Ce que je sais de toi
Chapitre 10
Le Caire, 1983
Sans pouvoir te l’expliquer, tu n’avais pas parlé d’Ali et de sa mère à
Mira. Elle avait renoncé d’elle-même à te préparer le repas les soirs où tu
travaillais au dispensaire et se contentait de lancer, mi-amusée, mi-résignée,
que Moqattam était un bien vilain nom pour une maîtresse. Elle se doutait
bien, à l’odeur entêtante des ordures qui s’accrochait à tes vêtements, que tu
ne passais pas tes soirées à lui être infidèle. Se gardant de formuler
explicitement le moindre reproche, elle accompagait simplement ses
allusions d’un sourire désabusé.
C’était devenu une habitude : chaque permanence que tu assurais sur la
montagne était suivie d’une visite chez Ali et sa mère. Celle-ci lançait avec
emphase : « Mon médecin est arrivé ! » dès qu’elle te voyait sortir de ta
voiture, laissant au fumet du plat qu’elle t’avait préparé le soin de
t’accueillir. Ce soir de janvier, pourtant, l’odeur habituelle de la nourriture
ne s’exhalait pas de la maison. Tu frappas à la porte et entendis la voix
d’Ali te crier de l’intérieur :
— N’entre pas !
— Ali ? Que se passe-t-il ?
— N’entre pas, je te dis !
— C’est ta mère ? Comment va-t-elle ?
Il y eut un silence. Tu frappas une dernière fois et décidas de franchir
la porte. Ce que tu vis te glaça. Ce n’était pourtant pas la première fois que
tu assistais à ce type de scène, mais jamais encore il ne s’était agi de
personnes qui t’étaient proches. Ali tentait de maîtriser sa mère qui semblait
épuisée par des convulsions violentes et incontrôlées. Elle poussait des cris
inarticulés et ne semblait pas avoir remarqué ta présence.
— Je t’avais dit de ne pas entrer !
— Ali, qu’est-ce qui se passe ?
— C’est toi, le médecin, non ? Tu devrais le savoir !
Il avait le regard assombri d’une violence que tu ne lui connaissais pas.
Tu t’approchas d’elle et protégeas son corps qu’aucune volonté humaine ne
semblait plus régir en l’entourant de ton bras droit. D’un signe, tu indiquas
à Ali d’écarter les meubles puis saisis un coussin de ta main gauche pour le
placer contre la tête de sa mère et éviter qu’elle ne se cogne. Elle s’apaisa
progressivement jusqu’à parvenir à s’allonger. Son essoufflement était
visible. Tu lui essuyas le contour de la bouche et la laissas s’abandonner à
un sommeil profond.
Il ne se prononça pas un mot entre vous pendant longtemps, comme
s’il fallait à tout prix préserver ce silence si durement acquis. Vous
regardiez son corps se soulever à chaque respiration, captivés par ce
mouvement régulier semblable à la houle succédant à la tempête. Tu fus le
premier à prendre la parole :
— Quand ça lui arrive, n’essaye pas de l’immobiliser de force, il vaut
mieux…
Il t’interrompit sèchement :
— Mais bon sang ! Qu’est-ce qu’elle a ?
— Ali…
— Tu vois bien qu’elle ne va pas. Tu viens ici souvent, tu vois bien !
Pourquoi tu ne me dis rien ?
Tu ne savais pas l’expliquer. Tu cherchas longuement une réponse.
— Ali, je ne sais pas précisément de quoi souffre ta mère. Je veux
dire… il peut s’agir de plusieurs choses. Est-ce que tu sais si d’autres
membres de sa famille ont déjà eu ce genre de symptômes ?
Il baissa ses paupières en signe d’acquiescement. Tu inspiras
longuement.
— Quoi d’autre ? La tête, aussi ? La pensée qui se ralentit ou des
pertes de mémoire, par exemple ?
Il t’écoutait en te fixant des yeux, comme un condamné attend sa
sentence. Tu ne savais pas quels mots employer puis finis par lâcher :
— Il y a de fortes chances que ça ne se guérisse pas… Je veux dire, si
c’est ce à quoi je pense…
Il demeura impassible, la mâchoire serrée. Tu n’étais pas sûr qu’il ait
bien compris. Il avait bien compris. Peut-être voulait-il que tu restes plus
longtemps, au cas où elle se réveillerait ? Il n’y tenait pas.
