La fille
Yvan arrêta sa voiture et la héla.…
Yvan arrêta sa voiture et la héla. Maïté fit un signe de sa main libre pour indiquer la direction : elle allait à la plage. Tous deux roulèrent, l’un derrière l’autre, jusqu’au petit port.
— On prend un bain ? demanda-t-il.
— Oui, fit-elle. Mais pas avec vous.
— Pourquoi ?
— J’aime mieux seule.
— Quelle idée ! D’ailleurs vous ne seriez pas seule. C’est trop tard.
En effet, en dégringolant sur le sentier contre le golf, ils aperçurent les taches rondes des têtes flottant sur la mer, comme ces lièges des filets de fond, et les petites barques se dirigeant vers l’île, menues et gaies comme des jouets d’enfant.
— Un beau temps, fit-il.
— Très beau.
— Pourquoi n’étiez-vous pas hier au Pharos ?
— J’étais à Marseille.
— On s’y est beaucoup amusés. Un type de Paris, ami des Soubeyran, un type qui est tout ce qu’il a de sérieux nous a interrogés.
— Pour quoi faire ?
— Pour écrire un roman sur la jeune génération. Alors, on lui a monté de ces canulars ! C’était fou ! Et il gobait tout. C’était marrant ce qu’il pouvait être naïf. Vous n’étiez pas là. Alors on a parlé de vous.
— De moi ?
— Oui. Des bobards, naturellement. Il avalait tout.
— Quels bobards ?
— Quoi ? Des coucheries. Des vraies et des fausses. Il branlait la tête. « C’est l’après-guerre. Après les guerres, c’est toujours ainsi », disait-il. Alors, pour l’épater, on a forcé la note. Du côté de la pédé. Enfin, vous comprenez…
— C’est idiot.
— Oui, car le type en connaissait beaucoup. Alors on a risqué l’inceste. Il a levé le nez du verre où il buvait son pastis. Car on lui avait assuré qu’on en buvait à longueur de jour et de nuit.
— Et l’inceste, cela l’a intéressé ?
— Il a dit enfin : « Très curieux ! » Danielle avait un peu bu. C’est elle qui lui a confié qu’elle couchait avec son frère. Et les autres n’ont pas voulu être en reste.
— Zut ! fit-elle. Il y a réunion là.
Les garçons et les filles étaient en effet au complet dans l’eau, autour du pédalo où trônait un inconnu.
— C’est lui ! fit Yvan.
Des cris s’élevèrent. Des voix les appelèrent.
— Pour le bain solitaire, j’ai trouvé ! constata Maïté.
— Mais le spectacle en vaut la peine.
Tous barbotaient comme des tritons autour d’un Neptune en costume traditionnel de plage, tel qu’il figurait sans doute dans l’étalage de son tailleur : pantalon sombre, veste blanche à faux air de smoking et à chemise ouverte. L’homme était encore brun, les cheveux gominés, l’air d’un acteur de bonne classe.
— La voilà ! crièrent les tritons. La voilà !
Ces hourras lui étaient adressés. Elle regretta de n’avoir pas usé de la calanque rocheuse au bas du jardin de Rocherousse. Pourquoi avait-elle eu le désir de nager vers la haute mer, d’aller vers l’île ?
— Maïté Servoz, dit un garçon, comme s’il la présentait.
L’homme, sur son pédalo, inclina la tête. Elle fut sensible à son salut mondain.
— Venez avec nous ! cria une voix.
C’était facile. Ils avaient tous deux un slip sous leurs vêtements, et elle portait un soutien-gorge.
— On y va ? fit-elle.
La robe et la combinaison glissèrent. Elle en fit un tas, préservé du vent par le poids des souliers.
De concert, ils nagèrent, dépassèrent le groupe malgré les appels. Elle allait vers la haute mer.
— Jusqu’à l’île ? demanda-t-il en criant un peu.
Elle répondit :
— Pourquoi pas ?
— Et le retour ?
— On se reposera, cria-t-elle, car elle venait de le dépasser d’un souple élan.
Plus tard, ils peinèrent un peu. Une barque leur offrit son rebord pour une halte. L’eau profonde portait, tanguait, entrait dans les oreilles. Mais elle aimait ce mouvement glissant, ce contact du pied refoulant l’eau, du bras prenant un appui rapide, et même le goût âcre de la mer.
