La fille

Jeanne Galzy · Chapitre 4 sur 59

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La fille

— Lunois s’est barricadé dans son hôtel,…

— Lunois s’est barricadé dans son hôtel, annonce Guy, il a défendu qu’on l’invite. Il travaille.

— Sans doute va-t-il mettre à profit nos prétendues confidences, dit Soubeyran.

— Vous êtes tout de même dégoûtants, fit Maïté. Lequel de vous a eu l’idée d’inventer des histoires sur mon compte ?

Il y eut un silence. Dans la pinède, où l’on avait découpé le terrain de tennis, monta le premier stridulement de cigale. Il allait faire chaud. Déjà plusieurs avaient regagné la maison des Ross.

— Si à présent on se fâche pour des canulars… risqua Gilbert.

— D’ailleurs, c’est une idée de filles. Elles sont pleines d’astuces !

— Que chacun raconte sur lui-même ce qu’il lui plaît, c’est son droit. Mais vous êtes tous à vomir, d’avoir parlé des absents !

— C’était pour épater ce type. Et on avait bu !

— Les filles aussi avaient bu !

Elle le savait. Yvan l’avait dit. Elle avait elle-même connu cet état où l’on a besoin d’informer n’importe qui de ce qui sommeille en soi-même. Qu’avait-elle été capable de raconter alors ? Elle se le demandait en revenant vers la maison.

Yvan était avec les filles, tous étendus par terre sur les dalles de couleur tendre : des verts, des bleus, des jaunes déteints. « Une mortadelle qui a tourné », disait Gilbert Ross.

— Je vous amène une furie, annonça Alain. Elle va vous arracher les cheveux, vous griffer les joues et vous crever les yeux. Dites vite que vous aviez bu jusqu’à ne plus savoir distinguer la gauche de la droite, ou Maïté va vous étriper pour avoir osé dire du mal d’elle et de son papa !

— Quel mal ? fit Danielle.

Mais Solange se mit à rire. Maïté entrait.

— Maïté, viens ici, chérie !

— Arrangez-vous ensemble, dit Gilbert. Ces histoires ne nous regardent pas. Tu viens, Yvan ?

Yvan restait.

— C’est pour sûr lui qui a prévenu Maïté, conclut Gilbert en s’éloignant avec les deux autres.

— Chérie, dit Solange, tu ne te souviens pas ? Un soir où tu avais bu avec nous ? C’était la première fois. Rappelle-toi. C’était au Pharos.

— Et puis ? fit Maïté agressive. Est-ce une excuse pour inventer ces histoires ?

— Calme-toi, mon chat. Ne crie pas à l’invention. C’est toi qui l’as dit.

— Moi ! cria Maïté.

— Oui, toi ! Nos histoires à nous sont toutes simples. Banales au possible. Ce que toutes les filles font. Lunois ne venait pas de Paris pour entendre ça. Il voulait enfoncer Faulkner, Miller et Céline. Enfin faire un boum. Alors Danielle a parlé des sentiments interdits. Il n’y avait qu’à se lancer sur la pente. La mythologie, les Écritures. On n’avait que l’embarras du choix. On s’est distribué les rôles. Pourquoi avais-tu dit, quand tu avais bu, qu’aucun homme n’était comparable à Oreste Servoz ? que tu n’aimerais aucun comme lui ?

— C’est mon père.

— Personne n’en dirait autant du sien.

— Je n’ai jamais dit…

— Si, mon chou. N’est-ce pas, les autres ?

Il y eut des assentiments unanimes. Huguette surenchérit :

— Tu en as dit encore plus ! Mais qu’est-ce que cela peut te faire ? Lunois n’écrira pas les noms, ni les adresses.

— Et nous aurons collaboré à un succès, ajouta Danielle. Il n’y a que les livres cochons qui se vendent, dit ma libraire. Ils renseignent les jeunes et excitent les vieux.

— Vous me dégoûtez. Je dirai à Lunois que vous vous êtes payé sa tête.

— Tu ne le verras pas. Il travaille.

— Je le verrai ! dit Maïté.

Elle bondit, courut sur le sable de brique rose. On entendit sur la route l’auto s’éloigner.

— Grand bien lui fasse, dit Solange. Courir avec cette chaleur !

— Il lui fermera la porte au nez.

— Je pense qu’un romancier qui tient une idée ne la lâche pas.

— Et qu’est-ce que cela peut lui faire ?

— D’autant plus, dit Yvan, que pour rendre cela plus excitant Lunois va en rajouter. Alors on ne verra plus du tout la vérité et rien ne se reconnaîtra.

— Pourquoi ne le lui as-tu pas dit ? Tu l’aurais calmée.

— Qui vient à Saint-Tropez ? demanda Huguette.

— Plus tard ! Plus tard !

La route goudronnée devait réverbérer la chaleur. Pourquoi franchir cet air embrasé ? Ici l’on avait frais. Ils se recouchèrent sur les dalles, la tête sur un coussin. Le ventilateur envoyait avec bruit son vent factice. Les domestiques écartés, les parents partis, les laissaient libres. Danielle s’approcha d’Yvan, lui passa la main sur la poitrine.

— Trop chaud ! fit-il.

Mais elle ne retira pas sa main insinuante qui se caressait à sa peau encore lisse en le caressant.

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