La fille

Jeanne Galzy · Chapitre 59 sur 59

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La fille

Le soir elle dit à Maria

— C’est avec Ross que j’ai déjeuné.

— Tu as eu bien raison. C’est un gentil garçon, à ce que disait ton père.

— J’ai regretté de te laisser seule.

— Mais, chérie, je ne suis jamais seule. J’ai mes souvenirs.

Elle cessa de piquer le canevas de sa grosse aiguille, laissa tomber ses mains sur sa robe de deuil, parla doucement :

— Tu sais, quand il était là, sa présence les écartait. Je ne vivais que du présent. S’il partait, j’attendais son retour. Comment aurais-je eu le temps de regarder en arrière ? Je vivais tendue vers lui !

— N’était-ce pas trop dur de l’attendre ?

— Pourquoi ? Puisqu’il revenait ! Autrefois je courais vers lui. J’avais de telles hâtes ! Maintenant, je ne le pouvais plus. Mais c’était pareil. C’était comme si j’étais projetée vers lui, tout entière !

« Oui, tout entière ! C’était ainsi quoique sans geste, sans un pas vers lui. Même furieuse contre lui ! Même dégoûtée de le sentir venir de chez l’autre ! Mais Maria n’avait pas su… Comme elle avait été épargnée ! »

Et la tentation revint : « Pourquoi serais-je seule à souffrir ? Un mot, un seul mot et elle saurait ! »

— Il y a des nuits, dit Maria, où il me semble que les barrières tombent. Il est vraiment là, près de moi !

« Pour moi aussi ! Pour moi aussi ! quand j’ai pleuré sur ce portemanteau où pendait sa veste, quand j’ai mesuré sur son lit sa place exacte ! Et j’ai toujours sur mon épaule le poids inconnu, ce poids senti pour la première fois d’une tête abandonnée. »

— Tu ne peux pas comprendre, dit Maria, mais je cours encore vers lui. C’est venu peu à peu. Je l’ai retrouvé ! Mais pourquoi te dis-je cela ? Tu es trop jeune. Tu vas me croire folle.

— Non ! Je comprends ! je te comprends !

Elle avait tendu la main. Maria d’un petit geste retira la sienne. Elles se regardèrent, détournèrent les yeux.

— Mais non ! Toi, tu vis ! Tu vas être reprise par la vie ! Tu l’es déjà, dit Maria. Tu le vois bien… Ross…

— Ce n’est pas vrai ! Je ne peux plus vivre.

— Allons ! Mais ce n’est qu’un moment. Cela passera. Tu n’es pas comme moi ! Tu peux, toi, tu peux !

Pourquoi voulait-elle la pousser vers un destin normal ? Pourquoi disait-elle : « Toi, tu peux ! » d’un ton si éclatant ? Pourquoi avait-elle l’air de s’assurer d’une victoire ?

— Non. Depuis sa mort, il n’y a plus que lui en moi !

Elle l’assurait de sa voix agressive. Il ne manquerait plus que Maria ne voulût pas l’admettre ! Oreste était aussi à elle !

— Ne parle pas ainsi, chérie ! À ton âge, c’est impossible. Non, cela ne peut pas être ! Ce serait monstrueux !

Le mot la frappa comme un coup asséné. Monstrueux ?

— Voyons, – et la voix de Maria baissa de ton – tu vivais quand il était là. Tu ne t’en faisais ni scrupule ni faute !

— Il le fallait bien !

— Pourquoi le fallait-il bien ?

Le visage l’interrogeait avec une anxiété soudaine. Maïté détourna son regard.

— J’étais jeune.

— Bien sûr, dit la voix rassérénée. Je le lui ai répété souvent. Mais il gardait les jugements sévères d’autrefois. J’avais beau lui expliquer que les temps étaient différents et si différentes les manières de vivre ! Il s’entêtait. J’étais obligée de le calmer. Je lui racontais ce que je savais de tes jeunes amies pour qu’il comprenne que tu n’étais pas la seule à être avide. Il s’obstinait à ne pas l’admettre pour toi. Que de fois je t’ai défendue !

— Vraiment ?

Elle aussi s’était redressée. Cette indulgence de Maria lui paraissait soudain avoir quelque chose d’agressif et de suspect.

