Ce que je sais de toi

Éric Chacour · Chapitre 2 sur 54

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Ce que je sais de toi

Chapitre 3

 

Le Caire, 1974

 

Les pères sont faits pour disparaître ; le tien était mort dans la nuit.

Dans son lit, comme Nasser, au moment où chacun se faisait à l’idée qu’il

était immortel. Ta mère ne s’en était rendu compte qu’au matin. Il était

inhabituel qu’elle se réveille avant lui. Le croyant endormi à ses côtés, elle

n’osa pas le déranger. Il offrait à la mort la même absence inflexible

d’expression qu’il avait opposée à la vie et rien ne laissait à penser qu’il

venait d’abandonner la seconde pour la première. Elle lança un regard

machinal à sa montre. Il était six heures passées. Elle s’étonnait de ce qu’il

ne se soit pas levé à cinq heures vingt comme à son habitude. Dans un

premier temps, elle craignit qu’il ne la blâme de le réveiller. Peut-être avait-

il simplement besoin d’un peu plus de sommeil. Qui était-elle, après tout,

pour savoir mieux qu’un médecin ce qui est bon pour lui ? Elle attendit. Ne

le voyant toujours pas se lever, elle s’inquiéta qu’il ne l’accuse, à l’inverse,

de l’avoir trop laissé dormir. Elle commença par faire quelques bruits

discrets qui demeurèrent sans effet. Désormais assurée qu’il lui serait

reproché quelque chose quoi qu’elle fasse, elle se décida à le secouer.

Contre toute attente, il ne lui reprocha rien.

La nouvelle ne te parvint pas tout de suite. Tu venais de prendre la

route en direction du Moqattam. Un dispensaire se bâtissait à ton initiative

sur cette colline située en bordure orientale du Caire et tu avais pris congé

pour en superviser l’avancée des travaux. À peine descendais-tu de ta

voiture qu’un gamin courut en ta direction.

— Docteur Tarek ! Docteur Tarek ! Docteur Thomas votre père vient

de mourir, il faut rentrer chez vous tout de suite !

Tu aurais cru à une mauvaise plaisanterie s’il n’avait prononcé ton

nom et celui de ton père. Tu essayas de le questionner, mais il te fit

comprendre d’un haussement d’épaules qu’il n’en savait pas plus que le

message qu’on lui faisait transmettre. Tu sortis de ta poche quelques

piastres pour le remercier avant de te remettre en route. Le large sourire qui

se dessina sur ses lèvres à la vue des pièces eut raison de la gravité qu’il

s’était efforcé d’afficher en te portant la nouvelle. Tu repris la route, plus

choqué que triste, sans avoir tout à fait conscience de l’annonce qui venait

de t’être faite. Tu étais pressé de retrouver les tiens.

 

Tu entras par la clinique où ton père n’officierait plus, sans chercher à

comprendre les implications de cette nouvelle réalité, et gravis quatre à

quatre les escaliers pour rejoindre ta mère. Tu la trouvas assise dans le salon

avec ta tante Lola. L’une semblait s’exercer à son nouveau rôle de veuve

devant l’autre, visiblement exaltée à l’idée d’assister à cette intronisation

depuis les premières loges et ne manquant pas d’exprimer sa

reconnaissance par quelques sanglots démonstratifs. Tu eus presque le

sentiment de les déranger. Percevant ton trouble sur le pas de la porte, ta

mère t’invita à entrer d’un geste de la main. Ses bracelets s’entrechoquèrent

dans un cliquetis impatient. Lorsque tu fus à sa hauteur, elle se leva, te prit

dans ses bras et répondit par un convenu « il n’a pas souffert » à la question que tu ne lui avais pas posée. Elle avait les traits et les cheveux

respectablement tirés. Comme elle était plus petite que toi d’une bonne tête,

tu voûtais tes épaules pour l’enserrer dans un mouvement qui t’était

inconfortable. Tu restas quelques secondes immobile, sans trop savoir

lequel de vous deux consolait l’autre, puis elle se libéra de ton étreinte et

t’enjoignit d’aller retrouver ta sœur.

