La fille
Elle ne l’avait jamais revue, à aucune…
Elle ne l’avait jamais revue, à aucune de ses promenades. Marseille la cachait sous ses toits jaunâtres et sableux, strates laissées là par quelque retrait de la mer. Elle les dominait de la dernière plate-forme du funiculaire. Elle y montait souvent, non pour l’église de la Vierge, mais pour sentir le vent et la mer, leur évasion toujours offerte, tandis que, tout au long du trajet, la ville s’était enfoncée, comme sombrant dans un abîme.
Sous un de ces toits, il était pourtant là, lié avec cette fille. Ses mains qu’elle avait adorées, jusqu’à y cacher son visage d’enfant pour les sentir en conques adhérer à ses joues, caressaient une chair secrète. Jouait-il à l’homme d’expérience, ou était-ce elle, qui l’initiait à ses vices ?
Elle les voyait sur un lit dévasté. Des images précises s’imposaient. Obscène. C’était obscène, et elle ne pouvait en empêcher la représentation impitoyable.
Elle redescendait vers le Vieux Port, regardait de loin le bureau où brillait le nom. Sa voiture brûlait les signaux, s’enfonçait dans les ruelles au sein d’une faune d’humains un peu sordides et pourtant riches de plaisirs débraillés, de mouvement, de vie. Le soleil tiédissait le vent qui la fouettait par la glace abaissée. Encore quelques commissions pour Maria : des poudres, des fards, des parfums. Elle n’avait pas renoncé à plaire, elle qui ne savait rien. Car ils l’épargnaient. Maria était leur dernière entente, leur suprême complicité.
Comment réagirait-il si elle le menaçait de tout dire ? L’idée lui en vint, comme une de ces tentations où l’on ne peut succomber, comme un de ces mouvements meurtriers qu’on n’accomplira pas. Elle passait devant le Noailles, quand un geste l’arrêta.
C’était Lunois. Il était au bord du trottoir. Il tenait une valise à la main. Il l’avait reconnue. Sans doute avait-il fait signe à un taxi. Le taxi ne s’était point arrêté, et il restait indécis. Enfin il dit :
— Mademoiselle Servoz ?
Le ton cérémonieux rejetait tout appel au passé, reprenait la distance des convenances. Elle lui en sut gré, s’informa.
— Je fais une tournée de conférences. Je vais prendre le train.
— Si vous allez à la gare, j’ai le temps.
Il jeta sa valise sur la banquette arrière, s’engouffra. Elle remarqua la souplesse de son geste. Encore un homme qui ne voulait pas vieillir.
— Où allez-vous parler ?
— À Cannes, ce soir.
— Sur quoi ?
— La jeunesse. À cause de mon dernier livre. Vous l’avez lu ? dit-il plus bas.
— Non.
— Oh ! je regrette. Vous auriez vu… Enfin cela vous eût intéressée.
Il parlait avec gêne et un certain dépit. Il devait être vaniteux comme tant d’autres.
— Ma mère vous a lu et a été un peu étonnée. Elle se demande si ce sont bien les mœurs de la jeunesse actuelle. De son temps, c’était bien différent. On le sent encore. Maria fut la pureté même.
— Qui est Maria ?
— Mais elle ! Mes parents ne se sont jamais nommés par ces ridicules rappels de leur rôle. Mais par leurs prénoms.
Ils arrivaient, après la montée en lacet à travers le jardin. Dans le mouvement des voyageurs et des voitures, il prit congé. Elle lui envoya un signe de la main en s’éloignant. Elle lui savait gré de sa correction, peut-être de son oubli. Car elle avait aussi presque oublié. Ou tout au moins elle n’avait senti aucun rapport entre l’homme du passé et ce conférencier correct, mondain, presque cérémonieux.
Le petit port, paré pour l’hiver, berçait ses embarcations trop ripolinées, trop brillantes de chrome pour avoir l’air utile. Là-bas, l’hôtel paraissait fermé. Le décor avait changé, s’était vidé de présence. On oublie. On peut oublier. Qui sait si Oreste n’oublierait pas cette aventure ? Si elle le menaçait de tout dire, ne romprait-il pas ?
