La fille

Jeanne Galzy · Chapitre 14 sur 59

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La fille

Que faire des jours ? Elle n’osait…

Que faire des jours ? Elle n’osait plus accompagner Oreste ni le relancer à Marseille. D’ailleurs il ne le lui avait pas proposé.

Elle restait auprès de Maria.

Toutes deux usaient le temps en lectures et en rêveries. Maria disait :

— Pourquoi ne renoues-tu pas avec tes amis ? Vous vous amusiez autrefois…

L’autrefois sonnait comme un glas : le glas de ce temps d’ignorance où Oreste était le centre de leur vie.

— Je n’ai plus envie, répondait-elle.

— Mais je ne veux pas t’accaparer, ma chérie. Ne te condamne pas à ma vie d’infirme.

— N’emploie pas ce mot.

— Comment veux-tu que je dise ? Ma vie d’à demi morte ?

— Non, non !

Il fallait la faire taire. Elle posa sa main sur la bouche soigneusement fardée.

— Tu es belle, Maria. Ce sont les femmes laides qui sont mortes. Pas toi !

Dans sa paume, elle sentit l’effleurement d’un baiser, enleva sa main.

— Pourquoi ne vas-tu pas quelquefois avec Oreste ? poursuivit Maria. Vous en aviez l’habitude. Et puis j’ai tant d’achats dont je ne puis charger Madeleine. Elle est pleine de bonne volonté mais ne sait pas choisir. Tandis que toi, Maïté…

Elle se revit fendant en auto ces banlieues désordonnées, ces rues grouillantes, mangeant chez Basso à la table de Monsieur Servoz, comme disait le garçon qui s’honorait de la servir. Cela pouvait-il se recommencer ?

Elle restait perplexe, le fut plus encore lorsque Maria proposa : « Pourquoi ne prends-tu pas Maïté avec toi ? » et qu’une ombre passa sur le visage d’Oreste.

— Ces jours-ci j’ai beaucoup de travail.

— En quoi te gênerait-elle ? Juste le temps de déjeuner.

— Précisément, dit-il très vite, j’ai plusieurs déjeuners d’affaires. Un, précisément, aujourd’hui.

Il se dérobait.

Peut-être souffrait-il, comme elle en souffrait, de cette déférence plus marquée des domestiques, de cette manière de prendre des nouvelles par téléphone qu’adoptaient ces rares amis qui avaient appris le retour de Maïté : les parents de la petite bande, quelques brasseurs d’affaires, ceux qu’ils avaient tolérés entre eux pour quelques repas ou quelques réceptions. Peu nombreux, par bonheur, car ils avaient toujours préféré les rencontres mondaines, lors de quelque festivité, à des réunions plus intimes.

Maïté songeait : « Il ne désire pas ma présence. Lui ferais-je honte ? A-t-il gardé de son passé la morale timide des petites gens ? N’est-il pas comme mes anciens camarades, habitués par la richesse à vivre à leur guise ? N’y a-t-il que ceux-là de libres ? »

Un jour, elle les rejoignit. Ils s’empressèrent autour d’elle.

— Ça te réussit joliment les croisières ! cria Danielle, et Huguette fit écho.

— Tu nous manquais, dit Alain.

— Ma parole, tu as engraissé.

— Juste ce qu’il faut, constata Ross. Les voyages forment la jeunesse.

Une fille ébouriffée la regardait curieusement.

— C’est Régine Arnal, dit Alain. Elle te remplaçait.

— Dois-je quitter ? demanda Régine.

— Mais, mon chou, à présent que Maïté a pris goût aux voyages, la garderons-nous longtemps ? Et puis est-il si nécessaire d’être en nombre pair ?

— J’aime les impairs, dit Gilbert Ross. Ce sont des nombres décoratifs. Je vous prends toutes deux sur ma périssoire.

Comme autrefois, Maïté quitta sa robe, la jeta sur la plage. Ils pagayèrent allégrement. Ils étaient en vue de l’hôtel où elle avait rejoint Lunois. Elle y resongea. Des détails s’étaient estompés. Elle ne retrouva que son désarroi d’alors, sa torpeur, son dégoût, son grand désir d’oubli. Puis elle sentit qu’elle n’en avait fini avec rien : pas même avec cet attrait sourd, involontaire et impérieux, auquel elle avait obéi jadis et qui la rendait à présent attentive aux mouvements de Ross. Oui, même lui !

Il dit soudain, comme elle venait de remuer :

— Attention ! Ne fais pas chavirer ! Régine nage mal !

Alors il lui vint l’impulsion de faire basculer ce fuseau blanc voltigeant sur les vagues. Mais elle nageait trop bien. Elle s’en tirerait.

— Sais-tu qu’Yvan a fait une maladie de ton départ ? S’il ne s’est pas laissé mourir de faim, c’est tout juste. Solange l’a tiré de ce mauvais pas. Mais pas sans mal. Si tu as quelque sens de la justice, tu lui dois une compensation.

— J’y songerai, fit-elle, revenue au ton de la bande.

— Oh ! fit Régine, cela doit vous toucher, n’est-ce pas ?

Elle était blonde et romanesque. Maïté la jugea bonne fille et peu intelligente.

— Maïté est une dure, dit Gilbert. Il n’y aura pas d’effusions compensatrices. Elle lui signerait plutôt un chèque, s’il en était besoin.

— Tu es grossier, Ross. Yvan est un très bon ami. Je serais désolée que tu dises vrai. Il y a d’ailleurs peu d’apparence…

— Parce qu’il ne s’est pas jeté sur toi dès ton apparition ?

— Où est-il ? demanda Régine.

Ils le cherchèrent des yeux, ne le virent nulle part.

— Il aura déserté. Si ce n’est pas le grand amour, je ne m’y connais pas.

— Parce qu’il est parti ? fit Régine. En voilà une preuve !

— Tais-toi, reine de mon cœur ! Tu n’y comprends rien. Pas psychologue pour un sou !

Il fit voler l’embarcation. Elle piquait vers l’îlot rocheux.

— Attention ! conseilla Maïté. Pas de ce côté ! Un peu plus à l’est.

Elle pagaya. Ce mouvement calmait cette sorte de houle qui l’avait parcourue parce qu’elle avait senti l’odeur de l’homme et de la mer. Comme dans le yacht de Salar…

— Vous ne me croyez pas, dit Régine lorsqu’ils eurent abordé. Mais Yvan vous aime, j’en suis sûre.

Puis elle approcha de Maïté son visage aux lèvres épaisses, aux yeux légèrement étirés vers les tempes et murmura à voix basse, après s’être assurée que Gilbert était encore occupé à tirer son canot sur le sable :

— Vous savez, entre nous, Yvan, c’est le seul que je n’aie pas eu.

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