La fille

Jeanne Galzy · Chapitre 23 sur 59

Pages du PDF

La fille

Cela ne pouvait plus durer ! Elle…

Cela ne pouvait plus durer ! Elle se le disait encore en s’apprêtant à descendre. Ce baiser du matin et du soir, qu’elle esquivait le plus possible, ce simulacre fait pour tromper Maria, elle ne pouvait plus l’endurer. Par bonheur, Oreste n’était plus là.

— Déjà prête ce matin, chérie ? dit Maria.

Il était vrai qu’elle devenait plus matinale depuis que les longues stations dans les boites de nuit devenaient moins régulières. En hiver, les garçons se contentaient de Marseille. Ils n’allaient à Cannes que pour Régine qui tournait un petit rôle avec grand tapage de réclame et d’interviews.

— Sais-tu que j’ai décidé ce matin d’aller au gala des Petits Lits blancs ?

— Toi ?

— J’ai trop cédé à la vanité de ne pas me montrer infirme. Je veux un peu sortir. Ton père s’ennuie. Il faut l’amuser. J’ai fait retenir une table. Tu pourras inviter un de tes amis.

— Il ne manquerait que cela pour qu’on dise que je l’épouse !

— C’est assez l’ordinaire destin.

— Pas le mien.

— Tu ne vas pas croire qu’avec la liberté de mœurs actuelle…

Elle s’arrêta et rougit. Elle avait peur de froisser Maïté.

— Mon bonheur, c’est d’être avec toi !

— Je le voudrais…

Maria eut un instant de tristesse, puis se ranima :

— Écoute. Il faut que je fasse honneur à ton père. Je compte sur toi. Cherche à Marseille, à Nice, où tu voudras. Il me faut une robe… Tu vois ? Pas voyante et pourtant triomphante. Et puis j’ai peur que mon grand collier ne soit démodé…

Le bijoutier fut rassurant. La quête de la robe fut plus difficile, mais, le soir du bal, Maria fut rayonnante, rajeunie.

— Tu as l’air d’une impératrice, Maria !

Elle jouissait de cette beauté avec des admirations de petite fille. Oreste ne devait que plus tard les rejoindre, car toutes deux partaient avant l’heure pour qu’on ne vît pas descendre de voiture et pousser dans la salle le fauteuil roulant. Quand il vint, il eut quelques mots de louanges. Maïté l’en sentit détaché. Mais Maria y crut. Elle eut vers lui son beau regard de confiance et, plus tard, malgré les saluts déférents et admiratifs, ne se détacha guère de ce visage un peu meurtri et de ce grand corps dont dépendait sa vie. « J’appartiens à Oreste Servoz », semblait-elle proclamer, avec sa robe royale et son collier aux mailles lumineuses soutenant l’éclat de gros diamants.

— Autrefois, Maïté eût pris Oreste à témoin des regards jetés vers elle par les arrivants. Elle lui eût fait remarquer combien le reluis de la soie et celui des pierreries illuminaient cette peau blanche de brune, cette belle peau unie, veloutée comme une pulpe de fleur. À présent, elle n’osait lui parler. Tout était devenu contrainte et méfiance.

Sous le bruit des conversations, dans la musique de l’orchestre, puis sous les chants des artistes exhibés sur le plateau tendu en pont au-dessus des tables, il n’y avait que ce silence, ce monstrueux silence entre elle et lui.

Les Duteil se signalèrent. Elle ne les avait pas vus. Duteil plongea avec respect son crâne chauve vers la rangée de ses verres, à l’adresse de Maria. Mme Duteil élargit son sourire, et Yvan prit son air de lycéen prix d’excellence de l’année. Une jeune fille assez voyante était près de lui, en tignasse rousse et décolleté anguleux. Cousine ou fiancée possible ? Elle y pensa sans acrimonie. Toute la vie elle ne pouvait écouter Yvan déclamer Apollinaire ou Prévert quand ils ne faisaient pas l’amour.

Maria resta devant sa table quand le bal commença. Un petit geste pour avancer un peu le fauteuil, et, au seuil des vastes salons, elle avait l’air de recevoir ceux qui venaient la saluer : des collègues de Servoz, de ses clients, des relations mondaines que la longueur de sa maladie avait découragées.

— Tu pourrais aller danser, dit Maria à Maïté.

Autrefois Oreste eût offert son bras. Il n’eut pas un geste. Mais Yvan se précipita. Ils s’éloignèrent.

— Ta mère est rudement bien conservée.

— Elle est belle. C’est tout, dit-elle sèchement.

Il sentit son agressivité, crut bon de riposter :

— Mais ce que je dis est très flatteur. Ton père se défend moins bien. Il change un peu.

— Dis-moi, Yvan, quand auras-tu fini de t’occuper des miens ?

— Bon, bon, fit-il, et il ne parla plus. Pourtant ces danses si lentes semblaient nécessiter quelque conversation. Au bout d’un moment, elle demanda :

— Quelle-est cette rousse que vous avez fait suivre ?

— Serais-tu jalouse ?

— Absolument pas.

— Une cousine. Du côté des Arnal… C’est-à-dire « pâtes alimentaires » et grosse dot. Espérances en plus.

— Épouse !

— Tu, blagues ?

— Non. Très sérieux. Il te faudra bien faire une fin.

— Avec toi.

— Jamais. Je te l’ai dit.

