Ce que je sais de toi

Éric Chacour · Chapitre 34 sur 54

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Ce que je sais de toi

Chapitre 35

 

Jusqu’à ses derniers jours, Mémie prenait un goût certain à me transmettre

ses principes de vie, se donnant volontiers en exemple. Elle enrobait le tout

de quelques aphorismes plus ou moins inspirés pour me le servir sous le

nom pompeux de philosophie. Il s’agissait d’une science sociale en cela

qu’elle n’avait d’autre objet que de lui permettre de briller en société, une

discipline où l’effet produit par une formule pouvait compenser toutes les

approximations. Comme on pouvait s’y attendre, le choix des mots était

primordial. Ainsi, elle ne parlait jamais de « hasard », préférant invoquer le

« destin » pour exprimer, quoique plus noblement, la même idée. J’ai

longtemps cru qu’il s’agissait d’une simple coquetterie langagière pour

finalement comprendre que la nuance avait son importance. Mémie n’ayant

pas pour habitude de se ranger aux côtés des perdants, elle avait trouvé en

ce terme un allié sûr, qui gagnait à tous les coups. Le destin justifie les

épreuves et confère aux réussites un semblant d’élection divine, alors que le

hasard donne aux premières des allures d’imprévoyance tout en vous

retirant le crédit des secondes. D’ailleurs, que peut-on contre le destin ?

« Rien », tranchait invariablement Mémie en réponse à sa propre question

rhétorique. Mektoub. Tout est écrit d’avance, nous ne faisons qu’exécuter

une partition dont les notes nous sont transmises au moment de les jouer, les

suivantes demeurant un mystère aussi entier que la mélodie qu’elles composeront. Pour elle qui avait consacré un pan considérable de sa vie à

combiner, machiner, ourdir et dénouer, le destin était bien plus qu’une

superstition : c’était un précieux alibi.

Cela ne soulevait pas en moi d’enthousiasme particulier mais, la

voyant fière d’exposer ses théories, je lui offrais du regard ce qu’il fallait de

soutien pour qu’elle poursuive son exposé. À mi-chemin entre

l’avertissement et le bilan de sa propre existence, elle concluait alors

généralement d’un air résigné : « Tu sais, Rafik, vouloir influencer l’avenir,

c’est au mieux s’épuiser vainement, au pire risquer de déplaire au bon

Dieu. » Il me faut d’ailleurs préciser un point : s’il était acquis que le Dieu

de Mémie n’était pas de ceux que l’on contrarie impunément, le qualificatif

bon ne se référait aucunement à sa supposée miséricorde. Plutôt au fait que,

contrairement à la majorité de ses concitoyens, elle avait la clairvoyance de

ne pas se tromper d’interlocuteur céleste.

 

À la veille de son enterrement, je me suis demandé si je ne m’étais pas

mis à dos le bon Dieu de Mémie en tentant de t’approcher. Quand tu m’as

violemment repoussé dans la rue, sans même soupçonner mon identité, j’ai

regretté un instant de n’avoir pas prêté plus d’importance aux superstitions

de ma grand-mère. Qu’espérais-je avec ces lettres, cette mise en scène ?

D’où m’était venue l’arrogance de croire que je pouvais anticiper tes

réactions alors que j’ignorais tout de toi ? J’avais tenté d’accélérer les

aiguilles du temps, cherchant à provoquer notre rencontre avant l’heure qui

lui était dévolue, et je ne tarderais pas à payer pour cette audace.

 

Je me préparais aux funérailles avec l’émotion anesthésiée et le pas

machinal du condamné qui se rend à l’échafaud. Je tenais en main la feuille

sur laquelle était écrit le texte qu’il me faudrait bientôt lire devant toi. J’aurais voulu que le Dieu encoléré de Mémie me foudroie dans le secret de

ma chambre, mais il semblait préférer une exécution publique. J’étais

désespérément seul. À peine avais-je su trouver quelques mots pour

expliquer à Fatheya ce qui s’était passé quand nous nous étions croisés. Ou

plutôt ce qui ne s’était pas passé.

 

Je découvrais, en arrivant à l’église, le cercueil en bois dans lequel ma

grand-mère reposait. Il me semblait déraisonnablement petit ; j’aurais juré

que mes bras tendus à l’horizontale en surpassaient la longueur. Je n’ai pas

eu l’occasion de le vérifier. Des saints ornaient de leurs visages inquiétants

l’imposante iconostase qui séparait la nef du sanctuaire. Ils observaient

Mémie dans sa boîte. Ils savaient forcément tout de la scène qui allait se

jouer devant eux. J’essayais de trouver un indice dans leur air pénétré mais

ils ne laissaient rien transparaître. Ils semblaient drogués à l’encens ; ils

feignaient l’indifférence, drapés dans leur sainte hypocrisie.

L’église se remplissait peu à peu. Les hommes avaient l’apparence

soignée, les femmes l’affliction rayonnante. Elles me touchaient la tête dans

un élan d’empathie surjouée. En quoi mon deuil leur accordait-il le droit de

passer leurs doigts dans mes cheveux ? Il me laissait au moins celui de ne

pas leur sourire en retour. Tout ce que Le Caire comptait de robes en satin

noir se massait dans les rangs en bois. Le prêtre souriait d’ivresse à la vue

de ses riches ouailles venues en nombre. Il me vint furtivement à l’esprit

que Mémie n’aurait manqué pour rien au monde un tel rassemblement.

