La fille
À l’hôtel on avait répondu
— Monsieur Lunois est sorti.
— Je sais qu’il est ici et qu’il travaille.
— Mademoiselle est mal informée. Monsieur n’est pas ici.
— Où est le gérant ? demanda-t-elle.
Elle était sûre de ne rien tirer du portier. Mais le gérant serait peut-être plus accessible. La standardiste transmit le message.
— Monsieur Lunois est à Marseille, faisait répondre le gérant.
Cet hôtel était une forteresse. Tout était prévu. Lunois pouvait en paix écrire. Que dirait Oreste si plus tard il lisait le livre ! Et Maria ? Maria surtout qui pour sûr le lirait !
— Servez-moi un whisky glacé, dit-elle au garçon.
La salle à manger ouvrait sur la mer, le salon aussi, et aussi le bar. À croire que l’hôtel était sur pilotis. Et il l’était, à peu près, ayant été construit sur une avancée de roche. Elle but, demanda de l’eau et un autre whisky. C’était désaltérant et excitant un peu. Son cerveau fonctionnait à merveille. Lunois était là. Il n’y avait qu’à savoir dans quelle chambre ou quel appartement. Un appartement plutôt, pour avoir du silence, et la vue de la mer, naturellement. Un homme qui vient de Paris ne peut que rechercher le large. Déjà des passagers s’éveillaient de leur sieste. Un homme descendit avec une femme très décolletée. Puis un autre couple rejoignit le premier, et elle dut entendre le récit de leurs exploits sportifs.
Alors lui vint l’idée de retenir une chambre.
— Une chambre sur la mer, spécifia-t-elle.
— On la voit de partout.
— Plus ou moins, je pense. Menez-moi vers celle qui domine le plus la mer.
— C’est au bout du couloir. Mais il n’y a là que des appartements. À cet étage, ils sont loués.
— Et plus haut ?
— Plus haut, également.
— Et rien ne sera libre dans quelques jours ?
— On ne sait jamais.
Elle descendit, déçue, loua un canot à moteur et, en face de l’hôtel, prit du recul.
Des tentes devaient plonger les chambres dans une lumière voilée. Mais l’appartement du second étage était clos, à part une fenêtre aux volets mis en clé. Sans doute pour ne laisser passer que le jour nécessaire à éclairer une table de travail. Elle remonta, frappa à la porte. Peut-être était-ce l’heure du courrier et attendait-il quelque message, car des pas s’approchèrent et il ouvrit.
Il était là, pâle et étonné, comme sorti du fond d’un sommeil.
— Je suis Marie-Thérèse Servoz, dit-elle.
Il y eut un silence. Le temps de penser qu’il allait l’éconduire. Mais ses réflexes mondains furent plus puissants que son désir de tranquillité. Il s’effaça pour la laisser entrer.
— Vous avez tort de vous faire renseigner par mes camarades, dit-elle, aussitôt agressive. Ils vous ont monté des canulars. C’est pour cela que je suis venue.
Il avait le jour dans les yeux. Il changea de place. La lame de clarté reposa entre eux sur le parquet.
— Je vous remercie, Mademoiselle, mais canular ou pas, cela m’a donné l’idée directrice d’un livre. Un roman a toujours besoin de s’appuyer sur un fait. Vrai ou non. Une apparence de probabilité suffit. Et tout est probable puisque tout est possible.
— Transposez au moins puisqu’il est des fils amoureux de leur mère. Je ne veux pas que votre livre pût un instant nous troubler !
Sa voix tremblait. Elle n’avait pas songé qu’elle pourrait ainsi s’émouvoir. Elle sentait son regard attaché sur elle. Insistant, aigu, indiscret. Elle pensa que sa robe avait peu d’épaisseur d’étoffe, serra les genoux.
Il baissa la tête, passa la main dans ses cheveux. Les enfants ont de ces gestes quand ils sont embarrassés. Par là, il lui devint moins antipathique. Elle espéra pouvoir le gagner.