— Il était si emporté, si violent ! Il eût voulu t’attacher uniquement à lui, comme dans ton enfance où il te tenait lieu de tout ! C’était insensé. Je ne voulais pas qu’il tirât à lui tout l’amour dont tu étais capable. Il n’en avait pas le droit ! Tu en avais besoin pour ta propre vie. Pour ta vie. Pas pour la sienne ! Alors, quand tu es partie, j’ai été soulagée.

— Toi, Maria ?

Elle la regardait comme jamais connue. Qu’allait-elle lui dire ? Comment se pouvait-il ? Maria avait souhaité son départ !

— Oui. À cause de lui, bien sûr ! Pour le délivrer ! J’essayais de lui faire admettre que notre amour pour toi ne devait pas être une prison. Tu t’en étais évadée. Ton instinct avait vu juste. Mais on aurait dit qu’en te perdant il avait tout perdu ! Il s’accrochait à moi. Je le consolais…

— Tu le consolais, répéta Maïté, la voix dure. Car, aussitôt elle s’était vue devant ce vide sans consolation qu’avait été pour elle l’absence d’Oreste. Ni l’amour de Salar, ni le goût du plaisir, ni la longue croisière sur une mer étincelante n’avaient effacé cette haute silhouette, ce beau visage à grands méplats, la pommette haute, le front pur, les cheveux frisés qu’elle retrouvait aux statues des dieux. Et rien n’avait comblé ce besoin de lui, de s’appuyer à lui, de se jeter sur lui en l’embrassant, en sentant sa dure poitrine !

— Après, tu es revenue, et cela a été pire !

« Pire ? » Le tremblement qui montait de ses genoux à ses reins, et de ses reins à ses mains, lui devint plus sensible. Elle n’aurait pu articuler un mot. Mais Maria n’attendait rien. Elle parlait, comme pour elle-même, parce qu’il fallait qu’elle s’exprimât tout haut, et non plus en mots informulés, retenus par la crainte ou l’habitude du secret.

— Il t’imaginait chaque jour aux bras d’un autre amant, comme si ton désir de quitter Salar t’était venu du besoin de changer. En vain, j’essayais de le persuader que ton retour prouvait ta tendresse pour nous, il ne cherchait qu’à savoir qui allait remplacer le prince. Tantôt un de tes amis, tantôt l’autre lui étaient suspects. C’était faux, puisqu’il désavouait son soupçon dès le lendemain d’une de ces nuits où je l’entendais, dans sa chambre contiguë à la mienne, aller et venir sans fin.

Quelquefois pourtant il consentait à l’admettre qu’à ta jeunesse il fallait de la jeunesse. Quand tu rejoignais, comme autrefois, quelqu’un de la petite bande, il se détendait un peu. Il redevenait charmant. Je me reprenais à espérer. C’était une crise, la dernière. Celle de l’homme qui sent sa fille lui échapper. D’un père qui sait que sa force ne servira plus à soutenir une jeune vie née de lui, lui appartenant. Oui, je l’espérais !

Maria se tut. L’ombre s’était faite sur le jardin et les retenait toutes deux dans l’orbe de la lampe. La nuit était un mur qui rendait impossible toute évasion.

« Si je partais », pensait Maïté. Mais elle restait, impuissante à sortir du cercle éclairé où Maria, la tête penchée, regardait son passé et en faisait à haute voix l’inventaire.

« Veut-elle me faire partager ce qui a été sa souffrance ? Ah ! Ne plus entendre ! Ne plus entendre cette voix, baissée d’un ton depuis la mort d’Oreste, plus gutturale, plus sourde aussi, traversant je ne sais quels voiles. De deuil ? De douleur ? De rancœurs impuissantes ? Oui, c’est cela : de rancœurs ! Comme si quelqu’un pouvait mener le jeu ! Comme si j’avais fait quelque chose de volontaire ! »

Et elle regardait les murs d’ombre qui les retenaient toujours là, dans le faisceau rond de la lumière, l’une ne pouvant pas plus fuir que l’autre : toutes les deux paralysées.