Plus aucune parole ne vint troubler la nuit. Il y eut simplement le bruit
des pieds d’une chaise que l’on recule, celui d’une porte qui s’ouvre puis se
referme, celui encore d’un moteur qui se met en marche et la litanie des
klaxons que récite un Caire qui jamais ne s’endort. Toi non plus, cette nuit-
là.
Il n’y eut pas de nouvelle crise dont tu fus témoin les semaines suivantes.
Vous n’abordiez jamais cette soirée de janvier et tu en viendrais à te demander, longtemps après, si la mère d’Ali en avait même conservé un
souvenir conscient. Tu faisais mine de ne pas voir les grimaces et tics
involontaires qui se manifestaient de plus en plus chez elle. Il lui arrivait
également d’oublier certains détails, mais elle se reprenait rapidement et
riait de ses propres faiblesses. « On ne rajeunit pas, disait-elle
invariablement, si tu m’avais connue quand j’avais ton âge ! » Il n’y avait
pourtant pas dix ans qui la séparaient de toi.
Ali travaillait encore en ville quand tu arrivas chez eux, ce soir-là. Tu
te rendis compte que tu ignorais totalement son métier ; sans doute
revendait-il des objets récupérés parmi les déchets que l’on recyclait au
Moqattam. Sa mère vint t’accueillir en faisant remarquer, joviale, que son
médecin avait de l’avance ce soir-là. « Ça tombe bien : je voulais te parler.
Entre ! » Elle fit bouillir de l’eau pour ton karkadé et s’assit à côté de toi.
— Écoute, je ne suis pas médecin comme toi, je n’ai pas fait des
études, mais je sais très bien ce que j’ai. Je veux dire… je ne sais pas
comment ça s’appelle, mais j’ai vu mon père et une de ses sœurs passer par
la même chose et il n’y aura bientôt plus rien à faire. Je ne peux pas te dire
combien de temps encore, peut-être quelques mois, peut-être quelques
années, mais, en tout cas, pas longtemps. Ça ne m’effraie pas, tu vois. La
mort ne m’effraie pas. Même les femmes, là-haut sur la montagne, qui me
traitent de folle parce que je ne contrôle plus mes gestes, que je ne peux
plus transporter d’eau sans me la renverser dessus, ça ne me fait rien. Si ça
ne blessait pas Ali, je te jure que je ne prendrais même pas le temps de leur
répondre. On vient tous sur terre pour mourir un jour et peut-être, avant,
faire quelques jolies choses. Mektoub, c’est écrit. Mais tu vois, c’est ça le
problème. Oh, pas pour moi : j’ai fait ce que j’avais à faire. Je ne sais pas si
j’ai fait beaucoup, disons que j’ai fait de mon mieux. Et j’ai surtout fait Ali. Parce que, tu comprends, c’est de lui qu’il s’agit. C’est un bon garçon, les
autres ne le voient pas toujours, mais c’est un bon garçon. Il est honnête, tu
le connais un peu. Il t’admire beaucoup, il aurait voulu être médecin comme
toi. Qu’Allah lui pardonne, on ne devient pas médecin quand on naît dans
les ordures du Moqattam ! Non, ne m’interromps pas…
Elle sembla chercher ses mots, avant de reprendre d’une voix à peine
plus grave :
— Je sais que c’est ridicule et il ne sera jamais médecin, mais j’ai
pensé qu’il pourrait peut-être t’assister ; tu pourrais lui montrer des choses.
Tu donnes des piqûres, non ? Voilà, il pourrait apprendre à donner des
piqûres… Je ne sais pas, moi, des choses comme ça. Attends, laisse-moi
finir… Je sais que tu fais déjà beaucoup pour nous et je ne sais même pas
pourquoi tu le fais, si ce n’est parce que ton cœur est pur, bénis soient tes
parents, mais je te le demande comme un service. Je ne veux pas que tu le
payes, Tarek, ce qu’il apprendra sera déjà une grande richesse, j’en suis
sûre. Il a besoin de faire quelque chose de sa tête, c’est important. Tu
comprends ce que je veux dire ? Elle sera bientôt remplie de choses
difficiles qu’il devra faire pour sa mère.