Comme tout pouvait être simple ! Sans doute aimait-il Maria plus que ce plaisir coupable. S’il lui demandait de rompre avec Yvan, n’y consentirait-elle pas ? Sans doute. Et pour lui tout était plus facile, puisqu’il avait Maria. Cette fille n’était même pas utile à sa vie charnelle.
Elle eut hâte de le revoir, de parler avec lui.
— Tu ne sors pas cet après-midi ? interrogea Maria, étonnée de lui voir prendre un livre et s’étendre sur la chaise longue.
— Non. La course de ce matin me suffit.
Le vent passait sur la mer, d’azur d’un bout à l’autre de l’horizon. « Un décor fait pour le bonheur », songea-t-elle avec amertume. Mais le bonheur de Maria tenait encore. En porte à faux. Mais il tenait, et elle allait parler à Oreste.
Le soir, il se déroba. Il ne fut question ni du jardin où parfois, même en hiver, il allait fumer seul, ni de l’auto avec laquelle il s’échappait pour se détendre, disait-il. Il resta près de Maria, poussa un fauteuil près de son fauteuil d’infirme, et la main chargée de diamants jeta des feux en caressant la tête abandonnée où les cheveux avaient un peu blanchi près des tempes.
Il n’y avait plus que leur couple. Maïté ne comptait pas. Elle remonta dans son appartement de jeune fille où tout était clair, d’un blanc à peine rosé, d’or à peine vif, de satins brochés pour atténuer leur éclat.
Ce ne serait pas encore pour aujourd’hui, l’explication et la menace ! Pas ce soir, qu’elle le séparerait de cette fille, de sa jeunesse intolérable, de sa minceur, de ses pieds dansants !
Elle lissa ses cheveux devant son miroir. Cette fille qui osait se coiffer comme elle ! Pour sûr elle venait de bas. Elle avait grandi près du Vieux Port. Dans les vieux quartiers elle avait pataugé dès l’enfance dans la saleté des maisons sordides, violée par quelque matelot ! Et il se contentait de cela, lui ?
Elle se déshabilla rageusement. La jeunesse avait-elle tant d’attrait qu’il la recherchât et que Maria la regrettât comme un paradis perdu ?
Longtemps elle se regarda, nue, encercla de ses mains sa taille, cambra son corps, le balança pour en éprouver la souplesse et la force. Puis elle imagina à cette fille des tares visibles, des seins fléchissant, un ventre que la débauche avait flétri, et, orgueilleusement, tâta le creux de son ventre intact, le renflement dur de ses seins dont les bouts roses pointaient comme sous le désir.
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La conférence de Lunois était annoncée.
— Iras-tu ? demanda Yvan.
Il lui parut que personne n’était moins fait que lui pour poser cette question. Mais il ne savait pas. Seul Salar avait su, car elle lui avait confié cet étrange engourdissement qui l’avait livrée.
« Tu étais prête, avait-il répondu. Une fille résiste jusqu’à ce moment-là. Et lui, en te sachant avec toute cette bande de garçons et de filles, a été persuadé qu’il n’avait rien à t’apprendre. »
— Moi, dit Yvan, je serais curieux de l’entendre ! Un type si averti qui se laisse prendre aux canulars… Quel dommage que ma famille ait une soirée ce jour-là ! J’aurais voulu savoir ce qu’il racontera à ce tas de retraités intellectuels et de rombières qui forment ce genre d’auditoire !
— Je n’en suis pas curieuse.
— Tout de même ! Quand je pense à ce qu’il a cru ! Toi et ton père !
Il rit, en la jaugeant du coin de l’œil. Elle leva les épaules. Elle enfilait ses souliers de daim, les seins à peine fléchis par le mouvement, le bras long et pur, la nuque inclinée. Sa peau dorée était fraîche aux doigts et aux lèvres. Elle l’écarta d’elle.
— Ce n’est pas le moment !
Son ton était tranchant, son œil dur sous ses paupières un peu relevées vers les tempes.
— Quand je pense, poursuivit Yvan, à ce qu’il a avalé !
Il riait. Elle le trouvait idiot, eut un mouvement d’impatience, tira sur la fermeture éclair de sa robe, hala son sac.
Les ascenseurs vrombissaient. On les entendait à présent qu’elle avait ouvert la porte de l’antichambre : ce petit carré qui séparait du bruit.
— Fâchée ? demanda-t-il, humble tout à coup.
