La fille
Depuis quelque temps, si étrange que cela…
Depuis quelque temps, si étrange que cela parût, Maria faisait des projets. Il semblait que, tout à coup, elle fût fatiguée de Rocherousse où l’été, disait-elle, était accablant. Elle parlait des séjours dans la montagne qu’elle avait faits autrefois, comme si quelque chose en elle aspirait à la fuite.
Oreste se fit informer, consulta des agences, revint avec des photographies et des plans. Pour Maria, l’hôtel n’était plus possible. Il parlait d’acheter un domaine, et les châteaux à la française, les bastides aux tours rondes, les vues de parcs, de bassins parmi les parterres, de ronds-points à statues, voisinèrent avec les écheveaux de laine et les livres abandonnés.
« Pourquoi veut-elle changer ? se demandait Maïté. Veut-elle le laisser tout à fait libre ? »
Lui, s’empressait, ravi, paraissait-il, d’avoir à contenter un soudain caprice. Bien sûr, il serait forcé de rester près de Marseille. Mais il viendrait souvent. Il s’agissait que la distance ne fût pas trop longue.
« Il se ménage une double existence, pensait Maïté. Le voici comblé ! Jamais jusqu’à présent il n’a eu cette fille toute une nuit. Il va se donner l’illusion de vivre avec elle. » Elle eut l’envie de tout contrecarrer, d’empêcher Maria de faire place nette. Puis elle songea à s’incruster à Cassis.
Un soir, en regardant les documents nouveaux apportés par Oreste, Maria eut un cri.
— Mais c’est le château de la Belle au bois dormant !
C’était une bastide un peu démantelée enrobée de vignes vierges. Une terrasse à balustres l’élevait au-dessus d’un jardin. Et le jardin gardait encore son ancien dessin du grand siècle, ses statues mutilées et sa pièce d’eau. Une photo montrait le double escalier à pente solennelle, déjeté un peu par le temps et le sourd travail des racines. On promettait, dans la notice jointe, une belle vue sur les Alpes.
— J’irai voir demain, dit Oreste.
— C’est assez loin, fit Maïté.
— Mais tu n’es pas forcée d’y vivre, dit Maria. Tu sais, je suis habituée à la solitude, et je l’aime.
Elle ne répondit pas et regarda Oreste. Il avait l’air de ne rien avoir entendu.
Lorsqu’il revint le lendemain, sa satisfaction était évidente.
— Tout est mieux que je n’espérais. Les appartements ont gardé leur décoration du temps. Très dégradée, mais restaurable. Je montrerai tout à Messiez.
— Je suis bien contente, fit Maria avec une joie de petite fille.
— Les propriétaires n’habitent plus qu’une aile. Celle qu’on arrangera d’abord.
— Je vais te coûter cher ? s’informa Maria.
Elle avait encore de ces préoccupations d’autrefois. Oreste sourit.
— Si j’avais cru que cela pût t’amuser de changer d’horizon et d’habitudes… Mais tu semblais ne pouvoir vivre qu’ici.
Maïté exprima plus tard à peu près le même étonnement.
— Pourquoi n’as-tu pas eu plus tôt l’envie d’aller ailleurs ?
— J’étais lasse de tous mes déplacements inutiles. Toutes ces cures sans effet ! Tous ces docteurs et toutes ces stations ! Puis, ici, je connais toute la Côte. Même quand il a commencé à sortir sans moi, pourvu qu’il m’eût désigné sa route, je pouvais le suivre.
Elle réfléchit un moment :
— Mais c’est vrai que je ne sais pas pourquoi m’a prise le désir de changer. C’est peut-être un signe d’âge. Je supporte moins bien la chaleur. Je m’imagine aussi tous ces estivants, partout. Là-bas, il n’y aura que nous !
Les photos étaient encore éparpillées sur la table. Une à une, Maria les regarda encore : le jardin, la bastide et ses quatre tours.
