La fille

Jeanne Galzy · Chapitre 51 sur 59

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La fille

La voiture absorbait la route, la tirait…

La voiture absorbait la route, la tirait à elle et la rejetait derrière elle aussitôt, sans fin.

S’il n’y avait pas eu d’autres voitures et toutes ces indications pour ralentir, que ce serait délivrant, la vitesse ! Tout rejeter à mesure qu’on le traverse ! Vivre toujours dans l’instant !

Les villes ne montraient que leur plus pauvre aspect, gardaient leur beauté et leur richesse pour les étaler face à la mer. Mais la mer apparaissait entre les cubes de ciment des immeubles tristes, les bâtisses utilitaires, les murs des enclos, les jardins de banlieue aux maigres palmiers.

La mer était toujours là, avec son bleu indomptable, et elle aimait ce bleu tissé à sa vie. Un camion frôla sa voiture. Elle ne comprit pas les injures emportées par le vent de sa course.

Elle traversa Nice au ralenti, reprit sa vitesse.

Lunois l’attendait. Elle fut frappée de sa pâleur. Le cerne de ses yeux le vieillissait. Sans doute avait-il peu dormi, en proie à son tourment. Il était en tenue du soir, bien qu’il fût à peine sept heures, même pas l’heure de diner dans ce petit restaurant faussement rustique, avec ses lambris de roseaux et ses modèles de caravelles suspendus aux poutres apparentes.

— J’ai retenu une table.

De ce coin de la salle, on voyait l’eau calme du petit port, dans la lumière du couchant où flottaient des barques.

— Cela vous plaît-il ? On ne s’y presse que plus tard. Nous aurons le temps de causer.

Elle posa son sac, ôta ses gants. Sur ses mains brillaient les bijoux qu’avait achetés Oreste pour ses anniversaires, au temps où il semblait la remercier d’être née.

— J’ai eu bien de la peine à me défaire des membres de l’Alliance Française qui voulaient m’inviter. Ils ont si peu de distractions !

Il parlait, pour cacher son trouble.

— J’ai failli accrocher un camion-citerne à la sortie d’Agay, tant je regardais les rochers.

— Vous vous tuerez un jour avec vos imprudences.

Les banalités leur prêtaient leur secours, car ils se sentaient le malaise d’étrangers forcés à une brusque intimité. Choisir le menu leur fut une ressource. La longue carte qu’ils tenaient, chacun de son côté, comme une partition de chant, leur permettait de ne plus se voir face à face et de poursuivre des propos rassurants.

— Ici le caviar est très bon.

— Je n’en mange jamais, dit-elle.

— Que voulez-vous à la place ?

C’était long. Les vins eurent leur tour. Il s’appliqua à s’y intéresser. Elle lui sut gré de cet effort. Mais n’allait-il pas tout à l’heure parler en public ? Il n’avait pas le loisir de se perdre dans sa souffrance. Il but plus que de coutume et parla beaucoup.

« Il s’empêche de penser, lui ! Mais moi, j’en ai le temps… Que tout cela est inutile ! Pourquoi suis-je venue ? »

Le maître d’hôtel dit avec déférence :

— Notre Vouvray est au goût de Mademoiselle Servoz. Nous en avons de la meilleure année.

C’était vrai que toute la Côte était depuis longtemps son domaine. Qui sait si elle avait, mangé là avec Oreste, ou la bande, ou le seul Yvan ? Avait-elle si peu changé ou était-ce ses bijoux qui la faisaient reconnaître ? Ou tout simplement parce qu’elle était la fille d’Oreste Servoz ?

Elle répéta en elle-même : « La fille d’Oreste » et d’un coup sentit le double sens du mot. La fille d’Oreste, c’était celle qu’il exhibait.

— Alors on vous connaît partout sur la Côte, dit Adrien Lunois, rembruni.

— Comment autrement ? Mon père est un des rois de cet empire fait d’hôtels de luxe, de restaurants, de casinos et de salles de jeu. N’avez-vous jamais joué ?

— Non. J’aurais trop peur de perdre. Je connais mon peu de chance.

