La fille

Jeanne Galzy · Chapitre 16 sur 59

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La fille

— A-t-il été gentil avec toi ?…

— A-t-il été gentil avec toi ? Avez-vous retrouvé votre bonne entente ?

Maria l’interrogeait en soignant son visage devant la glace de sa coiffeuse. Maïté la trouvait toujours si belle qu’elle se demandait pourquoi ce soin de rougir sa bouche, d’épiler ses sourcils, de rebrousser des cils qui gardaient si naturellement le pli du sommeil.

— Oui, répondit-elle. À peu près. Mais je crois qu’il me juge avec des idées d’autrefois. Il ignore la jeunesse actuelle.

— Tu ne vas pas le lui reprocher ! Fais ce que tu veux, mais laisse-lui ses préjugés. Ils sont ma sauvegarde.

Elle riait. Elle avait confiance.

— Il est étonnant, reprit-elle, d’être si différent des autres ! Ne le gâte pas. Pardonne-lui de ne pas toujours te comprendre. D’ailleurs les pères sont jaloux.

— Jaloux ? fit-elle.

— Mais oui. Comme les mères le sont de leur fils. Si j’en avais eu un, j’aurais détesté toutes les femmes qui l’auraient approché. Il m’aurait semblé qu’il trompait ma tendresse.

— Et moi, ne l’ai-je pas trompée ?

— Tu es une femme. Je sais ce que tu peux sentir. Je peux comprendre. Pas lui. Pour lui, tu es l’inconnu. Il ne peut admettre. Mais cela viendra. Je m’y emploie. Je lui répète sans cesse que tout a mieux valu pour nous qu’un mariage lointain. Tu as pu nous revenir… Au moins cette fois, car plus tard…

— Il n’y aura pas de plus tard.

— Qu’en sais-tu ?

Maria la regardait avec une soudaine inquiétude.

— Dis-moi, petite, as-tu été déçue, dégoûtée ? Salar n’a-t-il pas été parfait ?

— Il a fait ce qu’il a pu. Mais je pensais trop à vous, cela augmentait nos dissemblances. Je préfère n’en pas parler.

— Pardonne-moi. J’avais craint le pire. Enfin n’y pensons plus. Ne gâchons rien. Tu as raison. Veux-tu me faire mes commissions ? J’en ai des tas à te donner !

Elle les énuméra. Maïté écoutait cette voix chantante. N’y avait-il donc de bonheur qu’en porte à faux, et qu’un mot eût ruiné ?

À Marseille, elle prit la direction du Vieux Port, vit les barques amarrées, sentit l’odeur d’iode, de poisson, de goudron et de vase, remonta vers les bureaux. En lettres d’or, sur les enseignes, son nom figurait à côté de plusieurs noms de sa petite bande : Duteil, Soubeyran, Lebrault. Déjà réunis là, presque forcés de se rassembler, dans les mêmes lieux, les mêmes habitudes, comme à Cassis où ils avaient de belles villas, comme ils voisineraient encore sous leurs monuments funéraires.

— Allô ! cria près d’elle une voix.

C’était Yvan.

— Où allez-vous ? demanda-t-il.

— Je vais rentrer.

— Pouvez-vous me prendre ?

— Certainement.

— Vous n’avez pas d’autres projets ? Vous ne déjeunez pas avec votre père ?

— Non. Elle ajouta : « Les affaires ! » puis, craignant qu’il ne sût, ne parla plus.

Elle conduisait dur et vite. Ils furent jetés l’un contre l’autre à un tournant. Elle sentit ce jeune corps qui lui avait été si longtemps indifférent, s’étonna d’en éprouver un trouble indistinct, reflet de son trouble à lui. Car, comme elle avait vu sur le tableau de bord trembler la grande main d’Oreste, celle d’Yvan paraissait trembler légèrement. Elle dit, pour se libérer du souvenir et aussi de cette emprise :

— Comme votre nouvelle recrue me déplaît !