— Même pas.
— J’avais peur…
— Reste là, dit-elle.
Elle ne voulait pas qu’il la raccompagnât. Elle referma la porte. Oui, le quitter serait aussi facile : fermer une porte et le laisser seul dans la vaste chambre d’où l’on voyait un ciel doux et traversé des petits nuages peints par Cézanne. Après tout, on peut se passer de ce rassasiement et de ce spasme. Il n’y avait qu’à vouloir, ou à chercher autre chose.
Elle ouvrit la voiture, démarra. L’air vif dépeignait ses cheveux, giflait sa joue, entrait dans sa robe. Elle évita de justesse une voiture et sentit, à sa rougeur d’émotion, qu’elle tenait tout de même à la vie. Yvan aussi tenait à vivre. Il n’y aurait rien de dramatique si elle rompait. Un peu de chagrin. Des lettres trop littéraires. Puis il se marierait sagement avec cette petite cousine des pâtes alimentaires sur laquelle sa famille avait misé pour sûr : tous ces petits affranchis étant faits pour la fonction de grands bourgeois.
Qui sait à quel point Lunois les avait travestis ? Elle en eut la curiosité, partit avant le retour d’Oreste.
La Côte s’encombrait déjà de touristes. Ce n’était pourtant pas la saison des campements, des plages souillées, des pinèdes jonchées de papiers sales. Mais le printemps hâtif multipliait les autos sur la route, rouvrait les hôtels du bord de l’eau, les cabarets. Des jazz apportés par le vent se collaient un instant à sa course. Les restaurants de la Croisette brillaient au bout du golfe.
Dans la salle du Casino elle se perdit parmi les auditeurs. Lunois parut. Le feu des projecteurs faisait reluire les cheveux argentés de ses tempes. Tous les hommes vieillissent-ils ainsi ? Et ceux d’une même époque se ressemblent-ils un peu ? Il avait cette hauteur de taille, cette aisance de mouvement, cette correction d’Oreste ; mais un masque plus ravagé, et, sortant des manchettes éblouissantes, des mains inattendues, presque féminines.
Il parlait d’abondance. Peut-être récitait-il des phrases souvent prononcées. Sa voix un peu sourde avait du charme. Elle l’écouta parler de la hâte de vivre, de la foi perdue avec la notion du péché. Était-il partisan du confessionnal ou voulait-il satisfaire ce public composé, en effet, surtout de gens d’âge ? Elle y reconnut plusieurs de ces demi-mondaines flétries, devenues maternelles pour leurs jeunes amants au point de les entretenir, celles qu’autrefois lui désignait, comme vestiges d’un autre âge, la petite bande, au temps où ils se plaisaient tous à parcourir la Côte en cortège d’autos avec bruit, rires et cris. Puis Lunois évoqua le climat, son soleil, cette mer qui était une invite à la nudité, ce renouveau du culte païen de la beauté : en somme les banalités redites. Elle regarda la salle, s’étonna de voir une telle attention sur tant de visages flétris. En quoi cela les touchait-il, ces constatations ? et même ce rappel qu’il faisait à présent des amours romantiques, et des amantes non étreintes ?
Elle l’écouta lorsqu’il parla de Freud et de l’attitude de la jeunesse, éclairée sur elle-même à coups d’articles médicaux et de documents physiologiques, sachant se dérober aux risques, affranchie des tabous séculaires, libre avec griserie et aboutissant, à force de rassasiements, aux complications insolites.
Elle redevint inattentive lorsqu’elle constata qu’il n’oserait rien dire de trop scandalisant pour ces gens hors de jeu qui se demandaient ce qu’était devenu ce domaine dangereux et enchanté, depuis qu’ils l’avaient déserté ou n’y appartenaient plus que par quelques mornes pratiques.
Elle s’ennuyait un peu, regarda de nouveau Lunois avec étonnement, fut réenvahie de souvenirs confus, jugea tout à coup qu’elle avait dû être autrefois entraînée par sa fureur et le désir de se donner la preuve que l’accusation stupide était sans fondement. Et, tout à coup, il se pencha et, d’où elle le voyait, dans ce bas-côté de la salle qu’elle avait choisi pour fuir les endroits où ceux de sa bande avaient coutume de prendre place, elle reconnut la coupe du visage, le profil aquilin, le menton accusé : la ressemblance.