Elle n’aima pas cette allusion. Il ne pouvait donc pas se dominer ? Autour d’eux, les tables vides se garnissaient de couples. Tous les lieux qu’elle connaissait, de la Riviera à Marseille, n’admettaient pas la solitude. Y avait-elle jamais rencontré ce scandale qu’est la femme seule ? Le couple était l’unité. La partie à quatre, l’ordinaire réunion. Davantage n’était usuel que dans l’extrême jeunesse. Alors il lui resterait à essayer Ross. Puis, après Gilbert Ross ?

Pour la première fois elle regardait là-bas, dans ce vague développement des futures perspectives, ce qu’elle serait, ce qu’elle ferait, comment elle penserait un jour à ce dîner, à cet amour voué à elle, le plus profond peut-être, le plus désespéré. Elle eut pitié d’elle, de lui, se reprit. Après tout, il n’y avait que le présent. Qu’importait le futur, ce trou d’ombre ? Plus tard, elle verrait.

— À quoi rêvez-vous, ma petite fille ?

Elle rappela la vie dans son regard, l’examina avec sa lucidité revenue, tenta de lui sourire.

— Je pensais à plus tard. Ce qui est fou ! Comment pourrait-on prévoir ?

— On le pourrait peut-être pour soi. Mais il y a les autres.

— Les autres ? dit-elle en écho.

— Oui. Ce qu’ils vous imposent d’être ou de devenir.

Elle leva la tête et violemment rougit.

Elle venait de rencontrer le visage connu, de buter aux larges épaules. La carrure d’Oreste occupait la glace battante de la porte ouverte sur le port. Le ciel blanchissait derrière lui et les lumières de la salle pâlissaient son visage. À la hauteur de son épaule une tête de femme semblait s’appuyer sur lui.

« Juste de ma taille, juste de ma taille ! » se dit Maïté, le cœur crispé comme s’il n’allait plus battre.

Oreste entrait, avec cette fille.

— Qu’avez-vous ? s’informa Lunois.

— Rien… un malaise…

Elle but d’un trait.

— Cela va-t-il mieux ? Voulez-vous que nous sortions ?

— Oui, oui ! C’est cela.

Elle balbutiait, éperdue. Elle eût voulu disparaître, mourir ! Ne plus les voir ! Et pourtant elle les cherchait.

À peine avait-elle vu cette fille, aussi jeune qu’elle, des diamants à son cou, des yeux sombres, la bouche violemment fardée. Pourquoi blonde ? Elle l’avait vue brune. Était-ce la même ?

Elle eût voulu les dévisager, mais ils avaient déjà glissé derrière elle. Elle ne pouvait plus les transpercer de ses regards, les tuer de sa fureur. Peut-être s’étaient-ils esquivés sans que, dans son trouble, elle eût décelé la manœuvre.

Lunois avait hélé le maître d’hôtel.

— Mademoiselle est souffrante.

— Veut-elle un docteur ?

— Non ! non ! protesta-t-elle, je vais mieux. Le grand air me remettra.

— L’addition, je vous prie, dit Lunois.

Le maître d’hôtel tira son calepin. Que cette addition durait ! Lunois tendit des billets.

— Vous donnerez la monnaie au garçon.

Il passa en avant. Alors elle se retourna.

Là-bas, à une petite table, ils étaient tous deux, serrés parmi les couples. Elle tournait le dos ; mais lui la regardait. Alors elle leva la tête et le fixa avec défi ; puis, ostensiblement, s’accrocha à Lunois.

Sur eux qui s’éloignaient, elle sentait le regard d’Oreste. Il la transperçait comme un trait de feu. Par bravade, quand le battant de verre de la porte la força à se séparer de son compagnon, elle fit un geste vers lui comme pour réclamer son appui. Ah ! que là-bas, il comprenne qu’elle avait un amant ! Qu’il en souffre s’il pouvait en souffrir !

— Vous sentez-vous mieux ? dit près d’elle la voix angoissée qu’elle eut peine à reconnaître. Adrien Lunois lui offrait le bras pour l’aider à marcher. Mais elle n’en avait plus besoin : Oreste ne la voyait plus.