Te voyant entrer dans la cuisine, Nesrine se mit à pleurer sans retenue,

au grand dam de la bonne. Cela faisait plusieurs heures que Fatheya

improvisait boissons chaudes, caresses énergiques et implorations divines

pour l’empêcher de s’effondrer ; ton arrivée fut un courant d’air sur son

château de cartes laborieusement érigé. Elle te lança un regard noir mais se

radoucit aussitôt, comme s’il lui avait fallu quelques secondes pour

comprendre que ce deuil était aussi le tien. Elle s’approcha de toi, murmura

« mon cœur » en te regardant. Elle qui avait mille manières de t’appeler

« mon cœur » avait choisi celle qui signifiait « sois fort ». Elle t’indiqua

d’un geste de la tête qu’elle avait fort à faire et vous laissa seuls.

La mine défaite par le chagrin, ta sœur te paraissait plus jeune que ses

vingt-trois ans. Elle te rappelait l’adolescente que tu emmenais manger du

fetir sucré à Zamalek quand elle te confiait ses malheurs. Tu ne lui en

connaissais aucun qui ne se dissolve dans le miel. Peut-être était-ce cela qui

lui procurerait le plus grand réconfort à cet instant précis. Tu ne lui dirais

pas où tu la conduisais, elle ne chercherait pas à le deviner, l’important étant

simplement de vous éloigner de ces murs qui transpiraient la tristesse. Elle

esquisserait un sourire au moment de reconnaître la devanture du café et

vos pensées se rejoindraient. Aucun mot ne serait nécessaire ; elle se

contenterait de regarder le cuisinier étirer sa pâte en la faisant virevolter au-

dessus de son comptoir en marbre, son tour de main expert amplifié par les

miroirs derrière lui. Ce ne serait qu’une incartade au milieu de votre deuil.

Tu chassas rapidement cette idée de tes pensées. Tu ne te voyais pas

annoncer à ta mère que vous partiez vous promener en ville en pareilles

circonstances. On n’est jamais que ce que la société attend de soi ; à cet

instant précis, la société attendait de vous des visages qui inspiraient

l’estime et la compassion. Certainement pas des miettes de pâtisseries que

l’on essuie au coin des lèvres avec l’empressement d’un enfant gourmand.

Lesté du poids de tes vingt-cinq ans, tu t’assis près de ta sœur. La

chaise avait gardé la chaleur de Fatheya.

— Ça va ?

Elle répondit en te montrant les coulures de khôl sur ses joues.

Comment cela pouvait-il aller ? Elle sourit. C’était tout ce qui comptait.

 

Tu profitas de ce calme avant la tempête annoncée. La nouvelle du

décès ne tarderait pas à lever les foules comme le khamsin emporte le sable

au printemps. Tu n’avais pas connu la communauté levantine du Caire à son

apogée, mais elle demeurait une ville dans la ville. La sachant soudée dans

les moments de joie comme dans les drames, tu te doutais que le départ de

l’un de ses éminents médecins provoquerait une certaine émotion. Ces

Chawams composaient de fait l’essentiel de la pratique de ton père et de

votre vie sociale. Chrétiens issus de divers rites orientaux, ils étaient

originaires du Liban, de Syrie, de Jordanie ou de Palestine. Ils avaient beau

être établis sur les rives du Nil depuis plusieurs générations, nombre d’entre

eux maniaient mieux le français que l’arabe, ne parlant ce dernier que par

nécessité. On les considérait d’ailleurs comme des étrangers, au mieux des

« égyptianisés », sans qu’ils cherchent vraiment à s’en défendre.

