Ce que je sais de toi

Éric Chacour · Chapitre 28 sur 54

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Ce que je sais de toi

Chapitre 29

 

 

Il a fallu que je commence à t’écrire pour que ce souvenir me revienne. Il

doit y avoir une explication à ces détails, insignifiants en apparence mais

que l’on oublie d’oublier. Nous nous rendions à la plage de Montaza.

Mémie prétendait qu’il n’y avait guère que l’air d’Alexandrie qui lui soit

supportable en été. Elle arrivait avec Nesrine, son mari et leur enfant, un à

deux jours avant nous, pour préparer l’appartement. Je ne sais pas bien en

quoi cela consistait ni pourquoi cette tâche n’était pas dévolue à Fatheya,

mais cela semblait arranger tout le monde.

Nous prenions la route de bonne heure et mangions dans la voiture

pendant que ma mère conduisait. Le début des vacances avait un goût de

Vache qui rit grossièrement écrasé dans un pain pita que Fatheya

saupoudrait paresseusement de zaatar pour suggérer l’idée qu’elle avait

cuisiné quelque chose. Chaque station d’essence me donnait le droit de

choisir une friandise : contrat tacite pour que je reste sage. Fatheya

m’emmenait à la boutique pendant que maman faisait le plein. Les

gaufrettes à la vanille venaient par paquets de six, conditionnées en lots de

deux. Même à cela, elles revenaient moins cher que les barres chocolatées

d’importation occidentale vendues à l’unité. Il n’en fallait pas davantage

pour que Fatheya choisisse à ma place au nom de cet argument supérieur :

nous en avions pour notre argent. Les flaques d’essence irisaient l’asphalte de teintes métalliques. Fatheya prétendait qu’elles pouvaient s’embraser à

tout moment avec cette chaleur, déclenchant un incendie qui soufflerait la

station entière (elle avait vu ça à la télévision). Je prenais grand soin

qu’elles n’entrent pas en contact avec mes sandales. Je sautillais dans les

effluves enivrants du carburant comme on danse sur un volcan. J’essuyais

d’un revers de main les miettes de gaufrette collées sur ma lèvre supérieure.

Fatheya louait auprès de ma mère le choix de friandise qu’elle m’attribuait.

Nous en avions pour notre argent. J’avais six ans.

 

Nous venions à peine d’arriver et nous nous dirigions vers

l’appartement pour y déposer nos valises. Fatheya reprenait

progressivement forme humaine, après qu’une marche de quelques dizaines

de mètres l’eut presque entièrement liquéfiée. Nous la laissions prendre une

douche et terminer de nettoyer la maison avant qu’elle nous rejoigne à la

plage. Nesrine et Mémie étaient allongées sur des transats installés sur la

petite plaque en béton où se dressait notre cabine. Nous disions « cabine »

mais il s’agissait en fait d’un petit bungalow blanc dans lequel se trouvaient

cuisine, toilettes et quelques espaces de rangement, séparé des autres par

une clôture en bois croisé peinte en vert. Je me souviens qu’il ne fallait pas

la toucher au risque de se prendre une écharde au doigt. Je voulus courir

vers ma tante et la surprendre en mettant mes mains sur ses épaules, mais

j’échappai un cri d’excitation qui trahit ma présence et ne fit sursauter que

moi. Nesrine et Mémie se retournèrent, je laissai mon sac de plage aux

pieds de maman et me précipitai vers elles.

 

Je ne me souviens pas précisément de l’heure à laquelle tout se mit à

s’enchaîner. Je m’étais d’abord baigné avec Nesrine et j’en gardais au fond

de la gorge le goût salé de l’eau avalée de travers. J’avais appris à garnir de tours mon château de sable grâce au gobelet en plastique que je remplissais

de grains ni trop humides ni trop secs afin qu’ils se démoulent à la

perfection. Je m’apprêtais à creuser les douves à l’aide de ma pelle en

plastique pour que les vagues les plus fortes viennent cercler d’eau mon fier

édifice. Elles arrivaient par un long couloir pentu et se fendaient en deux au

niveau du château qu’elles finissaient par contourner. Je guettais l’instant où

le flot de droite rejoindrait celui de gauche pendant quelques fractions de

seconde avant que le sable ne les absorbe.

