Ce que je sais de toi

Éric Chacour · Chapitre 17 sur 54

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Ce que je sais de toi

Chapitre 18

 

Le bruit se répandit qu’un garçon de mauvaise vie t’assistait dans ta

pratique médicale. Les gens aiment parler de « mauvaise vie » : cela revient

à dire en creux que la leur est irréprochable. Il est toujours commode de

laver son âme au vice des autres. Tu n’aurais pas su dire les chemins que

cette rumeur avait empruntés, mais son origine était claire : elle portait la

signature d’Omar. Lui qui avait reconnu Ali dans ton cabinet quelques

semaines auparavant connaissait bien cette règle élémentaire : qui n’est pas

le chasseur devient rapidement la proie. Il avait donc tiré le premier coup.

Et si l’on venait à lui demander d’où il tenait son information, il ne

manquerait pas d’invoquer quelque relation dans la police qui aurait

reconnu ce jeune délinquant. Après tout, un homme de son rang bénéficiait

bien des confidences de ceux qui font respecter l’ordre dans cette ville.

Quant à l’idée qu’il ait pu user lui-même des services du prostitué qu’il

dénonçait, elle semblait bien trop grotesque pour que quiconque la formule.

 

Dans un premier temps, cela n’affecta pas tes affaires. Tes patients

habituels semblaient imperméables à ces ragots et il s’en trouvait même de

nouveaux, venus soigner leur santé et parfois leur curiosité, de sorte que ton

cabinet ne désemplissait pas. Cela ne durerait pas.

Certains amis avaient tenté de te prévenir que la présence d’Ali

commençait à délier les langues, mais sans jamais en aborder frontalement

la raison. Était-ce réellement la place d’un zabbal ? N’avais-tu pas les

moyens de recruter un aide titulaire d’une formation médicale ? Tu

argumentais rationnellement, balayant d’un revers de main les faux motifs

qui t’étaient soumis sans jamais prêter le flanc à ce qui les sous-tendait.

Pourtant, à travers Ali, c’était toi que l’on salissait. Un médecin à peine

marié qui se fait seconder par un jeune prostitué, comment imaginer que

cela ne cache pas une double vie ? Ironiquement, sur ce point, la rumeur

n’avait fait que précéder la réalité.

Aux premiers signes concrets du danger, tu opposas le même

aveuglement. Tel patient retirait brusquement son bras au contact d’Ali, tel

autre se renseignait sur ses heures de présence au moment de prendre

rendez-vous. Jusqu’au jour où il en vint un pour lui lancer, bravache, « Ta

mère doit être fière de toi, te voilà presque médecin ! » tout en évitant de le

regarder. Le sang d’Ali ne fit qu’un tour ; tu le vis jeter bruyamment son

matériel et retrousser les manches de sa blouse. Il avait le regard noir de

celui qui se lance dans une bagarre de rue. Tu dus t’interposer entre eux

pour éviter qu’un coup ne parte. Quand Ali t’annonça à la fin de la journée

qu’il ne souhaitait plus travailler dans ton cabinet, tu explosas à ton tour.

Comment voulait-il réussir s’il perdait son sang-froid devant le premier

idiot ? Allait-il gâcher son avenir à cause d’une remarque déplacée ? Tu ne

te rendais pas compte que c’était le tien qu’il cherchait à préserver.

 

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