Tu évoluais dans ce monde bourgeois et occidentalisé, sorte de bulle

allogène de plus en plus anachronique. Elle était l’héritage d’une Égypte

cosmopolite et tournée vers l’avenir où les différentes populations d’ascendances lointaines se fréquentaient. Les Levantins se reconnaissaient

dans l’éducation européenne des Grecs, des Italiens ou des Français. Ils

savaient, comme les Arméniens, le goût ferreux du sang qui précède un

exil. Ces choses-là rapprochent. La famille de ton père était de celles qui

avaient fui les massacres de Damas, en 1860. Il n’en conservait que son

prénom, hommage au quartier chrétien de la porte Saint-Thomas où ses

ancêtres avaient vécu, et quelques bijoux, rescapés de la joaillerie qu’ils y

tenaient, dont cette montre de gousset qui ne le quittait jamais. Dans

l’espoir, sans doute, que vous les transmettiez un jour à vos enfants, il vous

racontait, à ta sœur et toi, des histoires d’un autre temps. Elles parlaient de

ceux qui vous avaient précédés, arrivés par vagues successives et

contribuant à la renaissance intellectuelle du pays qui les accueillait, mais

aussi de la domination britannique dont ils s’accommodaient bien et des

fonctions prestigieuses qu’ils occupaient dans l’administration, le

commerce, l’industrie ou la culture. De ses mots transparaissait une fierté

mêlée de reconnaissance envers ce peuple qui leur avait ouvert les bras.

Mais ses intonations avaient de plus en plus de peine à contenir leurs notes

mélancoliques. Il savait bien que l’eau avait coulé sous le pont de Qasr al-

Nil et qu’une autre Égypte s’était éveillée. Une Égypte à la reconquête de

son identité arabe et musulmane, galvanisée par le patriotisme nassérien et

ses rêves de grandeur retrouvée. Une Égypte résolue à ne pas se faire

déposséder de son élite. Suez, les nationalisations, les confiscations et les

départs avaient provoqué un réveil brutal pour ces Chawams qui s’étaient

rêvés en trait d’union entre Orient et Occident. Tu te souvenais de cette

époque où pas un jour ne passait sans qu’un ami vous annonce son départ

pour la France, le Liban, les États-Unis, l’Australie ou le Canada. Sans

autre violence que celle d’un déchirement intérieur, ils se résignaient à

quitter la terre qu’ils avaient éperdument aimée et où ils pensaient être un jour enterrés. Vous apparteniez à ces quelques milliers qui étaient restés,

refusant d’abandonner un pays qui leur tournait le dos. Ceux-là qui

tâchaient de perpétuer l’illusion d’une vie de douceur dans le décor familier

de leurs maisons, leurs églises, des écoles françaises où ils inscrivaient leurs

enfants et de ce cimetière grec-catholique du Vieux-Caire où ton père,

bientôt, reposerait.

Ils furent nombreux à se bousculer le lendemain, à votre domicile de

Doki. Une cousine de Fatheya était venue prêter main-forte à l’organisation

de ce défilé condoléant que ta mère accueillait avec sa dignité de rigueur.

Elle recevait les visites minutées de ceux que l’alliance improbable des

règles de bienséance et d’un instinct voyeuriste conduisaient à votre palier.

Ils venaient avec leurs formules convenues et quelques souvenirs de ton

père soigneusement dépoussiérés pour l’occasion, jugeaient intérieurement

de votre état d’accablement. Ils scrutaient le sillon obscur creusé sous vos

yeux par la fatigue, le frémissement s’emparant de vous au moment où ils

prononçaient le nom du défunt, puis repartaient avec le goût mêlé des

pâtisseries à la pistache et du devoir accompli. Pour certains, la mort est

résolument ce que la vie peut offrir de plus divertissant.

 

Il s’agissait du premier deuil auquel tu étais si directement exposé. Tu

découvrais ce sentiment diffus d’être extérieur à toi-même, presque dissocié

de ta propre enveloppe, comme si l’esprit se refusait à infliger au corps une

douleur qu’il ne supporterait pas. Tu te voyais apprendre la disparition de

ton père, recevoir les invités, tâcher de soulager ta mère. Tu entendais

chacun des mots que tu disais comme s’il était prononcé par un tiers. Tu

t’observais en compagnie de Nesrine, elle pleurant autant que tu ne pleurais

pas.

