La fille
— Tu n’invites pas ton vieil ami ? s’informa Maria.
— Si tu veux. Il doit partir prochainement.
Décidément, elle ne se doutait de rien. Le fait qu’il fût académicien le lui rendait respectable.
— Il est marié, dit soudain Maïté. Il a deux filles.
— Tu ne me l’avais pas dit. Je ne lui ai pas demandé de leurs nouvelles.
— Qu’est-ce que cela fait ? Tu ne les connais pas.
Maria reprit ses laines, enfila l’aiguille. À présent on poussait son fauteuil au soleil, dans ce triangle flamboyant qui luisait sur les vieilles pierres, et le parasol projetait toujours ses ondes rougeoyantes sur la pâleur des mains qui maniaient l’aiguille, le petit métier à tapisserie.
— Maria chérie, à quoi serviront tous ces bouquets ?
— À recouvrir les sièges d’un mobilier Charles X. Tu verras, ce sera charmant.
— Toi qui tiens à l’authenticité !
— On a relevé dessin et couleurs. Mais je les ai exagérées. J’ai voulu qu’elles fussent plus riantes. C’est pour toi. Je pensais à la tour de l’est. Tu as opté pour du chinois. Alors ce sera pour ton salon. Cette aile est si peu meublée !
— Un salon ? Pour recevoir qui ?
— Mais tes amis. Tu n’aimes pas la solitude.
— Si. Avec toi.
— Et avec beaucoup de promenades ailleurs.
Elle souriait. Elle devait sourire ainsi lorsque Oreste disait : « Je sors ce soir. » Elle ignorait la suspicion. Elle devait ne pas même l’interroger, et Maïté regardait avec envie ce visage calme où la beauté s’effaçait un peu, la joue plus molle, la lèvre un peu gercée sous le fard, les lignes aux commissures des paupières, le trait trop profond du sourire, et, dans la masse de ses cheveux noirs, ces premiers fils qui, à cause du soleil, brillaient.
— C’est un ami des Duteil ? interrogea-t-elle.
— Non. Des Lebrault.
— Ah ! de Raymonde. Cela ne m’étonne pas. Elle aimait ce genre de relations.
Maria se rappelait les premiers temps de Marseille où il lui avait fallu dompter sa sauvagerie pour qu’Oreste n’eût aucun scrupule à lui imposer une vie mondaine, les festivals tout le long de l’hiver, les réceptions de gens d’affaires. La maladie l’avait rendue à son vrai climat.
Elle allait le dire à Maïté ; mais cela l’intéresserait-il ? Il valait mieux parler de Lunois.
— Tu lui feras visiter le mas ?
— Pourquoi dis-tu le mas ? C’est une bastide. Un mas, c’est une exploitation. Ici il n’y a qu’un jardin.
— Autrefois, il devait y avoir des terres. Maintenant, ce n’est plus qu’un décor, trop grand. Mais Oreste a le goût des vastes demeures. J’ai dû beaucoup batailler pour que Rocherousse fût de moyennes dimensions. Par bonheur, là, l’espace le limitait.
« Comme elle a dû trouver tout encore plus vaste durant mon absence ! » pensa Maïté qui se le reprocha, saisit la main qui tenait l’aiguille, ne dit pas : « Pardonne-moi de t’avoir laissée si souvent seule ! » car elle savait qu’elle recommencerait, mais frotta doucement sa joue contre la main.
— Attention à mon aiguille, petit chat !
Elle baisa la main aux ongles bombés. Elle aimait ce nom de son enfance, fut un instant tendresse pure.
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