La fille
La mort d’Oreste Servoz fut commentée par…
La mort d’Oreste Servoz fut commentée par les journaux. Les domestiques seuls les lurent. Les obsèques dans le grand matin furent presque clandestines pour éviter l’affluence. Malgré tout il y eut des journalistes, des gens d’affaires et ces relations d’autrefois qui s’étaient peu à peu éloignées, mais revenaient, attirées par le malheur.
Maïté traversa ces heures dans une torpeur hébétée. À peine reconnut-elle Yvan, dont elle trouva la présence déplacée. Maria, traînée dans son fauteuil, ne quitta pas des yeux la bière ruisselante de vernis, d’ornements d’argent, pareille à un coffre précieux, comme si elle voyait par transparence ce visage tendu et grave, qu’elle se défendait mal d’unir dans sa mémoire au visage d’après l’amour.
Dans la maison, vide de lui, Maria s’enferma dans sa solitude, peut-être pour mieux le retrouver. Maïté fit alors sans fin le rappel de ses souvenirs. Sans fin, elle évoquait leur dispute, le dernier soir. Elle s’épuisait à essayer d’en répéter les termes. Les mots fuyaient. Mais lui, restait là, les mains pendantes sur le noir de son habit, dans son attitude de vaincu.
« Il s’est jeté sur le camion » concluait l’enquête. Il allait trop vite. Les feux rouges du camion arrêté avaient échappé à son attention. Sa vitesse ne lui avait pas laissé le temps d’une manœuvre. Aucun essai de changement de direction n’avait été constaté. Pouvait-il, lui, si aguerri aux imprévus de la route, n’avoir même pas tenté un braquage ? N’avait-il vraiment rien vu ? Quelle préoccupation avait été assez tenace pour l’empêcher de rester en éveil ?
Un terrible soupçon la traversait. Si, de quelque manière, elle avait été la cause de l’accident ?… Elle essayait de nouveau de retrouver les phrases qu’il avait dites, celles qu’elle avait répondues, s’enlisait dans des souvenirs confus.
Mais le procès-verbal disait : « Il s’est jeté sur le camion » et les mots s’emparaient d’elle, la poursuivaient sans fin. « Il s’est jeté. » C’était le pire. Cette mort, l’avait-il voulue ?
Même près de Maria elle ne pouvait repousser l’obsession, même près de cette douleur qu’elle enviait d’être pure et de ne mêler au souvenir d’Oreste que des souvenirs de bonheur.
Un soir, Maria dit soudain :
— Je me demande comment il n’a pas évité ce camion. Il était si adroit, si maître de sa voiture et de lui-même ! Ses réflexes étaient si sûrs !
— Il allait trop vite.
— C’était sa manière de conduire. Jamais rien ne lui est arrivé. Mais ce soir-là…
Elle s’arrêta. Qu’allait-elle dire ? Pensait-elle, elle aussi ?… Mais non ! Ce n’était pas possible ! Elle ignorait que ce soir-là, ils s’étaient affrontés.
Maria reprit :
— Jamais je ne l’avais vu aussi nerveux. C’était comme…
Elle s’arrêta encore.
Maïté fit, le souffle coupé :
— Que veux-tu dire ?
— S’il pressentait… Dans mon pays on croit aux prémonitions. Oui… Ce devait être cela…
Puis elle baissa la tête, reprit la tapisserie interrompue.
Oui, elle n’avait aucun soupçon. Elle vivait dans la paix.
« Et moi ! Et moi, pensait Maïté, je cherche sans cesse nos paroles. Que lui ai-je dit ? En quoi l’ai-je troublé de colère ? L’ai-je tué avec des mots ? »
Et les mots toujours la fuyaient. Mais il y avait eu ce baiser, ce baiser qu’il avait vu. « Ce vieux ! Cet homme de mon âge ! » avait-il crié dans sa fureur.
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