Il fallut près d’une semaine pour qu’une nuit, dans la solitude de ta

chambre, montent tes premières larmes. Tout ce qui concernait ton père

relèverait désormais du souvenir, mais ce n’est pas ce vertige-là qui

s’emparait de toi. Non, c’est une autre détresse qui t’envahissait. Tu

ressentais soudain l’étau des responsabilités qui enserrait ta poitrine. Les

obligations sociales auxquelles tu t’étais plié durant les derniers jours

t’avaient conduit à jauger la place qu’occupait ton père dans votre

communauté et, par translation, celle qu’il te faudrait désormais investir. En

fait, à cet instant précis, tu pleurais surtout sur ton sort. Tu étais cet

imposteur qui dépossédait son père jusque des larmes qui lui revenaient.

Dans un mélange de superstition et de fatigue, tu imaginas qu’il

pouvait être là, présence invisible, omnisciente, observant tes gestes et

déchiffrant tes pensées. À mesure que tu le sentais proche te revenaient le

ton de sa parole rare et l’éloquence de son sourcil. L’odeur du tabac

bourrant sa pipe, les éclats de voix que seules pouvaient provoquer ses

parties de bridge, sa capacité à mémoriser chaque carte qui avait été jouée

lors d’une levée. La main sûre qui t’avait appris à palper les corps, à traquer

les signes naissants de la maladie, à anticiper les questions cliniques qui ne

feraient bien souvent que confirmer l’intuition d’une première auscultation.

Le regard ferme dont l’autorité suffisait à interrompre les scènes de colère

auxquelles pouvait se livrer ta mère. Tu te demandas brièvement si, de tous,

ce n’était pas ce dernier élément qui te manquerait le plus.

Revoir ton père à travers ces détails anodins t’apaisa. C’est comme s’il

redevenait le centre légitime de ta détresse, étouffant par là même le feu

d’une culpabilité qui menaçait de te consumer. Ton cœur reprit un rythme

normal. Tu avais pensé à lui et tu avais pleuré. Qu’importe l’ordre dans

lequel cela s’était produit, tu avais fait ce qu’un fils en deuil se doit de faire.

Ton corps était fatigué d’un effort difficilement identifiable. Tu te demandas le temps qu’il faudrait à ton esprit pour lui soustraire chacun de ces

souvenirs. Tu t’endormis avant d’avoir trouvé une réponse convaincante.

 

Les semaines suivantes furent inondées de considérations diverses. Ta mère

se plongeait avec une dévotion minutieuse dans sa nouvelle réalité. Elle

tolérait les signes de fatigue (quoi de plus légitime ?), mais prenait garde à

ce qu’ils ne soient pas perçus comme des indices de relâchement. Un peu

d’éplorement pouvait s’entendre, mais en aucun cas l’abattement ! Elle

traçait entre l’un et l’autre une frontière subtile dont elle parvenait toujours

à se trouver du bon côté. Derrière sa force de caractère que tous admiraient,

on faisait peu de cas de la contribution de Fatheya qui s’attachait avec une

discrète abnégation à répondre aux injonctions de son employeuse. Il me

faut d’ailleurs rétablir ici une vérité : Fatheya ne s’appelait pas vraiment

Fatheya. Ses parents l’avaient nommée Nesrine à la naissance, mais il

apparut très tôt à ta mère qu’avoir deux Nesrine à la maison ne pouvait être

que source de confusion (sans compter qu’il n’était pas décemment

envisageable que sa progéniture partage ne serait-ce qu’un prénom avec la

bonne). Mais voilà, il se trouvait que Fatheya travaillait bien, apprenait vite

et ne semblait nourrir aucune concupiscence suspecte pour les couverts en

argent, comme en attestaient les recomptes méticuleux qui suivaient ses fins

de services. Ta mère décida donc de ne pas tenir rigueur à Nesrine-Fatheya

de l’usurpation rétrospective du prénom de sa fille. D’autorité, elle en

choisit un autre à sa bonne, relevant que cette dernière n’avait pas été

davantage consultée pour le précédent et qu’il n’y avait donc pas lieu de

s’en plaindre. Cette rédemption onomastique inespérée encouragea Fatheya

à redoubler d’inventivité pour satisfaire sa patronne. À ce moment précis, cela consistait essentiellement à convertir son entrée dans le veuvage en une

éclatante séquence sociale.

