vous avez soif, peut-être ? J’ai un karkadé qui vient
d’Assouan, il est excellent.
— Un karkadé sera parfait.
Ali comprit rapidement que sa mère n’avait aucune intention de se
laisser ausculter et qu’il serait vain de tenter de l’en convaincre. Sans rien
laisser paraître de l’effort qu’il lui en coûtait, elle se dirigea vers le réchaud,
décrocha une casserole cabossée qui était suspendue au mur et mit de l’eau
à bouillir. D’autres ustensiles étaient accrochés à des clous, plantés au
hasard dans les briques en terre qui se devinaient sous une peinture écaillée.
Tes yeux se promenaient sur les objets hétéroclites qui s’amassaient au bas
des quatre murs. Ils formaient une collection de choses disparates et sans
valeur qui ne semblaient pas tant destinées à leurs fonctions premières qu’à
masquer le dépouillement des lieux. Deux ou trois seaux d’eau empilés, une
vasque en céramique retournée, des bâtons de bois de diverses longueurs et,
au pied d’un escalier, de lourdes pierres calant un poteau dressé en soutien
de la poutre centrale et contre lequel tu pressentais qu’il valait mieux ne pas
s’appuyer. Si cette précarité n’avait rien de surprenant, c’était la première
fois que tu en étais témoin de manière aussi intime. La maison était bâtie à
même la terre, de sorte que le sol absorba aussitôt les gouttes d’eau que
quelques mouvements saccadés de la femme avaient involontairement fait
tomber de leur récipient. Ali se leva pour prendre la casserole des mains de
sa mère, mais elle le fit rasseoir d’un regard qui n’autorisait aucune
insistance.
Elle te demanda si tu avais faim ; tu n’avais pas faim. Elle te demanda
si un plat de fèves te ferait plaisir ; tu déclinas poliment. Elle s’excusa de
n’avoir pas autre chose à t’offrir ; sans avoir l’occasion de protester à
nouveau, tu finis attablé avec une assiette de foul medammas dont la fumée blanche exhalait généreusement. Tu fis semblant de ne pas remarquer
qu’elle en avait servi moins à son fils qu’à toi. Et moins encore à elle-
même. Son mur était rempli de cadres dont aucun ne semblait être aligné
avec les autres. Elle y avait accroché également une collection de cafetières
gigognes, un miroir juste au-dessus de la cuisinière et de nombreuses
étagères dont l’une soutenait un lecteur de cassettes. Elle en fit jouer une de
Mohamed Mounir en musique de fond et se levait toutes les demi-heures
pour la retourner et lancer l’autre côté. Elle en profitait pour jeter un coup
d’œil furtif à la pochette bleue sur laquelle le large sourire du chanteur ne
semblait pas la laisser indifférente. Elle s’interrompait chaque fois que
commençait sa chanson préférée et se mettait à taper dans les mains en
chantant « les fenêtres ! les fenêtres ! » dès que revenait le refrain. Elle se
cognait parfois la jambe contre la table et faisait mine de rire de sa
maladresse. Elle devait avoir quarante ans mais son visage était buriné et
ses mains, celles d’une femme qui connaissait l’effort. Elle s’adressait à toi
sur un ton maternel que son âge ne justifiait pas vraiment. Il lui arrivait
parfois de répéter certains mots que tu venais de prononcer, non qu’elle les
ignorât mais plutôt qu’il lui importait de comprendre le sens que tu leur
donnais. Elle accueillait tes propos avec un intérêt sincère ; tu cessas
d’encombrer tes phrases d’inutiles banalités. Débarrassé des convenances,
tu prenais désormais le temps de répondre avec autant de justesse que
possible à ses questions. Celles-ci te ramenaient souvent vers ton enfance,
sans que tu puisses dire s’il s’agissait d’un hasard ou si ce sujet l’intéressait
particulièrement. Tu lui fis soudain remarquer que vous aviez passé la
soirée à ne parler que de toi et que tu ne savais pratiquement rien d’elle.
Elle esquiva en souriant :
— C’est vrai que je suis face à un médecin, c’est à moi de répondre à
ses questions, normalement ! Tiens, d’ailleurs, tu ne m’as pas dit : pourquoi es-tu devenu médecin ?
