La fille

Jeanne Galzy · Chapitre 49 sur 59

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La fille

Le soir tombait. Ross dit

— Vous êtes une étrange fille. Je vous ai crue partie à jamais pour un Orient de bazar avec esclaves noires et jardins de roses, et vous êtes revenue terriblement moderne. Je vous croyais liée avec Yvan, et Yvan se marie sans que cela vous touche. Je vous offre mon précieux amour, et vous m’assurez de votre amitié. Je vous crois affranchie de tout, et vous êtes choquée des discours de cette belle idiote qu’est Régine. Vous êtes pleine de contradictions !

— De quoi sont faits les êtres ? dit-elle. Moi, je vous tenais pour un fils à papa, médiocre et fêtard, et vous êtes un charmant compagnon. Je vous croyais fait pour les passades, et vous voulez m’épouser. C’est non moins contradictoire !

— Après tout, vous avez peut-être raison. Ainsi votre père…

Sa gorge se serra. Qu’allait-elle apprendre ?

— Il est, n’est-ce pas, le modèle des maris, et on le voit avec une jeune maîtresse. On croit que c’est un homme uniquement occupé d’affaires, et il joue à Monte-Carlo. C’est vrai que je suis médiocre et fils à papa ; et pourtant j’ai envie d’être autre chose. Je cherche ma voie. J’aurais aimé qu’elle conduisît à vous. Après tout, vous me devez bien ça ! Vous me traitez comme un homme qui, d’une certaine manière, vous est indifférent, mais, quand vous avez bu… Il y a des mois. Je sais la date !

Un instant il s’arrêta, comme pour prendre son élan, comme au moment de franchir quelque précipice étroit, quand le bond doit être juste pour ne pas être fatal.

— Vous m’avez alors sauté littéralement au cou, vous m’avez embrassé frénétiquement, vous vous êtes accrochée à moi…

Un voile se déchirait en elle. Oui, ce matin sale et brouillé où elle avait eu tant de peine à se sortir de la voiture, à identifier la maison où elle était rentrée titubante…

Ross la regarda, la vit interdite, la bouche entrouverte, un effroi sur tout son visage figé, et n’osa pas poursuivre. Qu’avait-elle oublié ? De quoi allait-elle se ressouvenir ?

— J’étais ivre. J’étais étrangère à moi-même !

Ils étaient arrivés à la plage, presque déserte à cette heure avec le vent frais. Elle avait l’air de chercher une trace, écartée de lui, hésitante. Et, en effet, elle appelait à elle ses souvenirs. Oui, c’était le soir où Oreste partait. Les valises étaient fermées, rangées dans l’antichambre, en parchemin pâle sur le dallage blanc et noir. Elle les voyait.

— Oreste a une jeune maîtresse, dit-elle tout haut.

Il crut qu’elle l’interrogeait.

— Oui. Une sorte de Régine, sans envergure, éblouie de sa chance. Assez rangée, je crois. Lebrault l’avait un peu entretenue. Mais une bourse de garçon qu’alimentent des parents précautionneux, ce n’était pas à comparer avec la fortune qui lui échoit !

Elle écoutait avec une attention si passionnée qu’il poursuivit :

— Lebrault la dit assez sotte, un peu perruche. Je veux dire jacassante. Elle parle. Vous savez, bien peu de gens supportent le silence. Pas trop voyante, et puis Servoz l’éduque. Elle est mieux depuis. On voit, parait-il, qu’il sait commander et a l’habitude d’être obéi.

Elle articula péniblement, la gorge serrée :

— Et elle l’aime ?

— Comment savoir ? Lebrault dit qu’elle ne sort pas sans lui. D’ailleurs, il ne la revoit plus. Mais si cela vous intéresse…

— Cela ne me regarde en rien.

Elle coupait court, et pourtant faisait le projet de revoir Lebrault, de tenter d’apprendre tout ce qu’il savait d’elle. Peut-être, en sachant ce qu’était cette fille, elle souffrirait moins. Peut-être Oreste ne l’avait-il prise que pour ce que ne pouvait plus lui donner Maria. Il était encore jeune…

Et, soudain, surgit en elle le visage qu’elle avait une fois brusquement surpris : tendu, douloureux, désirant. Où ? Quand ? Elle n’arrivait pas à le préciser, comme si la violence de l’image entrée en elle avait anéanti tout le reste, supprimé le temps, le lieu.

— Vous avez rougi, dit Gilbert Ross, cela vous indigne-t-il à ce point ?

— Quoi ?

— Que l’irréprochable Servoz ait une maîtresse ?

Elle rit très fort.

— Vous plaisantez ! Une chose si naturelle !

— Bien sûr. Cela fait partie d’un certain standing.

— Heureusement je ne vous épouse pas !

— Vous seriez jalouse ?

— Je ne sais. D’ailleurs la question ne se pose pas.

Elle avait répondu sans aménité. Ross pensa qu’il avait été maladroit. Il fut déconcerté et proposa brusquement :

— Si nous rentrions ?

Ils allèrent vers la voiture. Sous leurs pas le sable s’effritait. Sur cette plage étroite et un peu écartée au bout de son cap tendu vers une mer déserte, elle se sentait dans un univers étranger, construit d’apparences qui allaient se dissoudre.

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