Il prit cet air penaud qui lui redonnait son visage d’enfant. Elle lui sourit parce qu’elle le sentait désarmé, vulnérable, un peu puéril, comme un jeune, très jeune frère.

— Tu viendras demain ? implora-t-il.

Elle fit oui en baissant les paupières.

— Tu m’aimes ? fit-il le lendemain parce qu’il l’avait trouvée avide, comme si la volupté était la nourriture même de sa vie.

Elle évita de répondre, le serra contre elle. Puis tout à coup laissa tomber ses bras. Elle venait de penser à cette fille qu’en ce moment peut-être possédait Oreste et qui faisait ses propres gestes, les gestes qui attirent, fixent, prennent l’homme comme instrument de plaisir.

Elle devint passive, distraite.

— Qu’as-tu ? dit Yvan.

Le moment était passé. Elle se reprit, s’acharna. Après tout c’était le seul moyen d’échapper à soi-même, de s’ouvrir une félicité, de s’y perdre. Pas assez longtemps. Non, pas assez. Elle gémit.

— Pourquoi, dit plus tard Yvan, es-tu si fantasque ?

— Pourquoi veux-tu toujours tout t’expliquer ?

— Déformation professionnelle. L’habitude des explications de textes. Exhaustives, comme dit Lunois.

— Qui te parle de Lunois ?

Elle se souleva sur un coude, se dégagea de lui, regarda, au-delà de la chambre, où tout avait l’air mi-clinique, mi-décor d’exposition, ce grand ciel d’hiver balayé de vent. Un nuage couronnait la Sainte-Victoire, puis s’effilochait dans un ciel changeant. Tout fuyait. Tout était à recommencer sans fin. Dans son corps détendu, quelque chose la mordait au cœur. Lunois ?

— Tu ne l’as pas vu ? Vraiment ? Il était pourtant là, la nuit dernière, à la soirée des Petits Lits blancs. Derrière les Souleyrol. Avec Solange et Danielle. Elles ont le béguin, tu sais.

— Non, je ne sais pas.

Elle parlait, la voix un peu fêlée. Était-il possible que Lunois fût revenu ? Bien sûr, il s’était arrangé, pour qu’elle ne le vît pas. Discrétion ou remords ?

— Il a fait paraître son livre ?

— Sans succès. Ce n’est plus le temps de La Garçonne où on se scandalisait facilement. Les coucheries, on en a tant lu ! Puis on voit qu’il n’est plus dans le coup. Un homme à l’âge de nos pères !

Elle s’en fut dans le cabinet de toilette, fit couler l’eau. « L’homme à l’âge de nos pères », elle s’en souvenait confusément. Mais elle avait encore l’effarante sensation de cette paralysie en elle. Il l’avait engluée, fascinée. Comme un oiseau qui se laisse prendre. C’est cela qu’elle avait été.

Elle revint dans la chambre. Yvan se chauffait au radiateur.

— Si tu t’habillais, tu n’aurais pas froid.

Elle-même enfilait ses vêtements. Sa brosse reforma le pli de ses cheveux. Elle eut vite fait et cria :

— Grouille-toi un peu si tu viens avec moi !

Sur la route, le vent soufflait avec une odeur pure de glaciers, de neiges lointaines. Des oliviers secouaient des étincelles d’argent. Puis il y eut la forêt des pins tordus et rêches. Sur ce chemin, Oreste avait dit : « J’ai une maîtresse. »

Près d’elle, Yvan avait l’air d’un garçon comblé. Qu’aurait-il compris si elle lui avait dit l’aveu agressif d’Oreste ? Il était encore fait pour les jeux, il n’avait que peu d’expérience. Maria seule eût compris, elle à qui elle ne pouvait parler.

Elle arrêta devant la gare pour qu’il pût regagner Marseille avec le train.

Il l’embrassa. Elle serra les dents, ne donna que ses lèvres, agita un peu la main par la portière après avoir embrayé, ne se soucia pas de chercher s’il avait répondu au signe.

Maria était sur la terrasse, abritée en hiver par une armature de verre. Elle lisait.

— Ah ! fit-elle, c’est ce Lunois que tu connais qui a écrit ce livre !

Maïté ne put maîtriser sa rougeur, mais Maria achevait paisiblement :

— S’il fallait l’en croire, il se passerait ici de drôles d’histoires.

— Oui ? fit-elle évasivement.

— Enfin tu le liras. Tu peux le prendre. J’ai fini.

Elle ne tendit pas la main. Et pourtant qu’y avait-il dans ce livre ? De quoi s’était-il servi ? Elle sortit d’un air désinvolte, traversa le jardin, alla vers la mer. Cet éblouissement, ces vagues courtes, à peine fleuries d’écume, cette aigrette de cristal qui rejaillissait inlassablement contre un rocher de la calanque, la bercèrent de calme.

Après tout, cela était loin : l’homme, la chambre, sa fatigue, sa peur et peut-être son attrait. Il avait su profiter adroitement de son désarroi. Pourquoi avait-elle cédé comme si son corps acceptait, réclamait peut-être ? Y avait-il là une fatalité inéluctable ?

Non, elle n’ouvrirait pas le livre. C’était inutile puisque Maria n’y avait rien vu qui la touchât. Au fond, rien de cela ne tenait plus à elle, ni Lunois, ni Salar, ni même Yvan. Seul Oreste existait et, avec ses cheveux courts, sa robe courte, sa jeunesse, cette fille aussi existait.

OceanofPDF.com