La fille

Jeanne Galzy · Chapitre 12 sur 59

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La fille

Elle arriva trois jours après.

— Maria ! cria-t-elle comme à bout de souffle, et ce fut une fille haletante qui se jeta sur elle. Elle avait oublié les précautions. Le fauteuil se déplaça un peu. Elles ne virent rien que leurs visages qui se baisaient avec emportement, bouche contre joue. Puis Maria s’écarta un peu, chercha du regard vers le perron, dans l’allée.

— Je suis seule, dit Maïté.

Un afflux de sang, c’est ce que Maria ressentit d’abord. Maïté revenue comme avant ! Et pourtant elle questionna :

— Ton mari ?

— Voyons, Maria, me serais-je liée ?

— J’avais cru.

— Mais non. D’ailleurs, comment l’aurais-je pu sans que vous sachiez ? Des tas de formalités sont nécessaires.

— Alors ? fit Maria.

Elle n’en dit pas plus. Comment attester les lois, les convenances ? Sa fille était là, et c’était encore une enfant. On l’est aujourd’hui plus longtemps qu’autrefois. La taille mince, le ventre plat n’avaient pas changé. La même joue pure, le même front lisse : seul ce petit cerne sous les yeux et le pli de la paupière. Cela seul ? Non, la bouche plus lourde et ce sein qui soulève moins durement le corsage tendu.

— Maïté, ma petite fille !

Les effusions n’étaient pas finies. Cela seul importait : elle était seule ! Inutiles, les ordres donnés. Tout restait intact. Tout, sauf ce petit cerne, ce léger pli, cette lourdeur de sein. Et en elle qu’y avait-il de changé ? Elle se contint, n’interrogeant pas. Puis dit tout de même, en hésitant :

— Et tu restes ?

— Bien sûr. Je suis revenue pour toujours.

Elle hésita encore :

— Et Salar ?

— Il le sait.

— Alors ?

C’était donc résolu. Oreste ne rentrerait plus de Marseille l’air sombre, ou, ce qui était pis, nerveux et le visage fatigué.

— C’est bien sûr ? dit-elle encore comme si elle doutait de cette chance.

— Mais oui, Maria. Une parenthèse. Elle est refermée.

— Ce que ton père va être heureux ! Tu lui manquais tant !

— À toi surtout, je pense. À présent, il faut oublier. Je suis revenue. Il ne s’est rien passé.

Elle était péremptoire. Rien de ce que Maria avait supposé : ni Salar ni une sorte de gêne. Elle était là, aussi assurée qu’à l’ordinaire. Elle fut presque choquée de ce naturel. Puis se morigéna. Allait-elle juger avec les règles d’autrefois. Les principes de sa jeunesse étaient périmés. Les jeunes filles agissaient librement. Elle en connaissait tant d’exemples ! Mais un malaise persistait.

— Tu as l’air plus surprise qu’heureuse, remarqua Maïté.

— Il est des bonheurs qu’on ne retrouve plus, dit Maria.

— Je le pensais aussi un peu. Mais quand j’ai poussé la grille et que je t’ai vue sur la terrasse à ta place habituelle, tout s’est effacé.

Elle portait au bras un petit sac, le fit glisser, s’assit, s’accouda au guéridon rond parmi les journaux et les livres.

— Qu’a fait Oreste ? demanda-t-elle.

Elle voulait savoir sa vie durant son absence. Elle interrogeait avidement. « Mais moi, pensait Maria, n’ai-je pas plus souffert que lui ? »

— Ton père avait ses affaires. Il s’y donnait de plus en plus. Bien souvent il rentrait très tard, ne dînant plus ici régulièrement, tant il s’occupait. C’était son évasion. Mais moi, qui ne vivais que par toi, c’étaient des jours bien solitaires…

