La fille
Ils revinrent dans la nuit. Elle conduisait…
Ils revinrent dans la nuit. Elle conduisait d’une main sûre. Par la glace inclinée, le vent battait avec son odeur marine. Elle dit :
— Elle s’est très bien passée, votre conférence.
Il eut un mouvement d’auteur, répondit trop vite :
— Elle vous a intéressée ?
Quelle naïveté lui donnait sa vanité ! Pendant qu’il dissertait, elle s’était demandé jusqu’où pouvait aller sa pénétration, puisqu’il n’avait pas deviné qu’une raison irrésistible l’avait poussée à quitter au plus tôt le restaurant, et qu’il n’avait pas même vu son émotion lorsque Oreste était entré avec cette fille.
Elle tenta pourtant de le complimenter, mais il avoua :
— À force de parler de l’amour, on croit savoir. Et je ne sais rien. Qu’est-ce qui peut expliquer pourquoi un être vous devient si frénétiquement désirable qu’il efface le monde ? J’ai jadis aimé les choses de la terre, et je ne sais plus ce qu’est un paysage, un ciel, un soleil. Tout meurt et n’est plus que cendres.
Elle ne pouvait pas lui répondre : « À cause de lui, c’est vrai que tout s’est éteint. Et pourtant, j’ai été sensible aux soirs d’été, aux nuits, à la mer ! »
— Où dois-je vous arrêter ? demanda-t-elle.
— N’importe où sur votre route. À Toulon, si vous voulez. Mais ne puis-je vous accompagner plus loin ? À Cassis il y a une gare.
— Un peu hors la ville. Il faut monter.
— Je le puis encore. Vous me laisserez à votre grille. Je serai au moins près de vous tout le temps possible et je verrai où vous vivez !
Il lui prit la main. Elle la retira.
— Pourquoi es-tu si dure ? Qu’as-tu contre moi ?
— Rien. Rien.
Elle tourna vers lui son visage : juste le temps d’apercevoir la lèvre qui tremblait un peu, les narines plus ouvertes, son air de souffrance. Elle murmura :
— N’ayez pas de la peine ! Je ne le veux pas !
— Alors ?
Il avait posé sa main sur son genou. Elle en sentait le poids et la tendre pression de la paume resserrée sur elle. « Qu’il n’ose pas plus ou je fais une embardée ! » Elle s’écarta un peu. La main suivit.
Alors elle dit entre ses dents : « Cessez ! » Et il obéit comme un enfant.
Les arbres défilaient, à peine suscités en blancheurs cendreuses qui retombaient, écroulées d’un coup, happées par la nuit. Elle se disait les noms des bourgs, des villes, apparus toujours par leur côté d’usure, de crasse, de déchets, d’utilité industrielle. Elle accélérait malgré elle et Lunois ne parlait plus. S’exprimer était vain. Rien de communicable. Du bruit, pour soi. Pas plus.
« Pourquoi n’allons-nous pas vers la mort ? » pensa-t-elle. Mais l’instinct subsistait : elle évita de justesse une voiture, cria d’un cri sans forme, strident et qui semblait exprimer la douleur.
— D’un peu plus… dit Lunois.
— Oui. Dommage, peut-être.
Il eut un geste qu’il ne put dompter, lui posa la main sur l’épaule et elle sentit de nouveau avec impatience le poids de cette main.
— Je vous supplie, implora-t-elle.
— Pourquoi ?
— Je ne sais pas moi-même.
— Vous portez un terrible amour !
Elle faillit faire une embardée, redressa à temps.
Ses réflexes jouaient avec certitude. Elle en fut surprise comme si, sans elle, ses mains avaient agi.
« Un terrible amour », avait-il dit. Ah ! Il ne fallait pas qu’il comprenne !
— Vous êtes stupide. Personne. Je vous l’ai dit !
— Alors ?
Il revenait à l’espoir, avec cet entêtement de la vie qui ne tend qu’à être.
— Alors, ma petite fille, pourquoi ? Qu’ai-je fait ?
La route adjacente descendait vers la mer. Elle la reconnut. Il fallait s’y engager pour aboutir à la grille. Mais il fallait vider Lunois. Le vider. Le terme la frappa par sa brutalité.
— Où voulez-vous descendre ?
— Ne vous occupez pas de moi. Je remonterai à pied. On j’irai à l’hôtel. Ici, on me connaît.
L’élan était donné, la voiture engagée sur le chemin. Les poussières de silex crissaient sous les pneus, rejaillissaient en pluie bruissante. Elle arrêta devant la grille. Il ouvrit la portière, puis brusquement se rejeta vers elle, écrasa son visage contre son visage, l’immobilisa.
Elle opposa à son baiser ses lèvres dures, et pourtant elle avait pitié, et quand il fut debout et qu’elle vit sa haute taille, sa largeur d’épaules, ce corps d’homme qui a vécu et qui va descendre vers la mort, elle eut un instant d’attendrissement.
De la main, elle lui fit un signe léger, dont elle ne savait elle-même ce que par là elle voulait lui dire, si ce n’est qu’elle projetait ainsi vers lui un peu de sa vie, à travers l’air, la distance, l’adieu.
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