La fille
Elle avait cédé, encore aveuglée d’images, d’éclats…
Elle avait cédé, encore aveuglée d’images, d’éclats de cristaux et de paillettes, de chants d’amour, d’enlacements de couples sous des palmes, sur des balcons ouverts à la nuit, dans des hamacs éventés par des nègres aux gigantesques éventails de plumes.
Il était là. Cette puissante ossature à laquelle on s’appuie, cette face un peu pâle sous la lumière de la chambre, ces mains auxquelles on s’abandonne, ces bras assez forts pour vous soulever. Elle était restée passive, amollie, presque absente, et pourtant elle avait senti le plaisir gonfler en elle comme une onde montante et soudain éclater en gerbes de rayons.
Elle fut étonnée de le revoir dans le jardin à sa place ordinaire, et eut peine à souder à l’homme de la nuit celui qui l’attendait. Elle s’assit sans rien dire près de lui, et il lui plut de voir sur son visage une timidité craintive.
— Avez-vous bien dormi ? fit-il presque naturellement. Puis il enchaîna aussitôt : Où allons-nous ?
— À la mer, dit-elle.
En conduisant, elle pensait à Oreste. Qui sait si cette fille conduisait ? était-il à la merci d’un mouvement maladroit ?
— Quelle sûreté vous avez ! admira au même instant Lunois. Elle lui sourit. Elle lui savait gré de garder son attitude réservée, de n’avoir eu, le long de la route, aucun de ces gestes possessifs qu’adoptent si vite les amants.
La campagne était dépouillée de ses blés, les fermes basses, coiffées de petites tuiles grises. Des châteaux s’étalaient au fond de longues avenues. Tout différait des images familières, et elle s’étonna de cette mer gris verdâtre, vue du haut d’une falaise. Pour se baigner, il eût fallu descendre jusqu’à l’étroite plage grise bordée de tentes et d’ombrelles.
— Non, je n’ai pas envie de ce sable, ni de cette mer. Mais si la marée était haute, ici ce serait un plongeoir magnifique !
— Ce serait plutôt le saut de la mort. Il y a des roches.
Elle s’avança. Le vent secouait ses cheveux. Il tendit la main :
— Le bord peut s’ébouler. Prenez garde !
— Croyez-vous que la vie m’importe tant ?
— Voilà bien le romantisme de la jeunesse !
Il lui souriait avec indulgence. Elle n’aima pas ce sourire. Était-ce cela l’attitude d’un homme d’âge : cette servilité et ce demi-mépris ? Allait-il la traiter en enfant ?
Elle fut silencieuse durant le repas. Il la regardait avec inquiétude. Lui aussi devait partager ce malaise dont elle ne se dégageait que lentement.
Elle conduisit dans la nuit avec quelque indécision sur la route à suivre.
— Si l’on se perdait ? proposa-t-il.
Sans doute entrevoyait-il déjà l’auberge, le lit inconnu, l’été entrant par la fenêtre ouverte. Mais elle accéléra en secouant la tête. Il posa la main sur son genou. Elle dit :
— Ce n’est pas le moment. Et elle repoussa la main.
Il recula sur le côté avec soumission. Oreste était-il aussi docile ? Elle ne pouvait lui imaginer tant d’humilité.
« Quand aurais-je fini de les comparer ? Il n’y a entre eux nul rapport. »
On approchait d’Anet. Elle s’absorba dans les manœuvres incessantes.
— Cela ne vous fatigue-t-il pas ?
— J’ai l’habitude. Il y a aussi des heures d’encombrement sur la Côte.
Pourtant, quand ils rentrèrent, elle monta, prétextant la longue course. Il n’insista pas, alla s’asseoir dans le petit jardin de l’hôtel, fumant solitaire. Elle le vit d’en haut, en fut émue. Elle n’allait tout de même pas lui faire signe ! Mais, lorsqu’elle l’entendit discrètement gratter à sa porte, elle ouvrit.
Tenait-elle à lui ou au plaisir ? Il savait dispenser la joie. Était-ce oubli de soi ou sa grande expérience ?
Elle le regardait serrer sa ceinture de daim, comme Oreste. Comme Oreste, il portait du linge blanc. Il avait presque les mêmes gestes et les mêmes parfums.
Il crut, à la fixité du regard qui l’observait, que c’était un appel, avoua : « Comme la jeunesse est insatiable ! » Elle fit « non » avec la tête, comprenant mal.
