La fille
Lorsqu’elle rentra, Maria lui dit
— Ton père a été désagréablement surpris hier de ne pas te voir quand il est rentré.
— Que t’a-t-il dit ?
— Rien de précis : mais je l’ai compris à son humeur. Quand il est sorti, j’ai cru qu’il allait te chercher, inquiet de te savoir seule dans cette grande bâtisse.
— Il s’en est heureusement abstenu, dit Maïté.
Elle ôtait ses gants.
« Comme elle a des mouvements nouveaux, plus lents, plus féminins », remarqua Maria, et elle vit le cerne des yeux du jeune visage.
— As-tu bien dormi ? N’as-tu pas eu peur ?
— De quoi ?
— Le jardinier me racontait qu’un baron de Tissan s’était pendu dans une chambre. On ne sait laquelle. Mais, chaque fois que le château est inhabité, on voit de loin s’y promener une lumière.
— Je n’ai pas rencontré le baron, et je le regrette. Mais comme tu es restée une petite fille, Maria ! Tu crois aux fantômes !
Elle souriait, et pourtant venait de penser que ce soir-là, alors qu’elle essayait si désespérément de susciter sa présence, Oreste avait rejoint cette fille.
Comment Maria pouvait-elle ne pas souffrir de ses absences ? Les êtres qui ont vécu ont-ils des recettes contre la douleur ? Si elle s’était confiée à Lunois, lui aurait-il transmis son art de vivre ? Et pourtant il souffrait, lui aussi. Au fond, il n’y avait que Maria qui savait rester calme. Peut-être parce qu’elle ne devinait rien…
Elle monta dans sa chambre, prit un des livres de Lunois qu’elle avait introduits dans sa bibliothèque, entre Prévert et Fargue, tâcha de s’intéresser au roman. De l’amour, toujours de l’amour ! Naturellement plus compliqué que celui d’Yvan, avec quelque chose d’outrancier. Était-ce cela qu’il sentait vraiment ? Comment conciliait-il ce délire avec cette possession de soi dans les caresses, ses délicatesses et ses précautions ? Était-ce cela qu’on gagne à vieillir : penser à l’autre ? Maria s’oubliait-elle pour Oreste ?
Elle rejeta le livre ouvert, fila à Marseille. Elle avait besoin de contact humain. La petite bande lui manquait.
Elle regarda quelques-uns des hommes qui la regardaient, aboutit au port. Autrefois elle allait là surprendre Oreste. Elle se revit avec cette petite Simca grenat qu’il lui avait donnée pour ses dix-huit ans. Alors elle entrait en coup de vent dans les bureaux, se jetait dans ses bras. Le vieux secrétaire en souriait. Oreste était presque toujours prêt à la suivre. Il n’y avait plus d’affaires quand elle était là.
Aujourd’hui, elle regarda de loin l’enseigne, déjà les bureaux s’éclairaient. La laideur mélancolique des entrepôts la frappa, et aussi cette tristesse du crépuscule sur une rade encombrée de bâtiments, de pétroliers et de cargos.
Plus loin des débardeurs déchargeaient des briques. C’était bien Ross, cette silhouette.
— Oh ! dit-il en la reconnaissant, que faites-vous ici ?
— Et vous ?
— J’apprends le métier en faisant quelques tournées de surveillance. À vrai dire, je suis surtout occupé à la fabrique. Mais un prétexte pour venir à Marseille ne me déplaît pas. Dieu sait pourtant que j’étais loin d’espérer vous voir !
— Plus de service militaire ?
— Plus d’Allemagne. Service sur place avec beaucoup de loisirs. Mon père a arrangé cela. Voulez-vous me prendre ?
— Et votre surveillance ?
— Je me gèle sur pied depuis une heure. Prenez-moi. Je vais où vous irez.
Il était difficile de répondre : « nulle part » et c’était pourtant cela, cette promenade indécise, ce besoin de rejoindre Oreste, cette quête qui n’avait abouti qu’à des souvenirs.
— Je rentre à Cassis.
— Drôle de chemin pour moi. Mais je m’en arrangerai.
Il monta auprès d’elle. L’ombre tombait.
— Plus de tournée dans les boites de nuit ? s’informa-t-il.
— Non. C’est fini.
Très vaguement, elle retrouvait des sensations lointaines. Une salle bruyante où elle titubait. Ross, très grand, qui la portait. Puis un trou s’était fait où elle était tombée. Elle avait rêvé pesamment. Quoi ? Elle ne savait plus.
