La fille
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Jeanne Galzy
La fille
roman
Gallimard, collection Blanche – 1961
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À ma sœur
BERTHE BARADUC
qui m’a aidée tant qu’elle l’a pu
et a dû s’arrêter
au milieu de ce livre.
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Il avait glissé sur son épaule. Elle le regarda en tournant la tête dès qu’elle fut sûre de sa route. Il dormait. Il s’était assoupi, bercé par la voiture. Son beau front accrochait une pâle lueur. L’aube naissait et la mer se teintait de nacre.
Elle se dit : « Il est fatigué » et se blâma d’avoir tenu à rester là-bas jusqu’au matin. Elle ralentit pour regarder plus à loisir. Il sentit la perte de vitesse, ouvrit les yeux, des yeux d’un bleu meurtri, un peu défait, puis se redressa, et l’aube marqua ses légères rides et des reluis d’argent aux tempes.
— Que fais-tu, petite ?
— Rien, je regardais…
— Tu n’es pas lasse ?
— Pourquoi ?
Elle se reprit :
— Oui, j’ai beaucoup dansé. J’aime ça. Pourquoi t’es-tu obstiné à demeurer avec tes amis ?
— Je ne sais pas ces danses modernes. De mon temps…
— Ne dis pas toujours : de mon temps. Cela vieillit et tu es si jeune encore !
— Hé, oui, encore… Cela gâte tout.
Elle repensa au visage abandonné, à la bouche close, aux yeux fermés avec leurs paupières un peu plissées, à ce grand air de distinction que lui conférait le sommeil. Pour la première fois elle avait surpris son visage sans le masque mobile de la vie, nu, figé, tel qu’il serait un jour… Oh ! non, pas cela ! Elle chassa la menace, pressa sur l’accélérateur pour fuir cette image.
— Ne te casse rien, chérie.
Il avait posé sa main sur le tableau de bord. Elle la voyait du coin de l’œil, sans tourner la tête, cette grande main aux ongles soignés. Qui disait qu’elle avait autrefois manié le pic du mineur et tenu la truelle ? Elle dit :
— Pas de danger, avec toi dans ma voiture, tu sais !
La route cessa d’être plate, monta en courbe et en lacets, lança un souple tentacule entre des maisons à jardins, puis s’enfonça dans la ravine. La voiture eut quelques sursauts sur des inégalités de terrain, s’engouffra dans l’ouverture de la grille, chassa le gravier de l’allée avec un joyeux grésillement, s’arrêta devant le perron.
Il descendit. La maison dormait.
— Tu feras doucement pour ne pas l’éveiller, recommanda-t-il.
Il parlait bas comme un complice, l’embrassa doucement sur la joue. Sa stature était haute et mince. Elle le vit ouvrir la porte avec précaution, éclairer le lustre, et le hall brilla de ses pavée noirs et blancs. Un instant, en montant l’escalier, il se retourna, fit un petit geste. Que voulait-il dire ?
Doucement, elle embraya. La porte du garage était ouverte, elle y glissa la voiture, revint. La fraîcheur du matin enserrait ses épaules. Sa robe de taffetas bruissait sur le gravier. Elle leva la tête, vit une fenêtre éclairée. Il l’avait sans doute éveillée, ou bien l’attendait-elle, comme elle le faisait si souvent. « Je ne veux pas qu’il aille se coucher sans me dire bonsoir ! » et elle s’imagina Maria dans le grand lit, avec ses lourdes tresses brunes, sa royale maturité.
Elle monta. Dans la glace de sa chambre, elle s’examina. Mais oui, elle lui ressemblait, plus réduite, comme une copie mal venue, avec ses cheveux coupés, ses épaules un peu maigres et cette taille dont lui avait fait compliment le prince Salar et que l’ample jupe amincissait encore.
— C’est vrai que je lui ressemble.
Elle dégrafa le collier de perles, donné pour son premier bal : des perles un peu crème, celles qui conviennent aux brunes, sa robe qui avait un décolleté pudique glissa sur le tapis. Elle n’osa pas faire couler l’eau d’un bain, à cause du bruit, perceptible peut-être malgré la distance, au cas où Maria se serait rendormie si Oreste… Après tout, pourquoi pas ? Ils en avaient l’âge. Elle éteignit, chercha sa place de l’épaule dans le grand lit, s’y tapit, les genoux relevés, sentit un instant la fraîcheur des draps et, d’un bloc, sombra dans le sommeil.
La femme de chambre l’éveilla en portant le déjeuner.
— Mademoiselle s’est-elle bien amusée ?