Il reprenait ses boutons de manchettes sur le guéridon. Elle y vit, oubliée là, la lettre d’Yvan reçue la veille, et il lui parut qu’il la regardait avec insistance. Flairait-il une rivalité ? Pourtant, ces joyeuses nuits, ces courses à la nage, ces repos sur le sable, et même l’amour, ce n’était rien. Un passe-temps agréable. Un moyen d’équilibrer ce corps qui veut aussi cette nourriture. Un amical désir de pénétrer ensemble dans cet univers qui est la vie… Mais, comme elle pensait à Yvan, il vint à ses mains l’envie de caresser cette vivace chevelure, ces muscles graciles, la nuque qu’il avait parfaite. Sans indulgence, elle constata que Lunois avait la nuque grasse et peut-être une menace de calvitie qu’il cachait sous ses cheveux ramenés en arrière.
— Mon enfant, pour un jour il faut que je vous abandonne. J’ai des obligations. Qu’allez-vous faire en mon absence ?
— Beaucoup d’achats. Mais pourquoi vous le dirais-je ?
— Excusez-moi. Mais j’ai pris à charge de vous distraire.
— À charge ?
Il se récria. Le mot était maladroit. Jamais il n’avait connu un si splendide été. Elle lui tendit la joue en gage de réconciliation. Il n’osa pas plus.
Jamais Salar, ni Yvan n’auraient eu ce respect. Était-ce qu’Adrien Lunois était d’une autre sorte ? Avait-elle éveillé en lui la passion des hommes qui se sentent vieillir ? Allait-il vouloir encombrer sa vie ?
Pour la première fois, elle en eut peur.
Elle sortit, alla à pied le long des boulevards. Puis elle prit sa voiture, déjeuna au Pré-Catelan.
Près de sa table, une femme brune levait sur son jeune amant un regard enfiévré, scrutateur, insoutenable. Un couple n’était, là-bas, que gestes préhensifs et incertains sourires. Jamais elle n’avait été ainsi. Jamais elle n’avait été aimée ainsi.
Jamais elle n’avait connu ce trouble, cette impossibilité de se détacher d’un être, ce besoin éperdu, cette absorption de soi par un autre.
— Voudriez-vous me permettre de me présenter, Mademoiselle ? Je suis un ami de Gilbert Ross.
Elle s’arracha à ses pensées, regarda l’inconnu.
À
— Je vous ai vue à Cannes. À un festival. Votre mère était là, éblouissante. Je n’ai jamais oublié.
Elle replongea dans le passé. C’était plus lointain, ce temps où Maria était encore intacte, que ne le croyait ce Michel Souriaux. Ils parlèrent d’amis communs. C’était presque l’enfance, ce temps-là.
Et elle se sentit vieillie.
— Que faites-vous à Paris ? s’informa-t-elle.
— Je suis ici pour un stage dans une usine. Je vais partir à Saïgon.
— Je croyais que depuis la guerre…
— Les besoins sont les mêmes. On réclame des ingénieurs. L’Orient ne peut se passer encore de l’Europe.
Il était joyeux. Il agitait, en parlant de ses projets, des mains où luisait une bague à cachet de pierre dure. Puis il dit :
— À présent, tous ceux de votre bande vont se caser peu à peu. Elle sera de plus en plus désorganisée. Voici qu’Yvan est fiancé.
Elle ne put s’empêcher de rougir.
— Vraiment ? fit-elle.
— Cela vous étonne ?
Elle se reprit :
— Non. C’était prévu. La petite Amal. Des pâtes Annal. C’était depuis longtemps arrangé par les familles.
Un peu de colère au fond d’elle. Un pincement au cœur qui la surprit. Il n’avait rien dit. Et la lettre qui avait paru intriguer Lunois était pleine de gentillesses, de regrets et de protestations !
— Alors pour vous ce n’est pas une nouveauté. Mais c’est tout de même un peu triste, ces dispersions. Il vaut mieux être celui qui part.
Elle ne caresserait plus les cheveux en désordre. La nuque sans défaut appartiendrait à une autre ! Qui l’eût cru déjà ? Oui, c’était trop tôt ! Elle avait la sensation d’un insolent lâchage. Il n’aurait pas dû lui faire cela ! Pas en ce moment ! Elle le lui écrirait. Et cet idiot qui lui jetait la nouvelle sans préparation, que savait-il au juste ?
Elle demanda son addition, se leva.
— Voulez-vous que je fasse appeler un taxi ou avez-vous votre voiture ? dit Souriaux.
— J’ai ma voiture.
— Auriez-vous la gentillesse de me laisser en passant près d’une bouche de métro ?
Il ne parla plus que de Paris, s’étonna qu’elle conduisît avec tant d’assurance. Elle arrêta. Il lui baisa la main avec une allusion à une rencontre possible avant son départ. Elle ne répondit pas, le vit disparaître dans l’escalier profond.
Yvan aussi disparaîtrait. « Après tout, qu’est-ce que cela peut me faire ? » Non, elle n’avait jamais pensé à en encombrer pour toujours sa vie.
Le soir, Lunois revint. Au Bois, les voitures se touchaient. Mais il fallait des kilomètres de route avant de pouvoir espérer quelque solitude. Elle s’enfonça dans les petites allées.
