La fille
— Tu devrais t’occuper à meubler l’aile…
— Tu devrais t’occuper à meubler l’aile du levant. Je voudrais que tout y fût à ton goût puisque c’est ton domaine.
Maïté essaya de s’intéresser à ce projet, partit souvent à Marseille et à Aix, puis à Avignon. Après tout, cela pourrait servir de prétexte à des sorties, car Lunois parlait déjà de faire sur la Côte une tournée de conférences. Peu à peu, elle se prit au jeu, chercha à reconstituer les décors saccagés par le temps, à rassembler les objets dispersés. C’était une chasse qui la tenait en haleine.
À Marseille, devant une boutique d’antiquaire, elle reconnut Yvan. Elle le regarda longtemps avant de poser la main sur son épaule.
— Maïté ! fit-il en se retournant, et son visage s’empourpra.
Il avait toujours ses cheveux drus et bouclés. À cause de cette toison douce, du long visage étroit, de la narine palpitante, elle l’appelait « chevreau » autrefois.
— Compliments, dit-elle. Toi, tu sais éviter les lettres difficiles à écrire !
— C’est toi qui m’as laissé tomber !… Tu es fâchée ? ajouta-t-il.
— Pourquoi ? Tout n’était-il pas déjà convenu ? Mais tu as manqué d’élégance. On prévient au moins !
Il prit l’air repentant, se rapprocha.
— Tu as ta voiture ?
— Et toi ?
— Elle est garée. Je venais voir si l’antiquaire avait toujours un certain paravent de Coromandel.
— Pour toi ? Cela te change de l’hôtel.
Ils revirent tous deux la chambre qui dominait l’horizon où la Sainte-Victoire se dressait parmi les collines.
— Tu te souviens ? dit-il.
— Cela dépend des jours.
— Est-ce un bon jour aujourd’hui ?
— Bon à quoi ?
Il ne répondit pas mais remua les lèvres. Elle comprit.
— Pourquoi ? fit-elle. Je n’en vois pas l’utilité. Tu as une femme.
— Tu n’as pas voulu m’épouser.
— Je suis toujours du même avis. Ni toi ni personne.
Elle eut un rire bref. Il leva sur elle son regard malheureux. Elle vit sa bouche d’enfant boudeur, sentit le besoin de bouleverser d’un coup de main la toison boudée qui lui tombait un peu sur le front. Mais elle avait des gants. Cela la sauva du geste.
— Allons chercher le paravent.
Ils entrèrent tous deux. Il décrivit l’objet.
— Celui qu’a vu Madame Duteil ? dit la vendeuse.
Le paravent retrouvé, Maïté le considéra.
— Si je le voulais ? dit-elle par bravade.
— Si tu y tiens…
— Je n’en sais rien encore. Qu’en veux-tu faire ?
Il l’expliqua. Estissac avait un petit salon chinois. Elle s’intéressa au petit salon, aux chinoiseries du XVIIIe. Elle pourrait transformer ainsi la tour de l’est.
— Je l’achète, dit-elle soudain.
Il parut désappointé.
— Tu n’auras qu’à dire qu’il était déjà vendu.
Elle se fit montrer tout ce qui pouvait constituer un ensemble du même style, monta aux étages où étaient les resserres. Il la suivait, comme au temps d’Aix, un peu moins adolescent, un peu alourdi peut-être ; mais il n’avait pas perdu ce charme qui lui avait été sensible. En se penchant sur des estampes, ils se frôlèrent. Elle eut contre la joue le contact de la toison bouclée, se sentit s’émouvoir. Ce n’était pas si loin l’hôtel, les bruits ouatés, la lance d’arrosage sur les massifs de fleurs, la lumière du ciel où couraient de légers nuages.
« Ce petit tabouret de laque, expliquait l’employée, était destiné à soutenir la tête durant le sommeil sans abîmer la coiffure. Le lit très bas servait à fumer l’opium. »
— Je les prends, dit Maïté, en qui grandissait une hâte sans objet, croyait-elle, faite seulement du désir d’achever ses achats. Mais elle s’abandonnait déjà aux gestes retrouvés, à l’accord de leurs attitudes.
— J’achèverai un autre jour, décida-t-elle.
Dehors, elle fit quelques pas égarés avant de monter en voiture. Il la suivit comme si c’était déjà convenu.
— Où est-ce que je te dépose ? demanda-t-elle.
— À mon hôtel.
— Chez tes beaux-parents ?
— Non. Les domestiques sont au château. Ils n’ont tout de même pas de doublures. Au Noailles, si tu veux bien.
Ce n’était pas loin.
— Tu viens ? dit-il.
Elle ferma la voiture, le suivit. Il marchait devant elle. Ah ! qu’il était encore juvénile !
Elle le constata plus tard, lorsqu’il reprit son rire heureux. Il était resté un enfant.
— Alors, interrogea-t-elle, est-ce là ta fidélité ?
— Tout le monde vit ainsi, tu sais. Une femme, c’est pour l’homme social. Mais il y a l’autre, l’indépendant, le sauvage, le plus vrai, celui qui va vers son amour.
Elle caressait la tête blottie au creux de son aisselle.
— Crois-tu ? dit-elle rêveusement, rassasiée.
— Ainsi ton père que tu crois toujours épris de sa femme, sais-tu ce qu’on en raconte ?
Elle sentit sa gorge se sécher. Quelque chose tournoya dans sa tête.
— Il a pris une maîtresse, aussi jeune que toi, avec qui il est au Maroc. Un voyage, c’est un bon prétexte. Vieux comme le monde…
Il s’arrêta. Elle venait de bondir hors du lit, avait déjà enfilé son slip, passait ses bas.
OceanofPDF.com