La fille
La maison était vide. Elle vit le…
La maison était vide. Elle vit le bout de cigarette qu’il avait jeté sur le pavé de marbre blanc et noir. Aucun domestique n’était encore levé. Elle entra chez elle, prépara son bain.
De vagues souvenirs se mêlaient à sa sensation de fatigue. Qu’avait-elle dit à Ross ? Elle ne retrouvait rien. Un vide d’où ne montaient que de rares images.
Toutes de la veille. Oreste et ses tempes où s’inscrivait son âge. Puis ce visage inconnu, cet homme étranger qui l’avait un instant regardée…
L’eau douce et chaude l’enveloppa. Elle s’y laissa flotter. L’eau supprimait la pesanteur, rendit tout léger, facile. Elle songea aux noyés à la dérive, aux suicidés, veines ouvertes. Pourquoi pas après tout ?
Elle le dit et sentit sa rage de vivre. Non ! elle n’abandonnerait rien ! Elle resterait là pour le surveiller ! Maria ne savait rien défendre. « Cet amour qui accepte tout ! » Elle leva une épaule. L’eau en glissa et sembla n’avoir pas mouillé cette chair d’un blanc un peu ambré – ce blanc de brune, disait Salar, – qu’elle tenait de Maria.
Elle sortit de l’eau, enfila un peignoir, avança, traînant ses sandales, ouvrit, là-bas, la porte laissée entrebâillée comme pour une fuite.
Il avait sans doute pris quelques heures de repos sur ce lit, un impatient repos qu’indiquaient les draps froissés. Une veste s’équilibrait encore sur un dossier de chaise. Des cravates traînaient sur la commode.
À présent il fuyait en avion avec cette fille ! D’un trait au-dessus de la mer, il fendait l’espace. Un peu plus à chaque instant, il s’éloignait, seul avec elle, rejetant tout ce qui n’était pas elle, allant vers un nouveau destin d’où tout ce qui avait été sa vie était exclu.
« Même moi ! Même moi ! »
Elle répétait les mots, pas seulement en elle, mais à haute voix, une voix qu’elle ne se connaissait pas, éraillée, trébuchante, soudain crevée sur une fausse note. Autour d’elle tout exprimait la hâte : les armoires et les tiroirs mal refermés, une valise ouverte et laissée là. Tout attestait une impatience insolente. Et pour qui ? Une fille qui ne pouvait même comprendre quelle joie il y avait à le regarder vivre avec sa force, son goût du risque, cette assurance triomphante. Il était un dieu. Qu’en savait-elle, l’autre ?
Elle se pencha sur des photographies qu’il avait mises dans le cadre. Maria était là, vêtue de robes périmées. Elle se retrouva, toute petite, dans ses bras, alors qu’il était si riant et si jeune. Puis, assise sur ses genoux, et, plus tard, à dix ou douze ans, la tête appuyée à son épaule. Toujours contre lui, liée à lui, même dans cette robe de son premier bal où il avait voulu être son premier danseur. Comme il était jeune alors ! Qu’est-ce qui l’avait fait vieillir si vite ? Était-ce la maladie de Maria ? Était-ce cette fille qui l’épuisait ? L’image jaillit, la brûla. Elle ferma les yeux, essaya de faire la nuit en elle. Son cœur battait. Une contraction nouait sa gorge. Elle se laissa tomber sur le lit froissé, attendit que cessât le tumulte de son sang.
OceanofPDF.com