Ce que je sais de toi

Éric Chacour · Chapitre 15 sur 54

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Ce que je sais de toi

Chapitre 16

 

Tu crus qu’il ne reviendrait pas travailler le lendemain, mais il se présenta

bel et bien. Il fut ponctuel, appliqué ; aucune émotion ne transparaissait de

son attitude. On aurait eu peine à croire qu’il avait enterré sa mère la veille.

Et, tout autant, que vous vous étiez embrassés. Tu guettais avec

appréhension un signe de complicité ou de gêne, un regard, une allusion de

sa part à ce qui s’était passé. En vain. En fin de journée, tu te décidas à

ouvrir le sujet :

— Tu sais, par rapport à hier…

— Oui, je voulais t’en parler. Maintenant que ma mère est morte, tu ne

dois pas te sentir obligé de me garder dans ta clinique.

— Pourquoi tu dis ça ?

— Les promesses, on les fait aux vivants, pas aux morts. Tu as tenu la

tienne. Si tu veux que je parte, il n’y a aucun problème.

— Mais non, voyons. Pas du tout… Et puis, je ne parlais pas de ça, je

voulais dire, à propos d’hier, quand on s’est…

— Embrassés ?

— Oui, voilà. Embrassés.

— Eh bien ?

— Eh bien, tu fais comme si de rien n’était, je ne voudrais pas que tu

penses que…

— Je ne pense rien. J’ai l’habitude de ne pas reconnaître les hommes

que j’ai embrassés la veille.

Il n’y avait pas d’agressivité dans sa voix. Tout au plus une pointe de

défi. Il avait prononcé ces mots d’un ton calme et posé, en repliant ses

affaires, sans précipiter le moindre geste. Il te dit au revoir avec le même

sourire détaché qu’à l’habitude.

 

Tu ne te parfumais jamais avant de te rendre au Moqattam, pour ne pas

incommoder les patients et, surtout, parce que cette coquetterie était bien

futile pour le lieu où tu te rendais. Ce soir-là, tu te surpris à libérer ton eau

de Cologne de son flacon en quelques pressions furtives. La journée qui

avait suivi votre conversation te semblait interminable. Les derniers mots

échangés avec Ali mobilisaient ton esprit. Tu ne voulais pas devenir l’un de

ces hommes dont il parlait sans affect. Tu y repensas sur la route.

 

Sur la montagne, personne n’ignorait qu’Ali venait de perdre sa mère.

Pour autant, nombre d’entre eux ne se donnaient pas la peine d’afficher de

la tristesse pour une femme dont ils n’avaient jamais caché le mépris

qu’elle leur inspirait. Les autres lui présentaient leurs condoléances, parfois

dans l’espoir de gagner quelques mètres dans la file d’attente dont il avait la

charge. Il répondait par un mouvement de tête poli qui ne donnait pas prise

à leur manœuvre.

À ton arrivée, quelques patients mécontents de la place qui leur avait

été attribuée s’approchèrent de toi pour tenter un dernier recours. Comme à

chaque fois, tu leur répondis que tu t’en remettais à l’appréciation de ton

assistant. Ils regagnèrent la file en maugréant mollement pendant que tu saluais Ali avant d’entrer dans le dispensaire. Quand la nuit finirait par

tomber, qu’infirmes et souffrants auraient reçu les soins rudimentaires que

tu étais venu leur prodiguer, tu lui offrirais de le raccompagner comme vous

en aviez l’habitude. Accepterait-il, à présent que tu n’avais plus l’excuse de

rendre visite à sa mère ? Tu garerais ta voiture au même endroit qu’à

l’avant-veille. Et puis, après ?

 

Il s’étonna avec une fausse candeur que tu te sois parfumé. Tu te sentis

un peu ridicule, bredouillas une excuse pour justifier ces apprêts

inhabituels. Il sortit sans presser le pas, une fossette narquoise dessinée sur

sa joue. Tu te sentis coupable des pensées qu’il te devinait, des projections

que tu faisais sur lui alors même qu’il était en deuil. Tu repensais à sa mère,

à qui tu avais juré de veiller sur son fils après son décès. Que restait-il de tes

promesses ? Ali prétendait la veille qu’elles n’engageaient que les vivants.

Tu jetas un regard par la fenêtre : il allumait une cigarette, adossé à ta

voiture.

 

Il ne me revient pas de raconter ce qui se passa cette nuit-là. Je ne me

rangerai jamais aux côtés de ceux qui le jugeront mais ne cherche pas

davantage à l’imaginer. Cela vous appartient, voilà tout. Je m’en tiens à

deviner l’obsession qui fut la tienne dans les jours qui suivirent.

 

L’eau s’infiltre insidieusement dans la brique en terre crue. On observe

avec fascination la première goutte qui, en quelques secondes, vient tacher

la matière à mesure que celle-ci l’absorbe. C’est alors une flaque entière qui

emprunte le même chemin de capillarité. Le matériau se gorge d’eau au

point de commencer à montrer des signes de faiblesse. Combien de temps

faut-il pour que la construction tout entière ne soit en péril ? Tu ne cherchais pas à mettre de mots sur l’effet qu’Ali produisait sur toi. À quoi

bon décrire l’espoir tourmenté dans lequel te plongeait la vue de sa nuque,

le frisson soudain au contact de sa chaleur, le tourment intérieur qui

précédait chacune de ses paroles, l’incertitude du lendemain, l’intranquillité

à l’idée que tout s’arrête brusquement ?

 

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