Ce que je sais de toi
Chapitre 16
Tu crus qu’il ne reviendrait pas travailler le lendemain, mais il se présenta
bel et bien. Il fut ponctuel, appliqué ; aucune émotion ne transparaissait de
son attitude. On aurait eu peine à croire qu’il avait enterré sa mère la veille.
Et, tout autant, que vous vous étiez embrassés. Tu guettais avec
appréhension un signe de complicité ou de gêne, un regard, une allusion de
sa part à ce qui s’était passé. En vain. En fin de journée, tu te décidas à
ouvrir le sujet :
— Tu sais, par rapport à hier…
— Oui, je voulais t’en parler. Maintenant que ma mère est morte, tu ne
dois pas te sentir obligé de me garder dans ta clinique.
— Pourquoi tu dis ça ?
— Les promesses, on les fait aux vivants, pas aux morts. Tu as tenu la
tienne. Si tu veux que je parte, il n’y a aucun problème.
— Mais non, voyons. Pas du tout… Et puis, je ne parlais pas de ça, je
voulais dire, à propos d’hier, quand on s’est…
— Embrassés ?
— Oui, voilà. Embrassés.
— Eh bien ?
— Eh bien, tu fais comme si de rien n’était, je ne voudrais pas que tu
penses que…
— Je ne pense rien. J’ai l’habitude de ne pas reconnaître les hommes
que j’ai embrassés la veille.
Il n’y avait pas d’agressivité dans sa voix. Tout au plus une pointe de
défi. Il avait prononcé ces mots d’un ton calme et posé, en repliant ses
affaires, sans précipiter le moindre geste. Il te dit au revoir avec le même
sourire détaché qu’à l’habitude.
Tu ne te parfumais jamais avant de te rendre au Moqattam, pour ne pas
incommoder les patients et, surtout, parce que cette coquetterie était bien
futile pour le lieu où tu te rendais. Ce soir-là, tu te surpris à libérer ton eau
de Cologne de son flacon en quelques pressions furtives. La journée qui
avait suivi votre conversation te semblait interminable. Les derniers mots
échangés avec Ali mobilisaient ton esprit. Tu ne voulais pas devenir l’un de
ces hommes dont il parlait sans affect. Tu y repensas sur la route.
Sur la montagne, personne n’ignorait qu’Ali venait de perdre sa mère.
Pour autant, nombre d’entre eux ne se donnaient pas la peine d’afficher de
la tristesse pour une femme dont ils n’avaient jamais caché le mépris
qu’elle leur inspirait. Les autres lui présentaient leurs condoléances, parfois
dans l’espoir de gagner quelques mètres dans la file d’attente dont il avait la
charge. Il répondait par un mouvement de tête poli qui ne donnait pas prise
à leur manœuvre.
À ton arrivée, quelques patients mécontents de la place qui leur avait
été attribuée s’approchèrent de toi pour tenter un dernier recours. Comme à
chaque fois, tu leur répondis que tu t’en remettais à l’appréciation de ton
assistant. Ils regagnèrent la file en maugréant mollement pendant que tu saluais Ali avant d’entrer dans le dispensaire. Quand la nuit finirait par
tomber, qu’infirmes et souffrants auraient reçu les soins rudimentaires que
tu étais venu leur prodiguer, tu lui offrirais de le raccompagner comme vous
en aviez l’habitude. Accepterait-il, à présent que tu n’avais plus l’excuse de
rendre visite à sa mère ? Tu garerais ta voiture au même endroit qu’à
l’avant-veille. Et puis, après ?
Il s’étonna avec une fausse candeur que tu te sois parfumé. Tu te sentis
un peu ridicule, bredouillas une excuse pour justifier ces apprêts
inhabituels. Il sortit sans presser le pas, une fossette narquoise dessinée sur
sa joue. Tu te sentis coupable des pensées qu’il te devinait, des projections
que tu faisais sur lui alors même qu’il était en deuil. Tu repensais à sa mère,
à qui tu avais juré de veiller sur son fils après son décès. Que restait-il de tes
promesses ? Ali prétendait la veille qu’elles n’engageaient que les vivants.
Tu jetas un regard par la fenêtre : il allumait une cigarette, adossé à ta
voiture.
Il ne me revient pas de raconter ce qui se passa cette nuit-là. Je ne me
rangerai jamais aux côtés de ceux qui le jugeront mais ne cherche pas
davantage à l’imaginer. Cela vous appartient, voilà tout. Je m’en tiens à
deviner l’obsession qui fut la tienne dans les jours qui suivirent.
L’eau s’infiltre insidieusement dans la brique en terre crue. On observe
avec fascination la première goutte qui, en quelques secondes, vient tacher
la matière à mesure que celle-ci l’absorbe. C’est alors une flaque entière qui
emprunte le même chemin de capillarité. Le matériau se gorge d’eau au
point de commencer à montrer des signes de faiblesse. Combien de temps
faut-il pour que la construction tout entière ne soit en péril ? Tu ne cherchais pas à mettre de mots sur l’effet qu’Ali produisait sur toi. À quoi
bon décrire l’espoir tourmenté dans lequel te plongeait la vue de sa nuque,
le frisson soudain au contact de sa chaleur, le tourment intérieur qui
précédait chacune de ses paroles, l’incertitude du lendemain, l’intranquillité
à l’idée que tout s’arrête brusquement ?
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