On applaudissait. Elle se hâta, prit sa voiture, se jeta dans la nuit et dans la vitesse. La mer luisait parfois entre les maisons endormies et les végétations à feuilles coupantes. Les petites villes ne vivaient plus que par les enseignes lumineuses et les terrasses des boîtes de nuit. Elle eut envie de boire et songea au Pharos.
Le caboulot veillait, contre la mer. Elle y entra, regarda à peine les couples : ceux qui dansaient lugubrement un cha-cha-cha, les autres assis, perdus en eux-mêmes. Elle s’accouda au comptoir, se fit servir un gin. Une chaleur montait, la caressait jusqu’aux oreilles, et quelque chose comme un voile de brume s’écartait, fendu par le vent. Au second verre, elle eut soudain envie de rire, se retint de justesse, sentit une main se poser sur son épaule, se retourna. C’était Régine.
— Que faites-vous si seule ?
— Je rentre.
— Tiens ? Comme ça ?
Elle rit d’un rire incrédule.
— Venez plutôt. J’ai quelques amis.
Elle fit les présentations. Ils étaient tous du cinéma. Le nom de Servoz leur était parfaitement inconnu.
— Du gin ? du whisky ? C’est ma tournée !
Elle répétait les offres faites cent fois devant elle.
— Non, mon ange. On travaille trop tôt demain. Un jus de fruit, dit un des garçons.
— C’est vrai que nous faisons ici un bout d’essai. Pour l’Amérique. Une folle histoire de pirates. Je suis la vamp.
Puis ils se mirent tous à parler du film.
— Heurtal, vous savez ?
Non, elle ne savait pas. Elle les regardait, surprise, tous ces garçons autour de Régine ! Mais une autre femme était là, d’âge mûr, plus une gamine, accolée fortement contre l’homme, le plus âgé de la bande, qui pesait de tout son bras sur la maigre épaule de la fillette trop vite grandie.
— J’ai un beau rôle, dit Régine. Et que deviennent ceux de la bande de l’été dernier ?
— Eux ? fit Maïté avec un grand effort, parce que tout autour d’elle dansait avec les couples au rythme du jazz et qu’elle n’arrivait pas à retrouver les noms.
— Dispersés, fit-elle en rasant la table du plat de la main. Les uns à Paris. D’autres repris par les Fac. Les filles…
Elle ne savait plus au juste ce qu’elles étaient devenues. Bien sûr les Lebrault toujours à Marseille.
— Et votre flirt ?
Elle rit. Tout cela était très drôle : cette fille qui faisait son enquête. Pourquoi ? Qu’est-ce que cela pouvait bien lui importer ? Elle dit pourtant :
— Vous savez, Yvan, eh bien, il est presque fiancé. Les pâtes alimentaires. Cela se vend très bien.
Elle appela le garçon, tendit un billet, se leva.
— Au revoir. Amusez-vous bien ! Il faut que je rentre.
Le garçon revenait avec la monnaie au moment même où elle franchissait la porte. On la héla. Elle fit signe de garder tout, respira la nuit qui sentait la mer et la vase du petit port où pourrissaient des déchets de poisson. Elle pensa qu’elle était incapable de conduire, et pourtant embraya. L’auto eut quelques secousses avant qu’elle eût retrouvé la sûreté de ses réflexes. Et la sûreté vint pourtant, à mesure que l’air humide et froid battait son visage. Une sorte de détachement amusé était en elle. Que Lunois était stupide de vouloir expliquer le désarroi de la jeunesse ! Et que voulait dire Régine avec son flirt ? Pourquoi s’était-elle servie de ce mot démodé ? Un flirt. Autrefois. Très autrefois. Maintenant on couche. Pas de simagrées. Des choses nettes.
Une voiture la frôla. Elle vit, contre l’homme au volant, une femme renversée, distingua, au fond de la voiture, d’autres formes confuses. Une voiture où l’on faisait l’amour. Peut-être à tour de rôle. Et tout se perdait dans la vitesse, sans lieu fixe, détaché du réel. C’était cela la vie : aucun lieu de repos. Rien de stable. Tout fuyant, passant. Emporté vers quoi ?