 

Maman discutait avec Mémie à l’ombre du parasol posé sur le seuil de

la cabine ; elles berçaient de leurs voix mon cousin endormi dans sa

poussette. À quelques mètres de là, Nesrine avait planté son transat d’où

elle me surveillait et me mouillait les cheveux toutes les demi-heures pour

m’éviter une insolation. Le soleil était mauvais à cette heure, comme me

l’avait répété ma mère. Il s’agissait certainement de l’une de ses phrases

préférées. Fatheya la lui empruntait régulièrement, marquant ainsi à la fois

son indiscutable loyauté et le soin qu’elle portait au bien-être de son fils. Je

n’aurais pas su dire à quel moment exact de la journée elle faisait référence,

j’avais l’âge d’avoir toujours une femme à côté de moi pour se préoccuper

de l’heure où le soleil était mauvais.

Nesrine sortit un appareil photo de son sac et fit un mouvement de la

main pour que je la regarde. Je posai avec noblesse devant mon château qui

s’affaissait péniblement, érodé par les assauts successifs de l’eau. Alors que

Nesrine réglait son appareil, je vis ma mère bondir de son transat et marcher

vers nous à vive allure. Le vent dans son paréo amplifiait la nervosité de ses

pas. Elle apostropha sa belle-sœur qui, de dos, ne pouvait la voir arriver :

— Qu’est-ce que tu fais au juste ?

Nesrine indiqua d’un geste qu’elle ne comprenait pas la question.

— Et ça ? reprit-elle en pointant du menton l’appareil argentique que

Nesrine portait autour du cou.

— Mais enfin, on prend des photos, Mira. Qu’est-ce que tu as ?

— C’est pour lui envoyer, c’est ça ?

Mira-Déflagration. J’étais tétanisé. Indifférentes à mon état, elles

poursuivaient toutes deux leur querelle à laquelle je ne comprenais pas

grand-chose, si ce n’est l’identité du lui qui ne faisait aucun doute, même

pour l’enfant de six ans que j’étais. Je sentais mon cœur battre, redoutant le

moment où elles finiraient par se souvenir de ma présence. Je me retenais

d’émettre le moindre son de peur qu’il ne fasse dévier la foudre sur moi,

jusqu’au moment où je vis Fatheya s’approcher de nous. Elle revenait de

l’appartement et pressa le pas quand elle perçut au loin la tension. Elle

n’était plus qu’à quelques mètres de nous quand je sentis mes larmes

monter. Ma gorge se serra, échappant un cri plaintif d’enfant. Elle feignit

l’enthousiasme pour me proposer d’aller ramasser les coquillages le long de

la mer. Sa tentative de diversion n’appelant pas de réponse, elle me prit par

le bras et m’emmena loin du drame. Fait exceptionnel, elle me laissa

marcher sur le rivage, là où les vagues terminaient leur course. Ne sachant

pas nager, Fatheya était habituellement terrifiée à l’idée que je me baigne.

Sans doute pressentait-elle que ce serait ma dernière occasion durant ces

vacances de profiter de la mer. À chaque vague qui mouillait ma cheville, je

pliais mes orteils pour retenir le plus de sable sous la plante de mes pieds.

À notre retour, ma mère me commanda de ne pas défaire mes valises :

nous repartirions au Caire le lendemain. Je ne sais pas ce qu’elles se dirent

en mon absence, mais plus un mot ne fut échangé de la soirée. Mémie

prétexta une migraine pour se retirer, mon oncle était aussi peu disert qu’à

l’habitude, Nesrine ne parlait plus à ma mère et ma mère ne parlait plus à

personne. Mon cousin poursuivait sa sieste dans sa poussette. Insensible à l’électricité dont l’air s’était empli, il dormait d’un sommeil ivre. Ivre de

soleil, ivre d’insouciance, ivre d’avoir trois ans, des parents unis et de ne

rien comprendre. Sa bouche indolente laissait couler un filet de bave que

l’on ne manquerait pas de lui essuyer tout à l’heure.

 

Le reste des vacances se déroulerait pour moi au camp d’été scout de

Wadi El-Nil, à Héliopolis. Culottes courtes, chaussettes hautes et foulard

noué autour du cou, je passerais la saison à saluer le drapeau en arabe, à

laver des assiettes cabossées et à éduquer ma vessie éprouvée par

d’interminables randonnées. Je remuerais les lèvres pour faire croire que je

connaissais les chants aux paroles interchangeables, préférant mobiliser

mon esprit à échafauder des plans pour éviter l’inscription de l’été suivant.

Même absent, tu parvenais à gâcher mes vacances.

 

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