La fille
Les jours passaient. Les vacances tiraient à…
Les jours passaient. Les vacances tiraient à leur fin pour les garçons qui tous prolongeaient leurs études pour échapper, au moins temporairement, au service militaire. Dès octobre, certains rentraient pour préparer hâtivement des examens ratés en juin. Yvan repréparait sa licence à Aix.
Il avait opté pour les études littéraires parce qu’elles ne servaient à rien, dans ce monde d’affaires qui était le sien.
— Cet hiver, où nous rejoindrons-nous ? Viendras-tu, à Aix ? demanda-t-il.
Maïté ne répondit pas d’abord, puis dit mollement :
— On verra.
— Tu ne m’aimes plus ?
— Mais si, mais si. Pourquoi veux-tu que je pense à ce que je ferai cet hiver ? Où serai-je ?
— Tu veux partir ?
— As-tu fini d’interroger ? Je vis au jour le jour. Cela suffit.
— Penses-tu retourner là-bas ?
— Voyons, Yvan. Sois raisonnable. Je déteste les questions.
Elle ferma la bouche comme sur un secret. Il la sentit butée, accéléra la vitesse. Était-ce la réaction ordinaire dans les moments douloureux ? Elle surveillait les mains sur le volant, souhaitait presque le geste. Car, à part les paroxysmes qui chassent tout sauf l’éblouissement du plaisir, que lui donnait Yvan ? Que lui avait apporté Salar ? Et les autres : ceux qui viendraient, les inconnus de l’avenir ?
— Plus vite ! ordonna-t-elle.
La voiture parut déchirer l’air, être sans contact avec la terre. Elle eut un cri. Un coup de frein venait de la jeter contre le pare-brise. Un peu de sang coula. Il avait arrêté. Un autocar passa.
— Qu’as-tu ? demanda-t-il.
— Rien. C’est une éraflure.
— C’était bien ta faute après tout ! Tu as failli nous briser contre le car avec tes idées de vitesse.
— Comme tu tiens à la vie ! fit-elle, méprisante. Elle épanchait le sang avec son petit mouchoir.
— C’est de mon âge. C’est normal.
Puis il s’inquiéta : « As-tu mal ? » se fit montrer le coup, exigea qu’elle fit panser chez un pharmacien cette fente, éclatée sous la violence du choc.
Elle se trouva ridicule avec ce pansement. Maria l’accueillit avec un cri.
— Qu’est-il arrivé ?
— Rien. Un arrêt trop brusque.
— Tu vas toujours trop vite.
— Ce n’est pas moi qui conduisais. C’était Yvan Delteil.
— Le petit Delteil ? Je le croyais plus raisonnable. Mais tous tes camarades m’effraient. Ils boivent trop. Ils vont trop vite.
— Rassure-toi. Ils tiennent à la vie et ne sont pas tentés par le danger.
— Quel est cet imbécile ? dit Oreste, aussitôt mis au courant. Il aurait pu te tuer ou te défigurer. Tu as vu un docteur ?
— Non, dit Maria. Mais un pharmacien suffisait. Ce n’est qu’une éraflure.
— Oh ! toi, avec ton optimisme !
Ils avaient visiblement oublié qu’elle était là.
— Tu ne vas pas pousser au tragique un léger accident, voyons, dit Maria.
— Il n’y a pas d’accident léger. Tous prouvent chez le conducteur le fléchissement ou la maladresse. Elle ne doit plus sortir avec cet idiot.
— Je sortirai avec lui s’il me plait, dit Maïté.
Il y eut un silence. Maria la regardait. Le doute d’avoir bien entendu rendait son regard clignotant ou était-ce une émotion d’attente ?
— Je pense avoir l’âge de faire ce que je veux, insista Maïté.
— Pas des bêtises dangereuses.
— Sait-on si les bêtises qu’on fait, n’ont pas quelque danger secret ?
Elle persiflait. Il s’en rendit compte, happa l’air comme s’il allait parler, se tut.
Le repas fut pénible. Maria tentait en vain de les réunir tous deux dans son regard, dans son amour. Elle les sentait ennemis. Ne pardonnerait-il jamais ? Mais elle, qui semblait moins coupable qu’accusatrice, qu’avait-elle à lui pardonner ?
— Enfin, dit-il maladroitement, voici l’automne. Tous ces petits crevés reprendront leur soi-disant travail. Espérons que rien n’arrivera d’ici-là, n’est-ce pas, Maria ?
Il s’était tourné vers elle, tant il sentait en Maïté d’hostilité croissante.
— Oui, dit Maria. Il ne faut pas s’inquiéter. Le danger frôlé rend prudent, et puis la même déveine ne se reproduit pas, chéri.
Maïté semblait ne pas entendre. Le repas s’achevait.
— Bonne nuit, dit-elle, en embrassant Maria.
Elle traversa la terrasse. La lumière découpa sur le mur couvert des bougainvilliers sa silhouette fine, à peine plus épanouie qu’une silhouette de très jeune fille.
Les domestiques desservaient. Maria, examinait Oreste. Il avait changé ces derniers temps : plus nerveux, un peu amaigri. Une ride à son front la frappa. Elle s’était amusée beaucoup ces derniers jours. Elle n’était-plus cette légère accolade, qu’elle caressait du bout du doigt au-dessus des sourcils volontaires. Elle s’incisait en ligne profonde, et les cheveux avaient blanchi. La bouche même, si frémissante, si souvent tendue par le sourire, abaissait ses commissures. Était-ce la chaleur, la fatigue ou un rongement plus secret ?
Maïté était remontée sans lui dire bonsoir.
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