La fille

Jeanne Galzy · Chapitre 50 sur 59

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La fille

— Écoute, ma petite fille !

— Quand cesserez-vous de m’appeler ainsi ?

Elle était irritée, détachée de lui. Et lui était là, dans cette chambre d’hôtel en désordre, suppliant, pitoyable.

— Ne souffrez pas ! C’est affreux à voir !

— Alors pourquoi ?

Il ne comprenait plus. Cette fille si facilement conquise, déjà très expérimentée, agissait d’une manière insensée. Elle le repoussait.

— Je ne veux pas, c’est tout. Et je ne veux pas davantage vous voir pleurer !

C’était horrible, cette grimace enfantine sur ce visage flétri. Cela coulait sur la joue, hésitait à l’aile du nez, tombait bêtement. Qui sait si Oreste… Non, Oreste ne se laisserait pas humilier ! C’était impossible.

Lunois tira de sa poche un mouchoir parfumé du sage parfum de la lavande conjugale. Cette femme inconnue existait, elle aussi. Elle n’était pas, comme Maria, prisonnière d’une infirmité. Elle pouvait courir après lui, le surprendre. Et cela ne servait à rien. C’était la vie, cette absurdité, ce gâchage ! Salar, Yvan, Adrien Lunois… Peut-être demain Gilbert Ross… Oui, pourquoi pas Ross ?

— Ce n’est pas possible, répétait-il.

Et sa voix n’était plus celle qu’elle venait d’entendre, il n’y avait que quelques heures, à Cannes, cette voix bien timbrée qui savait marteler les mots ou persuasivement glisser vers une douceur complice, cette voix qui parlait d’amour et qu’un public confiant applaudissait. Elle était à présent sourde, indécise, étouffée de larmes.

— Je ne veux pas que vous pleuriez !

Il lui tendit les bras, juste au moment où elle s’entendit lui dire : « À votre âge ! » et elle vit ces bras retomber comme frappés. Elle restait devant lui immobile, étrangère à ce désespoir, déjà ennuyée. Cette crise allait-elle durer ? Allait-il continuer à pleurer avec cette indécence ? Ces larmes la dégoûtaient. C’était trop pitoyable, cette douleur sans sursaut, sans force, sans honneur ! Elle se répétait : « Sans honneur ! » comme un grief de plus qui la durcissait dans sa résolution.

Pour partir, il lui fallait passer près de lui. Elle serra sa main sur son sac comme pour y prendre appui et franchir l’obstacle. Une glace la refléta, parce qu’elle avait risqué le premier pas, et elle y vit son visage buté.

— Je t’ai donné plus qu’aucun ne t’a jamais donné ! cria-t-il tout à coup, tu me l’as avoué !

Il avait relevé la tête. Il était maculé de larmes. Elle le trouva laid, un peu ridicule. Que lui reprochait-il ? N’avait-il pas eu sa part ? Elle le repoussa :

— Non ! Je ne veux pas ! Je ne veux plus !

— Pourquoi ? Pourquoi ?

Il n’arrivait pas à admettre ce cruel caprice. Aucune femme n’avait eu une telle part. À elle, il avait donné ses cris les plus vrais, peut-être les plus beaux. Avec elle, il avait oublié tout ce qui l’autorisait à parler en maitre, comme avec celles qu’attirait sa célébrité. Il avait été humble, patient, soumis. Il avait appris à souffrir d’un doute, d’une absence, de la terreur permanente d’être trop vieux pour un regard sans indulgence.

— Vous aimez quelqu’un ? murmura-t-il.

— Non. Je ne veux pas. C’est tout.

Il n’eut pas le courage de lui rappeler leurs nuits proches. « Au moins ce fut le plus aigu du plaisir si ce n’était le bonheur. » Et lui, sentait encore le contact doux et frais de cette peau exacte, sans surplus ni fléchissement, cette gaine parfaite, ce corps jeune et sa forme étroite, la coulée du buste et les longues cuisses, cette résistance et cette souplesse, la minceur de la taille et le pli profond de la hanche soulevée.

— Écoute-moi ! implora-t-il. Veux-tu que je divorce ? Que je t’épouse ? Je peux perdre tout. Mais pas toi !

Elle le regardait, l’œil fixe, détachée de tout, hors du débat.

— Dis-moi que c’est un caprice ! J’attendrai. Je ne peux plus vivre sans toi !

— Laissez-moi partir !

Il marcha sur elle. Elle fit front. Pourtant elle sentait sa terrible force d’homme frustré.

Elle dit fermement :

— Je préfère que vous ne deveniez pas odieux.

— C’est toi qui es odieuse. Dis seulement pourquoi !

Elle secoua la tête.

— Je ne sais pas. Une impossibilité.

— J’en étais sûr. Un homme jeune. Avoue ! J’essaierai d’admettre. Un garçon de ton âge ?

— Si j’aimais, je vous l’aurais dit.

— C’est un moment. Cela reviendra. Tu m’as aimé…

Oui, peut-être. C’était lointain. Il était délicat, attentif. Par lui elle avait connu les plaisirs que les jeunes négligent dans leur hâte. Par lui, elle avait su ce que son corps pouvait lui donner. D’où venait qu’elle y pensait sans que rien en elle s’émût ? Elle dit pourtant, sans y croire : « Peut-être » et elle le vit reprendre espoir, encore hagard, comme après un accident qui aurait pu être mortel.

— Pardonne-moi ! Je ne voudrais pas te paraître exigeant ou indélicat !

Il s’excusait. Elle en eut pitié.

— Tu reviendras ? Promets-le ! Demain ? Je ne vivrai pas jusque-là !

Ses mains tremblaient un peu. Elle les sentait vieillies, vidées de force.

— Je reviendrai. Mais pas demain. Demain vous faites une conférence.

— Je rentrerai ici à la nuit.

— Ce sera trop tard.

Il se ressouvint des obstacles. Une famille. Des apparences à sauvegarder.

— Dînons ensemble avant.

— C’est trop loin.

Pourtant la route si connue la tentait encore. Elle rentrerait aussitôt.

— Je t’en supplie, au moins cela ! Ta présence ! Fût-ce en public !

« Il va pleurer encore », pensa-t-elle, excédée.

Oreste aurait-il jamais ces humilités ? Non ! Il devait commander !

Elle avait commencé d’avancer vers la porte. Lunois n’avait pas eu un geste. Un déclic de serrure, un battant ouvert, et elle retrouverait le soleil, la mer, la vitesse à travers l’espace. Il y aurait Oreste qui rentrerait ce soir. Il dirait n’importe quoi sur les cours des métaux rares, les ennuis de « l’exploitation, les solutions apportées. Mais ce serait sa voix ! Maria écouterait, approuverait comme toujours avec son accent un peu chantant à la fin des phrases. Peut-être un jour se lasserait-il de sa maîtresse, et Maria et lui seraient de nouveau si unis qu’elle pourrait les aimer comme autrefois, et non de cet amour déchiré.

— Ma petite fille, disait Lunois.

Elle tourna le bouton de cuivre, sentit à travers le gant ses ciselures.

— Promets ! Je ne veux pas te perdre !

— C’est entendu.

— Embrasse-moi !

Elle se laissa embrasser. Le goût en resta à ses lèvres. Pourquoi n’avait-elle pu refuser ?

Avant d’embrayer, elle prit une cigarette, l’alluma. Ce goût disparaîtrait…

Elle se souvint du jour où elle s’était violemment jetée dans la mer pour que tout s’effaçât.

Elle avait ce même besoin de purification.

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