Elle n’écoutait qu’à demi ce long récit. Mais son cœur éclatait de joie. C’était Maria, sa douceur, sa tendresse, et ce serait lui, son père. Elle pensait le mot, y appuyait pesamment, chercha des souvenirs d’enfance : la pauvreté des premières années, le village près de la mine, ce mineur italien qui lui confectionnait de petits jouets, puis la solitude des bois où l’on habitait une maison forestière construite par les ouvriers, Maria et ses robes d’indienne et lui ! Lui qui la soulevait de terre contre sa robuste poitrine qui sentait cette odeur de sueur et de force. Et le déménagement soudain dans la ville populeuse, l’appartement vaste, la fortune qui commençait. Sur lui la chemise Lacoste devenue du chantoung, puis du nylon, et les mains rudes, plus soignées. Il avait des contremaîtres, ensuite des fondés de pouvoir. Des entreprises dispersées, en France, au Maroc. Des cargos portant les minerais précieux abordaient à Marseille. Une cité minière se construisait dans l’Atlas. Il voyageait, disparaissait, réapparaissait. Son avion survolait la mer. Son yacht restait à l’ancre aux Lecques. Les voitures étaient de plus en plus puissantes. Il annulait le temps et la distance.

— Ces longues journées, disait Maria, où je me demandais : « Que fait-elle ? Est-elle heureuse ? » Qu’avais-je pu pour toi ? J’étais impuissante, presque coupable de peser sur ta vie !

Ce fut à ce moment qu’il parut. Aucun domestique ne l’avait-il prévenu ? Il eut un cri, une rougeur l’inonda. Elle était déjà sur sa poitrine.

— Est-ce possible ?

Il ne trouvait que ce mot enfantin, le répétait. Et elle, étranglée d’émotion, ne pouvait prononcer une parole.

Maria dit :

— Elle nous revient pour toujours.

— Toujours ? répéta Oreste.

— Oui, fit-elle.

Et, comme elle affirmait, elle sentit tout menacé : n’y aurait-il pas toujours entre eux cette chose accomplie ?

— Et lui ?

— Je reviens seule. C’est fini.

Déjà, il fallait parler. Déjà, il posait des questions ! Ah ! que Maria explique ! Elle prétexta le besoin de s’apprêter pour dîner, reprit le petit sac. Ils écoutèrent son pas décroître. Elle ne s’était pas retournée, elle ne les avait pas encore une fois regardés, cette jeune femme, vue de dos et vêtue d’une robe inconnue ! Ils sentirent qu’elle venait d’ailleurs, qu’elle apportait quelque chose d’étranger, une démarche plus lente, des formes plus pleines, une langueur mêlée à une sorte de certitude : celle d’une femme qui sait ce qu’elle est et ce qu’elle peut.

Il s’assit, comme accablé. Maria avança la main vers lui avec le geste maternel des amoureuses protectrices. Il baisa distraitement la main tendue.

— Il ne faut rien imaginer, conseilla-t-elle.

Et il était déjà en esprit sur toutes les routes, il suivait tous les itinéraires marins, entrait dans tous les hôtels, les palais, les lits.

— Crois-tu que ce sera comme avant ? dit-il avec doute.

— Oui, si tu oublies.

— Oublier ? fit-il interrogativement.

— C’est possible puisqu’elle est là et qu’elle nous a préférés.

Il ne répondit pas. Elle sentit son égarement désespéré.

— Reprends-toi. Il faut qu’elle ne se doute de rien, qu’elle ne te voie pas ainsi. Va faire un tour. La marche calme.

Il se leva, obéit. Maria le regarda s’éloigner dans le jardin.

Allait-il empêcher que leur entente renaisse ? Pourquoi n’accepterait-il pas ce qu’elle avait accepté ? Après tout, il était en partie responsable : avait-il jamais empêché Maïté d’agir à sa guise ? Toujours il avait été au-devant de son moindre désir. Allait-il lui tenir rigueur à présent de n’avoir pas résisté à un entraînement ? Non, elle lui ferait entendre raison. Elle n’allait pas le laisser tout gâcher !

Au repas, elle parla des agréments des voyages. Il convenait que les domestiques sussent que Maïté avait fait le tour du monde avec des amis. Et, sans cesse interrogée, Maïté jeta les noms exotiques, parla de paysages, de coutumes. Maria la guidait. Elle suivait. Seul Oreste demeurait taciturne, fermé, comme s’il ne voulait rien apprendre pour ne rien voir.

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