Maria avait repris haleine, bu une gorgée d’air qui sembla lui permettre de poursuivre :

— Je tâchais de le forcer à se distraire. Je l’incitais à sortir. Je savais ce que je risquais, mais je le préférais délivré, et loin de moi. Moi, je savais souffrir. Je connaissais ma résistance. La maladie me l’avait appris. Tandis que lui… Comment évaluer sa douleur et ce qu’il en pouvait supporter ? Le croirais-tu ? Nous avions retrouvé une sorte d’équilibre. Il riait parfois. Il rajeunissait d’allure. Il avait repris sa coquetterie. Un jour, en riant, il renversa la tête en arrière, et je vis ce petit trou d’ombre, que causait l’absence d’une prémolaire, récemment comblé. Je vis aussi qu’il s’habillait avec plus de fantaisie. Il osait des tissus plus clairs, des flanelles sportives. Enfin il reprit goût à l’avion, aux voyages, aux nouvelles entreprises. Il partit au Maroc, tu te souviens ? « Ah ! Si elle criait le nom de cette fille, que dirait Maria ? » Deux fois, trois fois déjà, elle avait été tentée d’arrêter ainsi ses paroles.

Au fond d’elle-même, elle l’implorait : « Tais-toi, Maria, ma chérie ! » Et pourtant « ma chérie » sonnait faux à cause de cette distance soudaine entre elles, de cette étrange attitude de Maria qui parlait comme un automate, incapable de s’arrêter.

— Tout semblait redevenir possible à vivre. Il s’accusait d’intransigeance. Il me disait : « J’ai trop oublié ce qu’est la jeunesse, ses désirs, ses besoins, son jeu avec la vie. Car elle joue à vivre, n’est-ce pas ? Elle joue. Rien n’est grave ! » J’affirmais. J’essayais de sourire, de prendre tout légèrement. Je l’encourageais à partir. Quand il revint du Maroc, il me parut avoir pris son parti de tout. Et toi-même tu paraissais détendue, calmée. Je respirai ! Tout redevenait normal, quotidien. Tout reprenait sa place exacte. Il avait fini par admettre que tu aies une vie en dehors de la nôtre.

Il me dit un soir sur la terrasse :

— « La jeunesse jette sa gourme. Il faut le comprendre. »

Je le comprenais. Je l’avais souhaité. Je souhaitais tout ce qui pouvait me le rendre, l’empêcher d’être hanté par toi. J’ai pu croire qu’il avait traversé la crise. Il allait me réappartenir. Sa pensée ne serait plus fixée sur toi. Il ne serait plus empli de cette peine qui refoulait la joie que je pouvais lui donner. Car j’étais sa femme. Je pouvais être encore sa femme…

— Tais-toi ! Je t’en supplie, tais-toi !

Elle le criait enfin, malgré le tremblement qui ne la quittait plus. Il fallait empêcher Maria de poursuivre. Oui, elle le savait ce qu’elle allait dire ! Il fallait la frapper, avant, avec des mots ! Pour qu’elle se taise !

— Il avait une maîtresse. Le savais-tu ?

Maria battit à peine des paupières. Les mots ne l’atteignaient pas.

— Je le savais. Cela comptait si peu ! Une maîtresse ! Si elle avait été comme moi, si elle avait pu me remplacer, j’aurais souffert. Mais non ! C’était une fille d’un autre âge, d’un autre milieu. Ce n’était pas une rivale. Elle n’entrait pas dans notre univers. Et je préférais qu’il fût loin de moi, mais libéré !

— Tu le savais et tu y consentais !

Ah ! la folle qui avait accepté ce partage, qui l’avait peut-être provoqué ! Que croire d’elle ? Qui était-elle ? Quel rôle avait-elle donc joué ? Tout s’écroulait. Et pourtant, dans son effarement, fondait sur elle une terrible joie, si intense, proche des larmes et du désespoir.

— Puis vint cette nuit où il était rentré en tenue de soirée, pour la dernière fois. Il est monté comme un fou dans ma chambre. Il t’avait vue. Il t’avait vue avec un homme. Il hoquetait : « Un homme de mon âge ! » comme si c’était le pire, l’offense impardonnable. J’ai dit : « Calme-toi ! Sur elle tu n’as aucun droit ! » Alors, il a eu un cri étouffé, et, sans me répondre, il est parti !

Maria s’était arrêtée. Il y eut un silence.

Allait-elle prononcer les mots après lesquels tout serait fini ? Ne pourraient-elles jamais plus ensemble se retourner vers ses images, le pleurer ensemble, l’aimer ensemble ?

Maïté baissa la tête, enfonça son front dans ses mains.

Elle ne voulait plus rien voir. Ni ce corps gisant sous la bâche, ni ce sang qu’avait bu la route, ni dans le visage de Maria, figé, étranger, implacable, ce regard qui peut-être avait tout compris.

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