— Régine ? Mais elle plaît à tous. Une bonne fille en somme. Un peu vulgaire peut-être. Des parents récemment parvenus.

Pourquoi lui disait-il cela ? Était-ce une allusion à l’ascension rapide d’Oreste ? Oui, elle avait des souvenirs de pauvreté, d’école villageoise, d’enfants de la mine. Elle n’était pas comme lui né de plusieurs générations de riches qui lui avaient peut-être transmis cette finesse de structure, ce goût des songes. Car il récitait des poèmes. Il avait des complications qu’elle pressentait et ignorait. Peut-être avait-il compris sa maladresse, car il se taisait. Elle conduisait nerveusement, évita de justesse un camion.

— Et si l’accident était arrivé ?

— Eh bien, ce serait une fin, répondit-elle.

— C’est vrai peut-être. On n’est heureux que dans l’enfance. Pourquoi prolonger ?

— Oui, pourquoi ?

Ils se jaugèrent d’un coup d’œil. Il avait l’anxiété de la jeunesse. Lui, comprit qu’elle portait une angoisse cachée. Ils se sourirent avec une sorte de confiance, mais se turent. Elle arrêta devant la grille.

— Alors, on ne va pas plus loin ensemble ? demanda-t-il.

Elle fit signe que non. Il descendit. Elle contourna la pelouse brûlée, les corbeilles de rosiers épuisés d’été. Maria était à sa place, roulée dans son fauteuil sur la terrasse, abritée d’un velum orangé. Le reflet dorait sa peau mate d’une vie intense, presque irréelle, comme si un sang plus chaud courait dans ses veines.

— Je croyais que tu aurais déjeuné avec ton père.

Le mot était comme neuf : pourquoi le disait-elle à présent si souvent ?

— Je n’ai pas voulu le prendre à l’improviste.

— Tu as bien des précautions à présent !

— Il avait parlé d’affaires. Je pouvais l’importuner.

— Tiens, fit-elle, rembrunie. Tu penses à cela maintenant !

La lueur orangée sembla quitter son visage. Elle avait pâli.

— Autrefois, dit-elle au bout d’un moment, tu te moquais bien des affaires. Tu allais avec lui. Je trouve que tu ne devrais rien changer à tes manières. Ta retenue doit lui rappeler ton absence. C’est maladroit si tu veux qu’il oublie.

« Me dit-elle cela à cause de moi ou d’elle ? A-t-elle quelque soupçon ? » se demanda Maïté. Le visage éteint était anxieux.

— Je tâcherai, fit-elle sans rien promettre.

Le soir, quand il rentra, il lui parut qu’il embrassait plus tendrement Maria.

— N’as-tu pas trop chaud ? s’informa-t-elle.

Il assura que le climatiseur rendait l’air respirable et que le retour en vitesse était un rafraîchissement.

— Je n’aime pas que tu ailles si vite.

— Rassure-toi. J’ai mes parcours spéciaux, et je connais les routes !

Maïté le revit dans la nuit, lorsqu’elle avait entendu comme un défi l’aveu soudain, et cette voix qui disait : « Nous nous croyons capable d’un grand amour, puis il y a le désir, le besoin. »

C’était horrible qu’il obéît à ces bassesses !

Elle détourna de lui son regard. Maria l’observait.

— Tu ne manges pas, Maïté ?

— Quel appétit avoir avec cette chaleur !

Oreste leva la tête. Elle s’attendait à ce qu’il répondît : « Tu en as supporté d’autres, là-bas. » Il ne le dit pas. Peut-être le pensait-il. Peut-être le pensaient-ils tous deux. Tous les mots étaient périlleux. Tous les gestes étaient un danger.

Des insectes battaient des ailes autour des lampes, tournaient et retournaient sans fin. Comme son angoisse autour de ces deux-là : Maria menacée, lui, abject. Oui, abject !

Et elle sentait s’enfler en elle, lourde et monstrueuse, une étrange envie de le haïr.

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