Elle avait parlé d’une traite, sans baisser les yeux. Tu lisais en eux la
fierté blessée de celle qui n’a pas l’habitude de demander de l’aide. Tu la
connaissais depuis plusieurs mois, mais c’était la première fois qu’elle
s’adressait à toi avec une telle gravité. Sa détresse était sincère et la faveur
qu’elle te demandait, bien peu de chose. Tu acceptas de laisser Ali te
seconder dans tes permanences sur le Moqattam. Elle te serra dans ses bras
avec la même force que celle que tu lui avais découverte lors de sa crise.
Pris dans cette étreinte, tu ne pouvais voir son visage, mais tu aurais juré
qu’elle pleurait.
— Promets-moi de prendre soin de lui quand je ne serai plus là.
Tu promis.
Vous étiez attablés, face à vous un plat encore fumant de taro bouilli qu’elle
avait fait revenir avec tomates et coriandre. Vous parliez du président
Moubarak qu’elle trouvait moins beau que Nasser. (« Ils sont tous moins
beaux que Nasser ! » trancha-t-elle, définitive.) Vous regardiez
distraitement une petite télévision qui filtrait en saccades les images
rescapées d’une mauvaise transmission. Quand un jeune homme
apparaissait à l’antenne, tu ne manquais pas de lui demander s’il était plus
beau que Nasser, mais elle restait ferme sur ses positions. Ali rentra plus
tard qu’à l’accoutumée ce soir-là ; sans doute lui avait-elle demandé de
vous laisser quelques instants ensemble. Il vous surprit à rire en poussant la
grande porte. Lorsqu’il entra, tu lanças, amusé, à sa mère :
— Et lui, ma tante, est-ce qu’il est plus beau que Nasser ?
Elle fit semblant de considérer sérieusement la question en dévisageant
longuement son fils, comme si elle découvrait à l’instant la finesse du tracé
de ses sourcils ou les contours marqués de sa bouche grenat, puis prit un ton
solennel :
— Lui est peut-être la seule exception !
— Plus beau que Nasser quand il était jeune officier ? insistas-tu.
— Mon fils est plus beau que Nasser ne l’a jamais été, Allah ait son
âme, de son premier plat de fèves à son dernier murmure ! Tu oserais dire le
contraire ? demanda-t-elle, une main dressée et l’air faussement offensé.
La question te prit de court. Tu tournas la tête en sa direction, il singea
l’expression affectée des acteurs sur les affiches de cinéma. Sous ses airs désinvoltes, il y avait une grâce certaine dans ses traits que l’adolescence se
refusait à abandonner.
— Il est très beau, ton fils, répondis-tu.
— C’est normal : quand je fais quelque chose, je le fais bien.
D’ailleurs, tu prendras du dessert ?
Elle faisait mine d’être insensible à ton compliment, mais son visage
était parcouru de bien trop de rides précoces pour qu’une émotion s’y pose
sans se trahir. À ce moment précis, c’était bien de la fierté qui se lisait entre
les lignes de son front. Cela faisait quelques minutes qu’une odeur de lait
chaud et de cannelle avait envahi la pièce. Elle ouvrit la porte du four et en
sortit un plat qu’elle posa théâtralement sur la table.
— Ma spécialité !
Tu éclatas de rire en découvrant qu’il s’agissait de ce dessert que l’on
appelle Oum Ali, littéralement « la mère d’Ali ». Ces instants avaient la
douceur d’une dernière bûche que l’on jette au feu, chacun s’émerveillant
de la chaleur qui s’en dégage tout en écartant de ses pensées le moment où
elle s’éteindrait. Tu finis par proposer à Ali de t’assister lors de ta prochaine
intervention au dispensaire du Moqattam.
— Mais je ne sais rien faire, protesta-t-il.
— Tu apprendras. Tu voulais savoir comment guérir les gens, il faut
bien commencer quelque part.
Ali restait interdit. Sa mère fit mine de découvrir la proposition. Elle se
tourna vers toi et ne s’embarrassa pas de l’avis de son fils pour accepter à sa
place :
— C’est d’accord, Tarek, mais pas un sou, hein ! Tu lui apprends, il
t’aide, vous êtes quittes : tu n’as pas besoin de le payer…
Puis, se tournant vers son fils :
— … et toi, remercie-le au lieu de rester planté là !
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