La fille
Ils étaient là comme tous les soirs.…
Ils étaient là comme tous les soirs. À deux pas d’elle, ils regardaient pâlir le ciel et goûtaient la fraîcheur marine. C’était extraordinaire. Tout était pareil. Ils n’avaient rien pressenti. Oreste avait dit :
— T’es-tu bien amusée ? de sa voix tranquille.
— Quand elle est rentrée, je l’ai trouvée pâle, avait répondu Maria. Elle est restée trop longtemps dans l’eau.
Elle s’était en effet jetée dans le golfe là-bas, avait nagé, les jambes molles, puis avait loué une barque et, couchée au fond, l’avait laissée suivre les mouvements de la mer. Par bonheur aucun du groupe n’était là et elle avait fui les inconnus à coup de rame. Elle voulait tout oublier. Non, ce n’était pas ainsi qu’elle aimait Oreste ! Elle le lui avait crié, avec fureur. Lui, n’était pas très fier. Ses mains tremblaient. Il l’avait rassurée sur les complications possibles. « Si j’avais cru… » disait-il, pitoyable.
« Non, je ne l’aime pas ainsi ! » se répétait-elle en regardant Oreste près de Maria.
Les projecteurs rendaient le jardin plus magique. Les feuilles des palmiers, vernissées de lumière, jetaient des étincelles au moindre vent. Les eucalyptus laissaient pendre leurs sauvages chevelures, et les allées plus blanches enchâssaient la pelouse tournée au noir.
Les serviteurs évoluaient en silence. Des éphémères voletaient autour des lampes, et les épaules de Maria imposaient à la nuit leur blancheur veloutée. Oserait-elle de nouveau s’appuyer contre elles avec sa tendresse d’enfant ? Et lui, lui ?
Ce n’était pas vrai. L’homme l’avait exorcisée par le dégoût. Jamais elle n’avait imaginé cela. Non, jamais ! À présent elle en était sûre. Mais le reste ne changeait pas. Oreste était toujours le plus admirable des hommes. Non, elle ne se priverait pas de la félicité de l’admirer.
Le dîner achevé, on éteignit. L’ombre parut d’abord impénétrable, puis l’univers nocturne s’y organisa peu à peu, sous un ciel clair où les étoiles n’étaient que des éparpillements blanchâtres. Le fauteuil de Maria fut poussé sur la pelouse où l’on déploya les chaises longues. Elle s’assit sur le gazon. Le tabac blond d’Oreste la rejoignit par son odeur, mêlée au parfum de jasmin qu’aimait Maria, et à son eau de Cologne, à lui.
— Alors, rien de nouveau aujourd’hui ? Qu’as-tu fait avec ta petite bande ?
— Rien de sensationnel, dit-elle.
— Et ce type venu pour étudier les mœurs de la Côte ? dit soudain Oreste.
Elle reprit souffle, répondit :
— Il se terre dans son hôtel pour travailler.
— Quel hôtel ? fit négligemment Maria.
— Le Golfe.
— Il serait mieux aux Pins. C’est plus tranquille. Là-bas, c’est trop près de la plage. Les Marseillais y viennent trop facilement.
— Mais on voit mieux la mer de l’Hôtel du Golfe, dit Oreste, et ils discutèrent tous deux avec sérieux, comme s’il leur importait que Lunois fût bien installé.
Elle se sentait mal à l’aise, lourde et dégoûtée de son secret. Qu’avait-elle fait et pourquoi ?
Avait-elle vraiment tout accepté pour se libérer d’un soupçon inadmissible ? Pourquoi lui avait-il brusquement semblé que cet acte la délivrerait ? Des scènes oubliées lui revenaient à la mémoire… Ce soir-là où, pour le baiser du soir, ils s’étaient embrassés peut-être avec plus d’insistance… Maria l’avait constaté : « Pourquoi vous embrassez-vous ainsi ? On dirait que vous vous dites adieu. » Puis, lorsque Oreste était monté, elle s’était écriée, avec une sorte d’envie :
— Ah ! que ne donnerais-je pas pour avoir ton âge !
— Et moi pour être aussi belle que toi, avait-elle répondu.
— Avec mes jambes paralysées ?
— Oui. Tu as un tel bonheur !
Maria l’avait alors regardée, si étrangement qu’elle avait détourné les yeux.
— Tu es jalouse ? avait-elle dit brusquement.
Maïté avait ri pour cacher son trouble, et le rire de Maria avait presque aussitôt répondu au sien. Elles s’étaient alors rapprochées, détendues et pourtant un peu égarées, comme ceux qui ont échappé au péril.
Redressé à demi sur sa chaise longue, Oreste tendit la main. Elle la sentit se poser sur sa tête, lisser ses cheveux. Elle s’écarta.
— Tu as peur que je te décoiffe ? As-tu refait ta permanente ? Sors-tu ce soir ? demanda-t-il.
Elle fit non avec la tête, incapable de parler. Maria dit :
— Je te regardais tout à l’heure. On voit que tes cheveux restent trop mouillés d’eau de mer. Tu devrais avoir un bonnet de caoutchouc. Ce n’est pas bon pour les cheveux.
— Je ne crois pas que ce soit mauvais. En tout cas cela décolore et donne des reflets. Tu blondis, remarqua-t-il.
— Tu vas être entre la brune et la blonde, Oreste !
Pourquoi Maria revenait-elle inconsciemment à son idée de rivalité ?
— Je mettrai un bonnet et, en attendant, je vais me coucher.
— Si tôt ! s’étonna Oreste.
— Je suis lasse.
— Dors bien, petite.
Il s’était levé. Mais, au moment de l’embrasser, elle se contint. Il ne fallait pas ! Ce n’était pas possible, et elle ne posa pas, par jeu, comme elle le faisait si souvent, un baiser sur l’épaule nue de Maria.
Elle effleura sa joue, tendit la main à Oreste. Il l’attira vers lui, l’embrassa sur le front, près de ses cheveux qui sentaient encore la mer. Mais elle ne pouvait empêcher que vînt à elle cette odeur chaude et douce d’homme soigné, ce parfum mêlé de tabac et d’eau de toilette.
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