— Vous ne voudriez pas qu’un de vos succès fût pour nous quelque chose d’insupportable si l’un de nous croyait se reconnaître ? Transposez ! L’effet sur le public sera pareil.
— Bien sûr, dit-il, cela arrive d’être amoureux de sa mère. C’est le premier amour de bien des petits garçons.
— Alors ?
Elle l’encourageait à accepter ce thème. Elle cherchait quel exemple lui en donner. Tout était normal autour d’elle. Même dans sa bande de camarades.
Il dit tout à coup :
— Pourquoi êtes-vous venue ? Si vous étiez tranquille, tout vous eût été indifférent.
Elle eut un recul, vit la main d’Oreste sur le tableau de bord de la voiture, puis, sur son épaule, sentit le poids de la tête endormie. Non, ce n’était pas possible ce que cet homme voulait insinuer ! Une tendresse, la plus profonde des tendresses. Tout était pur. Rien que ce pincement au cœur quand il apparaissait après une attente, ce désir de sa présence, cette joie de sa vue, de son contact. Rien, pas même la pensée de ces plaisirs que prenaient les autres et qu’ils lui offraient en vain : « Pour qui te gardes-tu ? » avait un jour dit Ross.
— Pardonnez-moi si par mes paroles je vous ai troublée. J’ai peut-être hâté votre prise de conscience…
Lunois parlait doucement. Elle le voyait toujours à contre-jour, avec cette carrure d’homme puissant qui rappelait un peu celle d’Oreste, et aussi sa façon de se tenir debout, un peu penché en avant.
— Petite fille, pardonnez-moi.
Devinait-il son bouleversement ? Elle perdait pied. Pourquoi, en effet, ne s’était-elle prêtée à aucune des tentatives de ses amis ? Pourquoi Salar, qui lui plaisait pourtant, lui avait-il dit : « Pour qui vous défendez-vous ? » lorsqu’en dansant il l’avait serrée contre lui au point de lui faire sentir son corps ? Elle fit effort pour répondre :
— Je n’ai rien à vous pardonner, alors que revenaient en elle des gestes à demi oubliés et qui prenaient soudain leur sens exact. Des habitudes de toujours dévoilaient d’un coup leur secret, et elle restait fascinée, à dénombrer tous ces indices : son refus de tout autre contact et sa joie de le sentir proche, son dégoût de tout autre baiser, et ses lèvres savourant la joue au dur maxillaire et cette petite place douce sous la pommette en saillie.
— N’ayez pas de peine, je vous en prie, disait Lunois.
Il venait vers elle et, soudain, lui parut secourable.
— Ce n’est pas vrai ! dit-elle faiblement.
— Bien sûr, ce n’est pas vrai.
Il lissa ses cheveux, comme on fait aux enfants, et elle restait figée, incapable de réaction, perdue en elle-même. Elle regardait sans le voir ce visage s’avancer vers le sien. Mais elle fut forcée de sentir cette bouche aux lèvres préhensives. Elle voulut crier et ne put. Elle se sentait paralysée, comme engluée d’inertie. Cette force d’homme qui la soulevait, c’était celle à laquelle elle s’était tant de fois abandonnée quand Oreste la portait dans ses bras. Qu’avait-on dit ? Qu’elle l’aimait ? Oui, plus que tout au monde. Sans jamais rien d’impur. Mais où était la pureté ?
Incohérentes, la colère, la peur passaient en elle. Pourquoi avait-elle refusé Ross, Yvan, Salar ? « Non, je ne l’aime pas ainsi ! » s’affirmait-elle pour repousser cette certitude épouvantable.
— Pourquoi ne me parles-tu pas ? dit Lunois.
Il essayait de la caresser. Elle fermait les yeux, serra les lèvres, les bras, les genoux. Elle était sur ce lit comme une gisante. Il s’arrêta. Mais toutes ces filles ont couché cent fois, et quand elle se débattit, il crut à un stratagème, s’échauffa de sa résistance.
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