Tu haussas les épaules comme si tu n’y avais jamais réfléchi, comme
si cela n’avait pas vraiment été un choix, comme si elle te prenait au
dépourvu. Cela déclencha chez elle un rire sonore qui s’avéra rapidement
contagieux. Elle commença à te dire que ce n’était pas grave puisqu’elle ne
savait pas non plus pour quelle raison tu te trouvais là, face à elle, mais elle
n’arriva pas à finir sa phrase tant elle riait. Alors vos rires fusèrent de plus
belle. Tu demandas à Ali s’il savait ce qu’il voudrait faire plus tard. À dix-
neuf ans, il semblait n’avoir jamais pensé qu’il puisse y avoir un plus tard
où il ferait autre chose que ce qu’il faisait aujourd’hui.
— Je crois que j’aimerais soigner les gens, moi aussi.
— Allons bon ! Un médecin qui ne sait pas pourquoi il l’est devenu et
un autre qui viendrait du Moqattam : me voilà bien entourée !
Elle se remit à rire mais tu aurais juré que ce rire était légèrement
différent, comme s’il cherchait à couvrir le bruit de quelque chose qui se
brisait en elle. Elle tourna à quelques reprises la cassette audio qui te
devenait familière puis te vit la surprendre à camoufler un bâillement de
fatigue…
— Ma consultation est terminée, monsieur le médecin-qui-ne-sait-pas-
pourquoi ? demanda-t-elle, faussement inquiète.
Elle te tendit sa main, paume ouverte vers le ciel. Tu fis semblant de
prendre son pouls.
— Votre consultation est terminée, répondis-tu dans un sourire.
— C’est bien, il ne faudrait pas que ta femme s’inquiète de ton retard.
Un voile de surprise passa furtivement dans ton regard. Tu avais passé
la soirée à parler de toi sans jamais mentionner l’existence de Mira. De
l’ongle de ton pouce, tu touchas machinalement l’annulaire où se trouvait ton alliance. Elle esquissa un sourire. Tu lui fis signe de ne pas se lever et te
dirigeas vers l’entrée.
Ali t’accompagna jusqu’à la voiture. La nuit était étonnamment douce
pour un soir de novembre. Il y eut soudain dans sa voix une gravité qui
tranchait avec le sourire qu’il arborait au cours de la soirée, lorsque tu
discutais avec sa mère.
— Elle allait bien ce soir… Je veux dire, elle n’est pas tout le temps
comme ça.
— Des gestes brusques ?
— Oui, ça et d’autres choses. Sa main, parfois, elle bouge toute seule.
— Ce n’est peut-être rien…
Tu t’en voulus de ce mensonge. Ce n’était certainement pas rien mais,
à cet instant précis, tu aurais souhaité le croire. Peut-être voulais-tu le voir
sourire une dernière fois avant de le quitter. Tu tentas de te rattraper :
— … je reviendrai la semaine prochaine, si tu veux. Après ma
permanence.
— Merci, docteur.
— Merci à vous deux pour cette soirée.
De l’extérieur, tu vis diminuer la lumière qui s’échappait des fenêtres.
Ali était rentré retrouver sa mère. Il dormirait face à elle, dans la chambre
principale.
Tu démarras la voiture et finis par retrouver la route qui menait à la
maison. Une assiette d’escalope panée et de patates douces t’attendait sur la
table de la cuisine. Le tout était déjà froid. Tu les recouvris soigneusement,
les rangeas au réfrigérateur puis montas te doucher. Tu avais beau t’être
habitué aux odeurs du Moqattam, il t’arrivait régulièrement, au cours de ta
permanence, de penser à cette douche où s’opérait le passage entre tes deux mondes. Tu restas longtemps immobile sous le jet d’eau fumante, puis pris
un savon que tu appliquas en mouvements énergiques comme s’il fallait
soustraire à ton corps toute trace des dernières heures. Il y eut ce
grincement distinctif de la robinetterie interrompant l’écoulement de l’eau.
Tu sortis de la salle de bains, légèrement étourdi par la chaleur. Mira était
allongée dans le lit à moitié défait. Mira-Demi-Sommeil. Elle avait laissé la
lumière allumée de ton côté. Tu l’embrassas sur l’épaule, sans la réveiller,
avant de remonter le drap qui avait glissé à côté d’elle. Tu éteignis la lampe
et t’allongeas près d’elle.
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