La fille

Jeanne Galzy · Chapitre 31 sur 59

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La fille

— Non, dit Maria, il ne m’est…

— Non, dit Maria, il ne m’est pas du tout nécessaire que tu restes avec moi, chérie.

— Mais tu seras trop seule.

— Mes pensées me tiennent compagnie.

Comme elle se résignait à tout ! Comme à sa place elle eût agi différemment ! Au fond, c’était elle la coupable. Oreste ne fût pas parti avec cette fille si elle l’avait suivi partout. Même paralysée à demi, elle pouvait se faire porter. On ne se laisse pas traiter comme une morte !

Encore une fois, il lui vint la tentation de tout dire : le voyage prétexte, l’aveu d’Oreste.

— Il n’aurait pas dû partir, dit-elle.

— Et les affaires ? Il était obligé d’aller se rendre compte.

Maria répondait paisiblement. Elle tirait l’aiguille. La laine écarlate saignait sur sa main.

— L’uranium est si précieux ! Il lui fallait voir les procédés possibles d’extraction et de traitement.

— Il n’est ni géologue, ni physicien, ni chimiste.

— Il comprend tout et il a le flair. Ou peut-être la chance. Enfin, il réussit toujours.

— Tu n’as pas peur de ce voyage ?

— Il a fait beaucoup d’avion. Il est prudent : Ne sois pas nerveuse. Va plutôt avec tes amis. Je n’ai pas besoin que tu me gardes. D’autant plus que je me promène toute seule. Avec ce nouveau fauteuil à manettes. Mais je ne veux pas que tu me voies. Le mouvement est si vilain !

— Tu peux aller au jardin ? Et les marches de la terrasse ?

— J’ai fait établir une pente derrière la maison. Va la voir. C’est très commode. Comme cela je vais où je veux. C’est un grand progrès.

Maïté se leva, vit le plan incliné. Elle descendit vers le miroir d’eau dont on avait gardé les statues. Tout attestait le passé, la mélancolie des choses mortes. Oreste avait-il tout concerté pour éloigner Maria de la vie ?

Mais elle, elle ne se laisserait pas traiter délibérément en captive. Elle dirait à Maria : « Je ne puis séjourner ici. » Maria admettrait. Elle admettait tout.

Elle annonça le soir : « J’aimerais faire un tour à Paris. »

— Avec la chaleur !

— Mais oui. Ce Paris-là est délicieux. Il devient comme étranger. Les musées reprennent leur importance. Tu ne l’as jamais connu ?

— Si. Autrefois. À Neuilly. L’hôtel était dans un jardin. Oreste avait sa première grande voiture. Nous allions au Bois, la nuit.

Elle le revoyait avec sa chemise ouverte à la Robespierre ou à la Danton : elle ne savait plus. Et tout à coup retrouvait ce grand bouleau blanchi de lune qu’elle avait regardé lorsqu’il s’était penché sur elle et avait mordu son épaule. Quelle impatience avait son amour dans ce temps-là !

— Il faudra que tu ailles au Bois. Une femme seule doit le pouvoir, tout au moins en voiture. Pourtant il vaudrait mieux un homme pour t’accompagner. Près des grandes villes il y a tant de rôdeurs ! Aucun de ta bande ne va là-bas ?

— Je ne crois pas.

— C’est dommage.

Maria reprit l’ouvrage abandonné.

— Là-bas, dit Maïté, je trouverai bien quelque accompagnateur. Peut-être Ross. Il devait séjourner quelques jours à Paris avant de regagner l’Allemagne.

— Ce serait plus agréable pour toi. Tu devrais le lui demander.

— Non. Laissons faire le hasard.

— Méfie-t’en un peu, dit Maria.

Son aiguille resta en suspens. Elle paraissait réfléchir.

— Ton père ne serait pas content de te savoir seule à Paris.

Maria ne savait donc rien ? C’était bien la dernière objection qu’elle pouvait accepter !

— Oreste fait ce qu’il veut. Moi aussi !

Maria ne répondit pas. Dans l’ombre venue, sa robe paraissait plus blanche. Son visage simplifié retrouvait sa jeunesse. Elle était belle. Et Oreste se penchait là-bas sur une fille vulgaire et sotte. Il ne pouvait en être autrement. Elle en était sûre !

— Quand partiras-tu ? interrogea Maria.

— Bientôt, je crois. Et, comme elle ébauchait un geste dubitatif, elle sentit qu’elle ne pouvait plus rester ni ici, avec cette femme trop résignée, ni à Rocherousse, où tout était reflet, odeur laissés par lui.

— Il te faudra des robes.

— Je les ferai faire à Paris ou les achèterai toutes faites.

— À ton âge tout va, tout est facile.

Maria soupira, puis dit aussitôt :

— Reste le temps que tu voudras. Je n’ai besoin de personne. J’ai Madeleine, et ici tout m’amuse. Je vais faire arranger les pièces qui ne sont pas encore meublées. C’est de quoi m’occuper longtemps. J’ai une vocation d’ensemblier.

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