Des couples se devinaient dans l’ombre. Contre un grand peuplier deux formes se confondaient. L’air était chaud, sans souffle autre que cette exhalaison d’humidité végétale, cette mélancolique odeur de la pourriture des sous-bois. Elle le dit.
— Vous regrettez votre pays. Moi qui n’y étais qu’un passant, j’en ai gardé longtemps la nostalgie. Cette chambre au-dessus des vagues…
Elle se raidit. Elle n’aimait pas ce souvenir.
En rentrant, il la prit dans l’ombre. Sous ce poids elle se sentait échapper à elle-même, flottant sur une mer où tout était montée de flot, oscillations de vagues furieuses. Puis ce furent les secousses de l’avion fendant le ciel, et la montée fulgurante. Elle cria, se tut. Avait-elle rêvé ou dit le nom ? Des bras la bercèrent. Une odeur d’eau de Cologne mêlée à celle des cigarettes blondes. Elle sombra.
Au matin elle se retrouva seule. Lunois avait laissé un billet. Il n’avait pas voulu l’éveiller. Elle eut un mouvement d’agacement en lisant : « Ma petite fille. » Les hommes mûrs ont-ils un tel besoin d’aimer la jeunesse ? Était-ce une loi ?
Quand elle descendit, les Brésiliennes fumaient déjà leurs éternelles cigarettes. Elle écouta leurs voix gutturales et pâmées. Elles semblaient calmes, sûres de tout, de leurs valeurs en banque, des diamants à leurs doigts, des maris absents, pris par les affaires. Il n’en fallait pas plus…
Pas plus pour ces couples attablés qu’elle vit au restaurant penchés sur le même menu. Pas plus pour les amants couchés dans l’herbe du Bois. Ce bien-être, cette tranquillité à vivre, cette absence de tourment…
Pourquoi en était-elle exclue ?…
Lunois revint, et annonça qu’il était de nouveau libre. Sa femme ou sa fille avait regagné la campagne où elle villégiaturait. Ils filèrent de nouveau vers les arbres les plus proches. Les étoiles écumaient dans le ciel en longues vagues scintillantes. Lunois parlait de la Grèce et des temples, et oubliait de regarder ce ciel, ces frondaisons, ce décor qui était la beauté de son temps, de ce climat, de cette heure où elle sentait tout à coup que la vie pouvait basculer, courir sur une autre pente, se libérer de son passé.
Il parlait. Sa voix était un de ses charmes, grave, un peu rauque, comme blessée.
— Si nous allions en Grèce ? dit-elle.
Il ne bondit pas, n’offrit pas de partir.
— Si je le pouvais…
C’était l’aveu mélancolique d’une impuissance. La vie le fixait. Il avait l’habitude de ses liens.
— Un jour, reprit-il, cela peut devenir possible…
— Les obstacles seront les mêmes.
— Je les oublierai…
— Non ! Vous l’eussiez fait tout de suite !
Il baissa la tête. Quelque chose de découragé l’empêchait de protester. Il venait sans doute de découvrir que ce n’était plus pour lui le temps des décisions soudaines.
— Vous êtes jeune, Maïté. Vous n’avez pas encore de liens.
— Si ! J’ai ceux qui m’attachent aux miens !
— Comme vous êtes encore enfant ! Vous n’êtes pas encore sevrée !
Au retour, sur le pommeau de l’embrayage, il prit sa main.
— Laissez ou je fonce dans les arbres ! Après tout, ce serait une solution !
— À quoi ?
— À vos incertitudes et aux miennes !
Il vit ses narines battantes, son visage crispé. Le soir, elle le renvoya.
— Vous ne m’aimez plus ? implora-t-il.
— Je n’en sais rien, dit-elle de sa voix coupante.
Elle fut longue à s’endormir. L’air douloureux d’Adrien Lunois la poursuivit un temps, puis s’effaça. Il pouvait souffrir ; elle souffrait bien, elle !
Le beau front d’un visage aux tempes blanchissantes, d’un visage surpris dans l’abandon du sommeil, lui fut aussi présent qu’à ce retour lointain d’un soir de fête sur la Côte, lorsqu’elle s’était dit pour la première fois : « Oreste peut vieillir ! Oreste peut mourir ! » Elle en reçut le choc, éperdue. Éperdue, elle entendit battre son sœur. Puis la rage l’envahit. Elle songea à cette fille, à ces nuits où il en tirait sa joie. Plus que sa joie !
Elle se leva, s’enveloppa de ce déshabillé de nylon, si aérien que Lunois lui disait qu’elle avait l’air d’un ange brun.
Elle arrêta l’ascenseur à l’étage, compta dans la pénombre les portes des appartements, puis frappa jusqu’à ce que les pas hésitants se rapprochassent et qu’une main tâtonnante ouvrit.
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