— Je l’aime peut-être parce que c’est très vieux. Je ne suis plus du temps actuel. Tu vois : l’aquarelle et la tapisserie : ce sont occupations d’un autre siècle. Je serai en accord, là-bas, avec les balustres et les quatre tours. Mais je ne veux pas que ton père fasse des folies !
— Pourquoi ne les ferait-il pas ?
— C’est vrai, après tout…
Elle redevenait désirante, elle qui semblait s’être détachée de toute envie. Allait-elle mieux ? Y aurait-il un progrès tardif malgré l’avis des médecins ? Ah ! si elle pouvait marcher, se défendre ! Maïté pensait que, d’un coup, s’allégerait sa perpétuelle suspicion. Car il n’était aucune des expressions d’Oreste qu’elle ne tentât d’expliquer. Peut-être même cette acquisition était-elle un moyen de distraire Maria et de l’écarter.
Elle était allée voir la bâtisse et était revenue gagnée. Mais Oreste voulait que Maria eût l’entière surprise, et Messiez s’occupait des réfections intérieures avec un assemblier.
Cet avenir à organiser faisait retrouver à Maria une animation juvénile. Elle riait d’un rien, vivait au milieu des plans, des croquis, des échantillons.
— C’est tout de même épatant de pouvoir dépenser sans compter, estimait Yvan, qui sentait tout à coup la fortune des siens trop restreinte. Puis il ajouta :
— Cette bastide si vaste… Sais-tu que personne ne s’apercevrait là d’une visite nocturne ?
— Y penses-tu ?
Elle avait protesté, étonnée elle-même de sentir sa répugnance. Yvan, c’était bon pour les lieux lointains, les hôtels, les villas désertées, les plages. Pas chez elle. Pas chez Oreste.
— Tu aurais peur ? Pourtant tes parents…
Elle lui coupa la parole.
— Cela ne me plaît pas. C’est tout.
— Toi, quand j’arriverai à te comprendre !…
Elle le regarda sévèrement. C’est lui qui ne comprenait rien.
— Tu engraisses, fit-elle avec reproche.
— Bien sûr. Je n’ai plus que le temps d’achever mon mémoire pour le diplôme. Rester assis est très mauvais pour la ligne. Mais faire un diplôme fait obtenir un sursis.
C’était vrai : elle avait oublié que des études prolongées étaient le seul moyen d’écarter pour un temps les servitudes militaires. Et d’écarter du même coup l’obligation de prendre parti, d’assumer la vie.
— Pauvre petit, fit-elle, vaguement apitoyée en l’imaginant soumis à une discipline. Après tout, il était un bon compagnon, un peu ennuyeux quand il récitait des poèmes, mais facile à domestiquer, même en amour. Elle l’aimait, confortablement, sans trouble, ni excès. Comment Maria aimait-elle ? Quel était cet amour qui, peut-être, lui donnait la force de tout accepter ?
— À quoi penses-tu ? dit Yvan.
— À Maria.
— C’est drôle. Tu ne trouves pas ?
— Pourquoi drôle ?
— D’y penser là, contre moi !
C’était vrai qu’ils étaient nus. Elle se souleva sur le coude, regarda ce corps près du sien, hâlé avec méthode, lisse.
— Il n’y a pas de rapport. Que je sois là ou ailleurs ?…
— Moi pas. Jamais mes parents ne me viennent à l’esprit près de toi. Il est vrai que, dans notre famille, il n’y a pas cette frénésie d’amour familial.
Elle s’écarta de lui. D’ailleurs c’était l’heure. Sur la route, le soleil brûlait encore. Une voiture la doubla si vite qu’elle eut à peine le temps de voir. Oreste passait en trombe et près de lui il y avait cette tête brune. Avec elle où allait-il ? Elle ne pouvait espérer le suivre à cause de l’encombrement et de sa voiture trop peu puissante. Mais elle fut interdite quand elle rentra de le voir assis auprès de Maria.