— Je préfère, dit Ross. Boire, ce n’est pas pour vous !
Il n’osa pas dire davantage. Si elle allait se souvenir… Mais elle paraissait ne se souvenir de rien.
— Si on allait prendre une tasse de thé ? proposa-t-il. Cela réchaufferait.
Elle arrêta. Il choisit une table, commanda des gâteaux.
— Non, un toast pour moi.
— Vous allez grossir !
— Je n’ai pas peur.
Il regarda sa taille mince, restée si juvénile. Qu’y avait-il au juste dans la vie de Maïté Servoz ? Pourquoi n’avait-elle pas épousé Yvan ? Il était fou d’elle et avait été pour sûr son amant. Et sa fugue avec le prince ? Toute la Côte en avait été jadis stupéfaite. Surtout leur bande qui savait à quel point elle se montrait peu complaisante… Quel âge à présent pouvait-elle avoir ?
Il interrogea le visage lisse, le menton net, le cou sans défaut, à part cette petite ligne au-dessus du collier de perles. Trois millions de perles au moins. Quelle fortune, ce Servoz !
— Avez-vous revu Yvan ?
Il avait un soudain besoin de savoir. Tant pis ! Elle allait le trouver sans délicatesse.
— Mais oui. Le mariage ne l’a pas encore gâté. Il est toujours très agréable.
Elle répondait sans embarras. N’y avait-il plus rien entre eux ?
— C’est tout de même inattendu que le plus pur de nous se soit laissé acheter !
— Mais non ! C’était depuis longtemps convenu entre les familles.
— Cette fille en saindoux, pâle comme une bougie ?
— C’est le teint ordinaire des rousses.
— Les rousses sentent fort. Je n’aime pas leur odeur.
— Les rousses ont du charme. Voyez comme la peinture les a exaltées ! Yvan est sans doute de cet avis. Il n’a pas l’air d’une victime !
« Elle ne l’aime plus », conclut Ross, et il étala sur la table ses mains qu’il savait élégantes de forme.
— Pourquoi ne viendriez-vous pas ce soir au théâtre ? On danse les ballets du marquis de Cuevas. Cela ne vous dit rien ?
— Si. Mais…
— Ne dites pas « mais » ! Prévenez chez vous. Nous dînons ensemble.
Elle eut un scrupule : « Si je délaisse si facilement Maria, ne se croira-t-il pas autorisé à la quitter de plus en plus ? »
— N’hésitez pas, dit Ross, je suis sûr que votre mère m’approuvera. Elle est la gentillesse même. Voulez-vous que je lui téléphone ?
— J’y vais, dit Maïté.
« Bien sûr, bien sûr, dit la voix dans son oreille. Passe une bonne soirée, ma chérie. »
— Alors ? interrogea Ross.
Il la traitait décidément comme une jeune fille. Et pourtant, il avait parlé d’Yvan.
— C’est convenu.
— Où allons-nous dîner ? Nous avons le temps d’une promenade. Voulez-vous aller à Aix ? Au Roi René ? On en dit du bien.
Après tout qu’importait ? Là ou ailleurs !
Elle préféra pourtant le Cours Mirabeau.
— Vous souvenez-vous, dit Ross au cours du repas, de ce canular que nous avions monté à cet académicien ? Lunois, je crois. Comme il était naïf, ce vieux birbe !
Du passé. C’était du passé, cela aussi.
Ross passait en revue les camarades d’autrefois. Il énumérait les destins fixés : Yvan marié, Régine lancée, la sœur de Lebrault fiancée, Huguette partie en Amérique avec sa famille pour fonder là-bas un nouvel établissement.
Aux tables voisines, des officiers aviateurs dînaient avec de jeunes femmes. Ils parlaient fort, gesticulaient.
Dans le trajet de retour, Ross fut bien près de lui rappeler la nuit où elle s’était enivrée. Mais encore une fois il eut peur de sa réaction, se tut, troublé par tous ses souvenirs.
Au fond de la loge, tandis qu’elle suivait les évolutions des danseurs, d’autres images le poursuivirent. Qui sait ? Peut-être n’attendait-elle que quelque hardiesse. Il tenta de poser la main comme par distraction sur son genou. Elle se retira, d’un léger mouvement.
Sous le péristyle du théâtre, elle lui sourit.
— Vous m’avez fait passer une soirée charmante. Venez ? Je vous conduis chez vous. Puis je rentre à Cassis.
— Toute seule ?
— Bien sûr. J’ai l’habitude.
Il n’osa pas insister pour l’accompagner.
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