C’était une pensée d’autant plus inepte qu’elle se trouvait bien là, comme à

son habitude, au centre de toutes les attentions.

Sachant désormais à quoi tu ressemblais, je me retournais parfois pour

voir si tu étais arrivé. Je tentais de ne pas penser au moment où l’on

m’appellerait pour monter au pupitre lire mon texte. De quoi aurais-je l’air

lorsque le prêtre me présenterait comme ton fils ? Lequel de nous deux

serait le plus humilié ? Ferais-tu le lien avec ce garçon qui avait tenté de

t’aborder dans la rue la veille ? L’église était maintenant pleine et je

renonçai à te chercher dans cette foule compacte. Je m’y sentais prisonnier

comme les chefs mamelouks pris au piège de la citadelle du Caire, au siècle

dernier. Il me revint l’image de la pierre fendue par le sabot d’un cheval,

que l’on nous montrait lors des excursions scolaires. Elle traduisait le

désespoir du cavalier qui s’était jeté du haut des remparts, préférant une

mort choisie à celle qu’on lui réservait. À cet instant précis, j’aurais troqué

mon royaume de pacotille pour un cheval.

 

La cérémonie débuta par une note étirée d’orgue. Maman souffla

quelques paroles à l’oreille de Nesrine, nous étions tous au premier rang. Le

prêtre entonna les premiers mots en chantant d’une voix grave l’une de ces

mélopées improvisées propres aux hommes d’Église. À quoi bon

s’embarrasser d’une partition quand on déclame la divine parole ? Tu

devais te trouver à quelques mètres de moi, assommé par la même

complainte amélodique que moi. Nous partagions au moins cela. Cette

pensée apaisait presque mon désespoir. Je n’écoutais rien de cette

cérémonie. Que m’aurait-elle appris sur ma grand-mère ? Je la connaissais

mieux que n’importe qui dans cette église. À part toi, peut-être. Et pourtant,

nous n’avions pas le moindre souvenir d’elle en commun.

L’encens dansait insolemment autour du cercueil que l’on mettrait

bientôt en terre. Il s’essoufflait à quelques décimètres de nos têtes,

recrachant ses relents capiteux. Il était évident qu’il ne cherchait pas à atteindre les dieux, tout juste à rassurer les hommes. Maman me saisit par

les épaules, comme un enfant assoupi que l’on réveille en classe. C’était à

moi de prendre la parole. Je m’avançai vers l’autel, pris le temps de

marquer une génuflexion, me signai méthodiquement. Au nom du Père, du

Fils. Je gravis les quelques marches qui menaient au pupitre, réajustai le

micro, dépliai le texte qui attendait, froissé, dans ma poche. Je ne cherchai

ni ton regard ni celui de ma mère. Je détournai mes yeux de la trop courte

caisse où Mémie devait se contorsionner. Je ne laissai ni l’émotion ni

l’encens s’emparer de ma gorge. Je lus mon texte sans trembler. J’étais

aussi seul que je l’avais toujours été.

 

Le cataclysme annoncé n’eut pas lieu. Juché sur mon pupitre, je ne perçus

aucune fébrilité s’emparer de l’assemblée. Pas de souffle retenu, de visage

retourné en ta direction, de chuchotement excité, de malaise palpable, rien.

Guère plus au moment de quitter les lieux. Simplement quelques vieilles

venant me féliciter pour mon texte, les yeux rougis d’émotion, peut-être de

se savoir les prochaines à inspirer un éloge funèbre. Aucune trace de toi.

Mille hypothèses se bousculaient dans mon esprit encore agité. Se

pouvait-il que l’homme croisé au bas de l’appartement de Mémie ne soit

pas toi ? Qui, alors ? Un vague parent qui n’aura pas compris qu’on

l’accueille avec un bol d’Oum Ali et une pile de lettres cryptiques ? Mais

alors, ce vol en provenance de Montréal ? Tu étais forcément dans

l’assistance au moment où je lisais mon texte. À moins que tu aies manqué

ton avion…

 

Je remarquai Fatheya à la sortie de l’église. Je pressai le pas vers elle.

— Faty, tu l’as vu ?

Elle eut un mouvement affirmatif de la tête. Mon cœur se remit

soudain à battre.

— Mais alors, il est où ? Pourquoi il n’est pas venu me parler ? Il a

réagi comment quand j’ai lu mon texte ?

— Il ne t’a pas entendu, Rafik. Je l’ai attendu devant l’église et je lui ai

conseillé de ne pas y entrer.

Je ne compris pas tout de suite que Fatheya venait de m’éviter ce

moment que j’avais tant redouté. Étrangement, je n’en tirais ni soulagement

ni gratitude. Je pris une longue respiration.

— Faty, je voudrais lui parler. Juste quelques instants. Tu fais le guet

devant l’appartement, je monte le voir quinze minutes. Quinze, pas plus.

Après, je ne te demande plus rien, promis…

Elle me coupa :

— Il est parti…

— Comment ça, parti ? Il est déjà à l’aéroport ?

— Non, au Saïd.

Elle n’attendit pas ma question pour y répondre de deux mots :

« Retrouver Ali. »

 

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