— Quel synchronisme parfait ! dit-il en la voyant. Je viens juste d’arriver.
Il avait cet air mondain et presque persifleur qu’il prenait à présent avec elle. L’avait-il tout à l’heure aperçue ?
— Tu n’embrasses plus ton père ? s’étonna Maria.
Avec gêne, ils firent le geste. Maria dans sa main longue et pâle tenait des étoffes de tendre couleur. Tous deux examinèrent de nouveau les dessins, les plans, les chiffons, les reproductions des vastes pièces faites pour l’affluence des invités et des serviteurs. C’était dérisoire, tant d’espace pour une solitude.
Comme hypnotisée, elle les regardait tous deux penchés sur les mêmes feuillets, formant encore une apparence de couple parfait que les reporters de fêtes mondaines visaient toujours de leur camera, comme s’ils étaient l’image du bonheur.
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Tout s’était fait si rapidement qu’Yvan ne le jugeait pas possible et prétendait : « Vous entrerez dans les gravats. »
Mais les vieux parquets à caissons brillaient, poncés, cirés, remis à neuf, sous les roues caoutchoutées du fauteuil roulant qu’Oreste promenait de pièce en pièce.
— Comment tout cela s’est-il fait si vite ? s’étonnait Maïté, restée un peu en arrière avec le concierge qui avait surveillé les ouvriers.
— Les entreprises qu’a employées Monsieur ont de bonnes équipes. Et puis lui-même est venu souvent avec son autre demoiselle.
Par chance, Maria n’était plus là, poussée par Oreste. Maïté eut la présence d’esprit de répondre :
— C’était moi. Je n’ai pas de sœur. Vous ne me reconnaissez pas ?
Le gardien marqua quelque étonnement, puis s’exclama :
— Ah ! par exemple ! Mademoiselle m’excusera… Je voyais bien la ressemblance.
Oui, la ressemblance de l’âge, de la silhouette à la mode. Ce serait tout de même étonnant qu’il y eût davantage !
Du coup, elle cessa d’aimer cette grande bastide où, une seule fois, il l’avait amenée, juste pour régler avec elle tout ce qui pouvait donner des commodités de vie à Maria.
Pas une minute, il ne s’était occupé d’autre chose. Avec lui elle était passée au milieu des pièces où l’on clouait des tentures, lui, tenant les projets à la main. Pas une minute, elle ne l’avait trouvé attentif à autre chose qu’à ces détails pratiques, même lorsqu’ils avaient ouvert la porte-fenêtre sur la grande terrasse dallée qui dominait le jardin.
Aujourd’hui, tous deux étaient là : Maria près de la balustrade.
— Regarde ! Regarde comme c’est beau, lui cria-t-elle dès qu’elle la vit.
On venait de faire jouer la fontaine du grand bassin.
— Je sens que je serai heureuse ici. Qu’en dis-tu, chérie ?
Oreste la regardait. Elle ne répondit pas.
— Mais qu’as-tu ? s’inquiéta Maria. Tu es toute pâle. Sens-tu la fraîcheur ? Couvre-toi.
— L’air est vivifiant, dit Oreste.
— Il te sera bon après Marseille et sa fournaise. Tu viendras ?
Elle levait vers lui son beau regard asservi. Il répondit :
— Bien sûr, avec un sourire. Il ne s’engageait pas, se réservait.
— Tu pourras, tu l’as vu, t’installer tout de suite, proposa-t-il au retour, en conduisant près de Maria.
Maïté, en arrière, ne voyait pas leur visage. La voix rajeunie de Maria répondit joyeusement :
— Juste le temps de ranger mes affaires, et on part !
— Parfait, dit-il. Puis il ajouta un instant après : Qu’en pense Maïté ?
Cette tournure impersonnelle la surprit.
— J’irai et je viendrai comme toi, fit-elle.
Il dut sentir l’ironie de la réponse : elle le comprit à la vitesse brusquement accrue.
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