Ils abordèrent. Le soleil brûlait autant que le sable. Elle chercha instinctivement à voir, sur la droite, l’étroite calanque dans les rochers, le jardin suspendu, la maison cachée sous les arbres. Maria devait avoir achevé ses soins de beauté devant sa coiffeuse.
Yvan dit tout à coup :
— Qui sait quel canular ils auront inventé ce matin pour ce pauvre Lunois ?
— Lunois ?
— Oui, le type qui se documente. Il a écrit des tas de bouquins, paraît-il.
Elle chercha : Lunois… Lunois… Le nom n’amenait rien.
— Il est académicien. C’est un homme connu.
— Pas de moi. D’ailleurs, je lis peu. Seulement quand il pleut et que Maria me le demande.
— Qui est Maria ? fit Yvan, qui faisait partie depuis peu de leur petite bande.
— C’est ma mère. Je ne l’appelle jamais autrement. Chez nous, c’est l’usage. Nous nous appelons tous les trois par nos prénoms.
— Alors vous dites Oreste, à Oreste Servoz ?
— Vous ne voudriez pas que je lui dise papa, ce serait ridicule ! Comme tous les enfants à tous les parents ! Eux, sont exceptionnels. C’est Oreste et Maria. Je l’ai toujours dit ainsi.
— C’est étonnant tout de même.
— À peine aussi étonnant qu’eux.
— Oui, on parle de cette mine découverte, de cette cité construite dans l’Atlas… En plus, il est très séduisant…
— Vous l’avez vu ? Vous le trouvez beau ?
Il eut un étrange regard vers elle, puis regarda vers le rivage. Les autres étaient à peine visibles, une sorte de pointillé roulé par les vagues, poussés vers la côte. Seul le pédalo s’apercevait distinctement, à cause de l’éclat de ses tubes chromés. La mer auprès d’eux respirait doucement. À peine entendaient-ils son bruit.
— Oui, répondit-il enfin. Peut-être un peu d’un autre temps. Mais, à son âge, personne n’est aussi bien.
Il aspira l’air comme pour une plongée et dit très vite :
— N’en parlez pas devant les autres ! Savez-vous ce qu’ils ont inventé pour Lunois ? C’était si stupide sa manière de nous interviewer ! « Êtes-vous pour les manœuvres anticonceptionnelles ? Envisagez-vous les avortements comme licites ? Couchez-vous ensemble sans jalousie et vous partagez-vous vos amies ? Buvez-vous ? Avez-vous volé ? » Enfin des questions idiotes, comme dans ce truc américain qui est une enquête sur la sexualité. De sorte qu’on lui a répondu par des histoires sensationnelles. Je vous l’ai dit. Ainsi on a déclaré que vous ne vous mariiez pas parce que…
Elle s’était déjà redressée sur le coude et elle reçut le choc en pleine poitrine comme une balle inattendue.
—… parce que vous étiez amoureuse de votre père !
Elle eut un cri, retomba sur le sable. Le ciel creusait au-dessus d’elle son abîme vertical. Il lui sembla y tomber sans rien voir, aveugle.
— Vous êtes fou, dit-elle enfin. Je déteste ce genre de plaisanterie. Faut-il que vous soyez tous abrutis pour inventer de pareilles infamies !
— Les autres ont déclaré bien pis !
— Rien n’est pis. Vous vous arrangerez pour démentir, ou de ma vie je ne vous revois !
— Moi ! Mais ce n’est pas moi !
— Vous et tous, et je parlerai à cet imbécile sur son pédalo.
Elle courut vers la mer, s’y jeta. Ses bras battaient en courbes brillantes. Yvan se hâta. Elle n’aurait peut-être pas la force de gagner le rivage.
Comme elle avait mal pris ce qui avait amusé les autres ! Solange elle-même avait prétendu ne plus se souvenir du temps lointain où elle avait été initiée.
Il entendait sa voix aiguë : « Oui, j’étais une petite fille. Huit ou neuf ans. Je ne sais plus ! »
— N’allez pas si vite ! Vous vous essoufflez ! cria Yvan.
Maïté ne répondit pas. Elle obéissait à sa fureur, à son indignation vindicative. Elle allait leur parler à tous, détromper ce niais. Si Oreste ou Maria avaient vent de ces stupidités ! Car c’était stupide ! Il fallait faire cesser ce jeu. Au besoin même, voir Lunois.
