La fille

Jeanne Galzy · Chapitre 35 sur 59

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La fille

Sa voiture filait le long du Rhône.…

Sa voiture filait le long du Rhône. Elle revoyait les montagnes pelées, avec leurs longues crevasses blanches d’où l’on extrayait les pierres, au-dessus du fleuve large, d’une eau épaisse, que plissaient les piles des ponts. Un ciel d’azur pesait, extraordinairement dense.

Adrien Lunois n’avait pu la suivre plus loin que Lyon, et son adieu l’avait émue. Se pouvait-il qu’un homme au faîte de la réussite, encastré dans une famille, pût avoir à son départ de telles larmes ? Car elle avait vu pleurer ce visage officiel dont les hebdomadaires avaient répandu l’image pensive.

« Ma petite fille », lui avait-il encore dit en la quittant. Ce mot qu’Oreste disait peut-être à une étrangère…

Elle entendit vociférer des injures au milieu du bruit des freins d’un camion, pensa qu’elle avait échappé à quelque accident, ralentit un moment sa course, puis reprit sa vitesse.

Les villes ouvraient leurs rues entre ces maisons aux vies ignorées, préservées peut-être. Mais où était-on à l’abri ? Mensonges de quelques nuits, illusion du plaisir : tout était vain.

Maria l’attendait, assise contre les balustres de pierres dominant le jardin en contre-bas. Elle la vit rougir, puis sentit son parfum, la tiédeur de ses seins à travers la robe où elle avait appuyé sa joue, le baiser sur son front.

— Ma chérie !

Un instant fut d’oubli total, d’éternité bienheureuse. Puis elle se détacha d’elle, la regarda. Maria était toujours la même, un peu rose d’émotion sous sa peau mate, avec ce léger hâle que donne la chaleur, même à l’abri du grand soleil.

— Tu as bonne mine, dit Maria. Tu es très bien habillée.

— As-tu de ses nouvelles ? interrogea Maïté.

Elle avait retenu jusque-là sa question, pour ne pas assombrir sa première joie.

— Avec les événements actuels, il a eu des retards, des empêchements… Il n’a pu encore se libérer. Tu es déçue ? ajouta-t-elle en voyant le visage durci, les yeux devenus plus obscurs. Je n’ai pas pensé à t’écrire que tu pouvais prolonger ton séjour… Peut-être aurais-tu mieux aimé rester à Paris ?

— Et il n’a pas fixé de date ?

— Non. Rien ne dépend de sa volonté.

« Elle l’excuse encore », pensa Maïté avec une brusque colère. Cette fille le tenait ! Et aussitôt elle songea qu’une autre femme pouvait à cause d’elle avoir le même cri. « Après tout, tant pis ! qu’elle souffre ! je souffre bien, moi ! »

Elle se le disait avec feu comme si cette souffrance d’une inconnue eût pu compenser sa propre souffrance.

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