Ce que je sais de toi
Chapitre 18
Le bruit se répandit qu’un garçon de mauvaise vie t’assistait dans ta
pratique médicale. Les gens aiment parler de « mauvaise vie » : cela revient
à dire en creux que la leur est irréprochable. Il est toujours commode de
laver son âme au vice des autres. Tu n’aurais pas su dire les chemins que
cette rumeur avait empruntés, mais son origine était claire : elle portait la
signature d’Omar. Lui qui avait reconnu Ali dans ton cabinet quelques
semaines auparavant connaissait bien cette règle élémentaire : qui n’est pas
le chasseur devient rapidement la proie. Il avait donc tiré le premier coup.
Et si l’on venait à lui demander d’où il tenait son information, il ne
manquerait pas d’invoquer quelque relation dans la police qui aurait
reconnu ce jeune délinquant. Après tout, un homme de son rang bénéficiait
bien des confidences de ceux qui font respecter l’ordre dans cette ville.
Quant à l’idée qu’il ait pu user lui-même des services du prostitué qu’il
dénonçait, elle semblait bien trop grotesque pour que quiconque la formule.
Dans un premier temps, cela n’affecta pas tes affaires. Tes patients
habituels semblaient imperméables à ces ragots et il s’en trouvait même de
nouveaux, venus soigner leur santé et parfois leur curiosité, de sorte que ton
cabinet ne désemplissait pas. Cela ne durerait pas.
Certains amis avaient tenté de te prévenir que la présence d’Ali
commençait à délier les langues, mais sans jamais en aborder frontalement
la raison. Était-ce réellement la place d’un zabbal ? N’avais-tu pas les
moyens de recruter un aide titulaire d’une formation médicale ? Tu
argumentais rationnellement, balayant d’un revers de main les faux motifs
qui t’étaient soumis sans jamais prêter le flanc à ce qui les sous-tendait.
Pourtant, à travers Ali, c’était toi que l’on salissait. Un médecin à peine
marié qui se fait seconder par un jeune prostitué, comment imaginer que
cela ne cache pas une double vie ? Ironiquement, sur ce point, la rumeur
n’avait fait que précéder la réalité.
Aux premiers signes concrets du danger, tu opposas le même
aveuglement. Tel patient retirait brusquement son bras au contact d’Ali, tel
autre se renseignait sur ses heures de présence au moment de prendre
rendez-vous. Jusqu’au jour où il en vint un pour lui lancer, bravache, « Ta
mère doit être fière de toi, te voilà presque médecin ! » tout en évitant de le
regarder. Le sang d’Ali ne fit qu’un tour ; tu le vis jeter bruyamment son
matériel et retrousser les manches de sa blouse. Il avait le regard noir de
celui qui se lance dans une bagarre de rue. Tu dus t’interposer entre eux
pour éviter qu’un coup ne parte. Quand Ali t’annonça à la fin de la journée
qu’il ne souhaitait plus travailler dans ton cabinet, tu explosas à ton tour.
Comment voulait-il réussir s’il perdait son sang-froid devant le premier
idiot ? Allait-il gâcher son avenir à cause d’une remarque déplacée ? Tu ne
te rendais pas compte que c’était le tien qu’il cherchait à préserver.
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