La fille

Jeanne Galzy · Chapitre 44 sur 59

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La fille

— Pourquoi ne portes-tu pas ton bracelet ?

— Me vois-tu avec ce bijou si oriental sur mes robes modernes ?

— Il se plaint de te voir dédaigner son cadeau.

— Il s’aperçoit donc de ce que je fais ?

— Il me parle si souvent de toi, je t’assure. Tu lui fais souvent de la peine sans t’en douter.

— Mon bracelet est resté à la bastide.

— Envoie un domestique le chercher. Montre que tu y tiens.

— C’est enfermé avec des papiers. J’irai moi-même. Après tout, je peux coucher là-bas.

— Y penses-tu ! Seule dans cette grande maison !

— Il y a le concierge et le jardinier, femmes et enfants. Cela suffit, j’imagine.

— Tu ressembles à Oreste. Moi, je mourrais de peur. Cette maison est si grande !

Elle la trouva grande, en effet, quand son pas fit craquer le plancher qui datait du grand siècle. Dans l’aile de l’est, rien n’avait été dérangé. Le paravent était replié, comme elle l’avait laissé. On n’avait pas osé le déployer devant les flammes du feu hâtivement allumé. Sur le coffre incrusté de nacre, au pied du Bouddha, une lettre négligée attendait encore. Elle la décacheta.

« J’ai couché au Ritz et je me suis fait donner votre chambre. Il n’y avait plus votre parfum : s’eût été trop beau. Mais vous auriez souri d’un vieil homme à ce point juvénile qu’il a cru étreindre et serrer contre lui un corps de jeune fille. Je t’ai eue en rêve, ma petite enfant. »

« Le fou ! » pensa-t-elle.

Mais, plus tard, quand elle se coucha, cette idée l’obséda que Lunois ait pu jouir d’elle malgré son absence. Elle se leva, s’approcha de la cheminée, écarta le petit paravent qui l’empêchait de voir les flammes. Elle les regarda danser avec leurs couleurs de soleil couchant.

Pourquoi avait-elle eu le brusque désir de venir là ? Était-ce pour rechercher le bracelet ? Elle le sortit du coffret, en fit jouer les éclats devant les flammes, s’imagina la fille qui l’avait choisi, porté peut-être.

Le feu crépitait dans le grand silence de la nuit. La bûche qu’elle venait d’y ajouter sifflait doucement. Elle passa une robe de chambre et de pièce en pièce, alluma les lustres, traversa l’appartement de Maria, sentit son odeur de jasmin.

Qu’est-ce que racontait ce vieux fou d’Adrien Lunois ? Elle se dit : « Ce n’est pas possible ! » et ouvrit la porte sur l’appartement d’Oreste.

Sur le bureau, le grand buvard, où trainaient quelques lettres à en-tête, le classeur de cuivre, un des tiroirs mal refermé, un briquet oublié semblaient avoir été quittés à la seconde. Il s’asseyait là. Il s’était assis là peu de temps et il y avait laissé son désordre vivant.

Elle poussa la porte de la salle de bains, sentit son eau de Cologne, retourna s’asseoir au bureau, posa ses mains sur le buvard de cuir, mania le coupe papier d’ivoire et le roman policier dont il avait ouvert les pages.

Qui sait ? S’il était là, et qu’elle eût pu oser lui dire : « Je t’en prie, n’importe quelle femme ! mais pas de mon âge ! C’est trop affreux ! » aurait-il compris ?

Aurait-il compris qu’elle souffrait davantage depuis qu’elle connaissait cette tendresse d’homme pour une fille qui aurait pu être son enfant ? Adrien Lunois la lui avait révélée. Et c’était cela qui était insupportable ! Maria était moins frustrée. Ce qu’il donnait à sa jeune maîtresse, il n’aurait pu le lui donner. Mais elle, elle !

« Oui, elle me vole de lui ce qui était à moi, uniquement à moi ! »

Et, une fois de plus, tout revint : cette tendre émotion qu’elle sentait en lui quand il la regardait devenir jeune fille, ses attentions pour elle, sa fierté, les soirs où ils dansaient ensemble, leurs fugues vers les grands restaurants de la Côte, leur amusement d’être pris pour un couple, et jusqu’à cet hôtel où ils avaient habité un appartement avec deux entrées, mais où les chambres n’avaient qu’une même salle de bains.

Le buvard de cuir portait une légère éraflure, sans doute faite par l’écusson de sa chevalière. Elle en suivit du doigt le tracé, comme si elle cherchait, en retrouvant son mouvement, à susciter l’image de cette grande main virile, et de nouveau elle la vit sur le tableau de bord de la voiture, surgie du soir lointain où, tandis qu’elle conduisait, il s’était assoupi. Sur son épaule, elle sentit le poids de cette tête endormie et qu’elle découvrait, pour la première fois, dans l’abandon du sommeil, avec ses paupières closes, meurtries de si légères rides, et ce grand air de félicité mystérieuse.

Alors elle se leva, tourna le commutateur, ouvrit la porte de la chambre et, dans l’ombre, s’approcha du lit.

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