La mer était tiède en surface ; puis soudain la prenait dans une coulée fraiche, issue d’en bas, venue du gouffre. Sa tête brûlait, pénétrée de rayons réverbérés par l’eau, envoyés de partout, de la mer, du ciel, de l’air embrasé. Elle fermait un peu les paupières, baignait ses yeux de cette ombre précaire, lumineuse aussi, orangée. Puis elle regardait de nouveau la côte pour ne pas se laisser déporter par les courants.
— Pas fatiguée ? cria Yvan.
— Non, répondit-elle en se sentant un désir de repos, de sous-bois, de salles profondes et obscures, d’air agitant ses cheveux par le pare-brise entrouvert.
— Non, dit-elle encore, en revoyant si distincte sur le tableau de bord une main puissante, aux ongles soignés.
Elle ouvrit les yeux. Les bouchons-flotteurs près de la plage, qu’étaient les têtes sortant de l’eau, avaient disparu. Le pédalo vide avait été tiré sur le sable. Il n’était plus utile de se hâter. Elle se retourna, fit la planche, se laissa ballotter par les vagues, puis, reposée, reprit son avancée. Yvan avait déjà abordé.
Elle courut sur le sable brûlant, enfila ses sandales, remit sa robe. Yvan s’habillait. Avant d’entrer dans sa voiture, elle le regarda :
— Sans rancune ? demanda Yvan, l’air penaud.
Elle fit un signe vague en embrayant.
À Rocherousse, la fraîcheur de la maison l’accueillit. Maria était déjà à table.
— Tu es bien en retard, chérie. Je commençais à m’inquiéter.
— Ce sont les camarades.
— Toujours ta même petite bande ?
— Toujours. Eux et un type venu de Paris.
— Jeune ?
— Non, quarante ans, je pense.
— Quelle sévérité ! fit Maria.
Elle sourit avec indulgence :
— Tu ne peux savoir comme cela vient vite ! Dans deux ans à peine je les aurai, ces quarante ans !
— Mais ce n’est pas vrai pour toi, Maria. Tu es belle.
— Chut ! fit-elle pour dompter cette fougue. Le valet de chambre entrait avec le premier service, et elle n’avait jamais pu considérer comme inexistante la présence des domestiques.
— Qu’as-tu fait ce matin ?
— Je suis allée à Cassis. J’espérais ne trouver personne à la plage. Ils y étaient tous !
— Qui tous ?
Elle dut dénombrer la troupe des huit. Guy Soubeyran, Alain Lebrault, Yvan Duteil, Gilbert Ross et Solange Lebrault, Danielle Aubert, Huguette Anibat : les savonneries, les messageries maritimes, les produits synthétiques, les briqueteries : toute la grosse industrie de Marseille.
— Et ils se sont acharnés à faire croire un tas de bobards à un académicien venu de Paris pour étudier le comportement de la jeunesse. Lunois, tu connais ?
Maria pensait avoir vu ce nom. Elle lisait à longueur de journée quand elle ne faisait point de la tapisserie. C’était pour elle le moyen de se déplacer sans bouger, de se mêler à la vie, sans y vivre.
— C’est bien, je crois. Autant que je puisse m’en souvenir. Je lis tant de livres !
— Des romans ?
— Oui, et aussi des notes de voyage. Il a dû beaucoup voyager.
— Je ne crois pas. Rien qu’à sa tenue sur un pédalo.
Elle le dépeignit. Maria s’amusait.
— Peut-être serait-il intéressant de l’inviter. S’il est ami des Soubeyran…
— Quelle idée ! Il est peut-être très ennuyeux, et je ne sais pas de quelle Académie il fait partie.
— C’est vrai qu’il est académicien. Cela me refroidit un peu, fit Maria.
Elle n’aimait pas les intellectuels. Elle n’oubliait pas les bornes de son instruction et ce que cela conférait parfois d’infériorité. C’était pour cela qu’elle avait désiré que Maïté fit des études à peu près régulières.
— Tu dois le revoir ?
— Tu penses bien. Il est à l’Hôtel du Golfe. On ne pourra plus faire un pas dans Cassis sans le rencontrer. Mais rassure-toi. Les hommes ne m’intéressent pas encore.
Maria eut un rapide coup d’œil vers les deux serviteurs immobiles. Ils étaient sans expression, absents.
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