— Oh ! pas tant que cela.
— J’aurais cru. On dit que le Bal des Petits Lits blancs est l’événement de la saison.
— Oui, on le dit.
Elle s’assit, se cala avec les coussins, pensa en mangeant à cette cohue où le nom d’Oreste Servoz se répétait de bouche en bouche et où elle avait entendu dire : « Vous savez le Servoz de l’hélénium. » Elle n’avait pas manqué de danseurs, bien qu’il n’y en eût aucun de sa petite bande. Ils avaient par principe dédaigné le bal sensationnel. Salar avait été très empressé. Le seul qui ne le fût pas à cause des millions escomptés, lui semblait-il, par tant de garçons prétentieux et sots. Lui, n’était pas à la recherche d’une dot fabuleuse. Cela ne lui donnait pas plus d’esprit. « Vos yeux, vos cheveux, votre taille », l’énumération fastidieuse avait recommencé. Mais il avait proposé : « Quand vous voudrez chasser le tigre sur les terres de mon père. » Et elle avait ri. Elle en parlerait à Maria qui devait le connaître. Il avait trente ans. Peut-être plus. Maria l’avait pour sûr rencontré, avant sa maladie, quand elle dansait et suivait toutes les fêtes de la Côte. Oreste aimait l’y conduire. Ils formaient le couple pour photos en première page des revues mondaines de l’époque. Elle en gardait toute une collection et aussi beaucoup de ces photographies que viennent prendre ces pauvres hères qui imaginent les gens riches uniquement occupés à s’agiter sous les lumières au rythme des jazz. Comme elle le ferait des années après des années, comme Maria l’eût fait encore si elle n’avait pas les jambes mortes.
Elle étira les siennes, sauta sur le tapis, courut à travers les pièces et la galerie, ouvrit une porte.
— C’est toi ? dit une chaude voix, un peu chantante, placée bas.
— Il me tardait de t’embrasser. Hier tu dormais.
— Non. Je vous attendais.
— Lui qui te croyait endormie et qui prenait tant de précautions.
— Tu sais comme il pense à tout. Et ce bal ?
Elle releva les couvertures, entra dans le lit. Les jambes mortes ne bougèrent pas, mais le buste se déplaça un peu. Un bras s’incurva sous la tête aux cheveux coupés. La voix chaude dit :
— Raconte ! Tu as eu du succès ? Tu t’es amusée ?
— Non, je ne crois pas.
— Voyons, Maïté ! À ton âge…
— Je dois être bien vieille, Maria. Cela ne m’a pas divertie.
— Que te faut-il donc ?
— Causer avec toi. Et dans ton lit !
— Et lui ? dit Maria après un temps.
— Ne t’inquiète pas. J’y veille. Il est resté avec des amis à parler d’affaires, j’imagine. Des hommes très bien. Bien mieux que mes petits danseurs. Si jeunes, si bêtes ! Je crois que je n’aime que les hommes mûrs.
— Ce sera difficile pour te marier. Les hommes mûrs sont déjà pourvus.
— Ils divorceront.
— Tu n’y penses pas, Maïté !
Bien sûr, elle songeait à ce qu’elle ferait s’il divorçait d’elle. Que deviendrait-elle sans lui ?
— Il dort encore ? interrogea Maïté.
— Il a besoin de sommeil. Autrefois, je le regardais dormir. Il avait l’air si appliqué ! Comme si dormir était un travail absorbant.
— Il a toujours cet air.
— Comment le sais-tu ?
— Hier dans la voiture il s’est assoupi.
— N’en parle pas. Il serait mécontent. Il tient à paraître infatigable. Et toi, petite, pas lasse ?
— Non. Je tiens le coup.
— Et tu as conduit ? Il t’a laissée faire ?
— Bien sûr. Il a confiance.
— Ne le tue pas au moins ! J’aurais été inquiète si je t’avais sue au volant.
— Mais, Maria, j’ai les réflexes plus sûrs que lui.
— Il n’a que quarante-deux ans.
— Moi, j’en ai dix-neuf !
Sur le gravier, en bas, crissait un pas. Maïté bondit vers la fenêtre.
— Bonjour, Oreste !
Une voix répondit d’en bas, joyeuse.
— Dis-lui de monter, demanda Maria.
Elle se pencha un peu plus, fit un geste. Puis elle se jeta sur Maria, l’embrassa avec furie, courut vers la porte.
— Où vas-tu ? dit la voix chaude.
— Je te le laisse ! cria-t-elle en s’enfuyant.
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