Ces pensées confuses : « Rien ne demeure, rien n’est vrai », lui communiquaient une allégresse de délivrance. Rien ne vaut la peine de rien. Oui, pas même Oreste. Qu’il couche avec cette fille ! Elle, elle couchait avec Yvan. Tout sans importance…
Et Maria ?
Ici elle s’arrêtait. Maria n’avait rien de commun avec ces fantoches qui font les gestes de l’amour pour ce plaisir fulgurant et rapide. Oui, si rapide !
L’essence devait tarir car la vitesse tombait. Aucun poste n’allumait ses feux. La route vide, le moment où les hommes se tapissent dans les maisons pour fuir l’inéluctable jour nouveau, l’aube inexorable.
Elle se gara sur un bas-côté, ferma les portières par un survivant instinct de prudence, se laissa aller au sommeil.
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Oreste était sur le seuil. Il avait sorti sa voiture. Elle s’étalait blanche et longue, le cachant aux deux tiers, si bien qu’au tournant elle ne l’avait pas aperçu. Il était prêt à partir plus tôt que d’habitude. Elle avait lu l’heure matinale à son poignet.
— Enfin te voilà ! cria-t-il. Il se pencha vers la portière, souffla plus bas :
— Tu pourrais prévenir quand tu découches.
— Je ne pouvais prévoir.
— De mieux en mieux ! Comme cela ! Au débotté ?
Il riait d’un rire mauvais.
— Que t’importe ! Ne suis-je pas libre ?
— Non. Pas ici. Ici, il y a Maria.
— Tu t’en moques bien !
Elle avait baissé le ton. On ne sait quel vent peut entraîner la voix.
— Il est vrai, reprit-elle, qu’ici rien ne transparaît. Du moins tu le crois. Es-tu si habile ? Crois-tu qu’elle ne devine rien ?
— Elle sait qu’elle est tout pour moi.
— Drôle de manière d’aimer !
Elle démarra, fila vers le garage, vit au rétroviseur qu’il la suivait. Quand elle remonta vers la porte, il la rejoignit. Jamais elle ne lui avait vu cet air de violence.
— Tu tâcheras de ne pas renouveler cet incident ! Et tu n’as pas à me juger. Je suis un homme qui a une femme malade. J’ai des excuses. Mais toi !
— Moi, je ne trompe personne !
— Si, notre amour !
— Et toi, tu ne le trompes pas ? Toi, à ton âge, qui couches avec une fille aussi jeune que moi !
— Tu m’espionnes ?
— Non. Le hasard. Un matin chez Joste.
Sa langue butait à ses dents, sa gorge était sèche.
— Je rapportais le collier de Maria. J’ai vu. Tu lui paies des diamants. Comme à ta femme. Pas même cette pudeur !
— Parles-en de la pudeur ! Qui as-tu rejoint ? D’où viens-tu ?
— C’est mon affaire.
Il eut un mouvement si violent qu’elle ferma les yeux. Non, il ne l’avait pas giflée, mais il haletait, les narines battantes.
— Tu entends ! Je veux que tu cesses. Je ne veux pas de scandale chez moi !
— Il est vrai que tu n’y conduis pas encore cette fille ! Quant à moi, sois tranquille. J’en ai assez de te voir embrasser Maria avec ton visage mal lavé d’autres baisers. Si c’est cela que tu appelles notre amour ? Ce mensonge !
— Le tien finira.
— Et le tien ? Mais tu n’as le courage de rien. Ni de résister. Ni d’avouer à Maria.
— Je n’ai pas cessé de l’aimer.
— Ce n’est pas vrai ! Tu aurais quitté cette fille !
Il ne répondit pas. Il paraissait calmé. Il tenait, comme prêt au départ, la poignée de sa voiture. Puis il y monta. Il allait partir. Il partait.
Elle eut un cri.
— Oreste !
Il leva l’embrayage. Le moteur se tut. Il tourna vers elle un regard étrange, comme effrayé.
— Je ne sais pas pourquoi j’ai pris cette fille.
Elle en eut un espoir, dit d’une haleine :
— Tu la quittes ou je le dis à Maria.
Il la regardait encore d’un air égaré, eut un geste énigmatique, embraya, le moteur répondit. Il remua les lèvres. Peut-être avait-il dit des mots très bas. Elle n’en saisit rien. La voiture brillait déjà au fond du jardin.
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