Tu ne pouvais pas lui en vouloir, tu savais bien que ce n’était pas une

situation enviable. Même un demi-siècle après que Hoda Charawi eut fait

voler son voile au large d’Alexandrie, la gestion autonome de sa propre

existence administrative demeurait un horizon lointain pour une femme

seule. Avoir un fils se révélait alors un atout précieux. Tu pris assez

naturellement en charge les diverses procédures bureaucratiques

occasionnées par le décès de ton père et qui s’ajoutaient au travail que tu

poursuivais dans son cabinet. Ses patients te conservèrent d’ailleurs, dans

une large majorité, leur fidélité malgré l’écart important en expérience et en

réputation qui te séparait de lui.

Tu reproduisais les gestes qui t’avaient été froidement enseignés dans

la prestigieuse faculté de médecine de Kasr el Aini et auxquels ton père

avait su donner sens et matière. Il t’avait appris la technique et, pour autant

que cela puisse se transmettre, l’intuition. La manière d’aborder une

maladie et celui qui la porte. Celle d’écouter les pulsations d’un cœur autant

que ce pour quoi il bat. Il n’avait pas le compliment facile, mais tu savais

reconnaître les marques d’approbation, parfois même de fierté, qu’il

exprimait parfois de manière détournée. De simple assistant, il avait su

progressivement t’amener à prendre une part grandissante dans les

consultations qu’il offrait. Il lui arrivait même de demander ostensiblement

ton opinion devant certains patients ou de souligner la valeur de ton avis

dans un diagnostic rendu. Cela te gênait au début, mais tu compris vite que

c’était une manière pour lui de te positionner en légataire de son savoir. À

présent qu’il avait disparu, il te restait à poursuivre la construction de cette

légitimité dont il avait bâti les fondations.

Le cabinet n’avait fermé que deux jours. Tu avais tenu à ce que

l’activité reprenne aussi rapidement que possible. Tu t’étais obligé à

honorer les rendez-vous qui avaient été pris avant son décès et prenais soin

de déchiffrer systématiquement les notes inscrites par ton père dans le

dossier médical de chaque patient avant que celui-ci ne prenne place devant

toi.

Nesrine te rejoignait le soir, au rez-de-chaussée où se trouvait le

cabinet. Elle savait qu’elle t’y trouverait jusque tard. Tu aimais ces rendez-

vous. Ils égayaient les dernières heures d’une journée remplie de travail.

Elle disait venir t’aider, mais ses bonnes intentions ne survivaient jamais

longtemps aux activités que tu lui trouvais. Elle finissait par se lever pour

vous préparer un « café blanc », de l’eau chaude dans laquelle elle ajoutait

quelques gouttes d’eau de fleur d’oranger et ce qu’il fallait de sucre. La nuit

s’installait dans la tendresse. Vous parliez de souvenirs d’enfance, de vos

parents. Parfois de l’avenir, souvent du passé. Elle disait que la fleur

d’oranger était bonne pour la mémoire. Tu n’osais pas lui faire remarquer

qu’elle n’avait accompli aucune des tâches pour lesquelles elle était

officiellement venue t’aider, mais c’était finalement sans grande

importance. Sa présence t’était douce.

Un jour, tu eus une idée de génie : lui offrir un chaton. Elle le

prénomma Tarbouche. Les chats errants ne manquaient pas dans les rues du

Caire ; celui-ci n’était pas encore sevré et semblait abandonné. Sachant que

ta mère ne verrait pas d’un bon œil l’extraction modeste de ce nouveau

membre de la famille, tu t’accordas avec ta sœur pour lui servir une origine

plus acceptable. Il serait officiellement issu d’une portée dont l’un de tes

amis aurait voulu se défaire. Nesrine joua à merveille les mères de

substitution, confisquant de ton matériel quelques pipettes pour le nourrir et

lui prodiguant plus de caresses qu’aucun félin cairote n’avait connues avant lui. De cette manière, elle continuait à venir au cabinet, mais son attention

était désormais portée sur le dorloté Tarbouche. Tu pouvais avancer sur tes

dossiers tout en profitant de sa présence. Et de vos cafés blancs.

 

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