Elle assura :

— Mon malaise est presque passé. Je peux marcher seule.

La mer flasque léchait le quai du petit port où oscillaient à peine les barques. La nuit roulait ses blancheurs d’étoiles. L’odeur marine se mêlait à des relents vaseux.

« Tout est pourri, pensa-t-elle. Tout est gâté. Oreste n’est qu’un viveur… Et que suis-je ? Rien de mieux que lui. »

Elle aussi cherchait le plaisir. Elle aussi n’était pas capable de tout dédaigner par amour. Non, elle n’était pas capable de souffrir noblement. Elle avait pris Lunois… Lunois valait mieux qu’elle !

Elle le regarda. Son air de souffrance lui conférait une sorte de beauté. Elle n’avait jamais à ce point remarqué comme son masque attestait une origine latine. Il était de la même race qu’Oreste. Par sa structure, il lui ressemblait.

— Que voulez-vous faire ? Voulez-vous venir vous reposer à mon hôtel ?

Sa sollicitude la toucha. Elle avait besoin qu’il fût là, qu’elle ne fût pas abandonnée à elle-même. Mais, si elle le suivait, n’allait-elle pas affronter encore son désir ou son désespoir ?

Il le devina peut-être.

— On peut rester au salon de l’hôtel. À cette heure il n’y aura personne.

— Je préfère le grand air. Marchons.

Ils longèrent le golfe, la mer obscure.

— Venez à la conférence. Je ne peux me dispenser de cette corvée. Ensuite, je vous raccompagnerai.

— Ne changez rien pour moi. Allez faire vos derniers préparatifs. Laissez-moi ici. J’y suis très bien, je vous assure.

Sur un des bancs, face à la mer, un couple s’enlaçait. Elle les regarda avec envie. Elle n’avait plus que du dégoût. Toujours ces gestes ! Toujours ce plaisir, venu d’un autre et pourtant n’éclatant qu’en soi ! Cette explosion de délices, sensible seulement à sa propre chair ! Ce besoin de se retirer en soi-même pour mieux savourer ! Où était la perte de soi en un autre ? Ce bonheur que donnait la seule présence ?

La main d’Oreste se dessina dans sa mémoire, éclairée par la lampe du tableau de bord. Elle sentit le poids de cette tête appuyée à elle tandis qu’il s’était assoupi. C’était là le bonheur, le seul bonheur de cette terre : celui de cet abandon dans le sommeil !

— Attendez la fin de ma conférence pour repartir. Je serais trop inquiet de vous savoir seule sur la route. Si votre indisposition allait vous reprendre, comment conduiriez-vous ?

— J’ai l’habitude.

— Malgré l’habitude, peut-être à cause d’elle. Ne me laisse pas dans cette angoisse. Je ne saurai plus ce que je dirai. C’est peut-être un motif futile. Mais mon anxiété…

Elle eut un mouvement de compassion.

— Je resterai.

Il la prit aux épaules, la serra contre lui, sans oser chercher sa bouche, et, en s’incrustant en lui, elle pensait à la fille qui, tout à l’heure, appuyait sa tête à une épaule, dans cet arrondi du torse que fait le mouvement du bras, dans ce cintre protecteur et tendre.

— Je viendrai vous écouter, promit-elle.

— Me permettrez-vous ensuite de vous raccompagner ?

Elle hésita une seconde. Tant d’amour, pourquoi ? Ne pouvait-il se détacher ? Quel sort liait un être à un autre être ? C’était absurde et déchirant.

— Qu’explique votre conférence ? demanda-t-elle.

Il fut étonné de la question. Son bras retomba. Devinait-il qu’elle était redevenue indifférente ? que la minute où il aurait pu la fléchir était passée ?

— On n’explique rien en amour.

— C’est pour cela qu’il faut ne s’en vouloir de rien, dit-elle. On n’a de pouvoir sur rien !

Soudain, elle eut une enfantine envie de pleurer. La mer frappait le sable à petits coups, comme bat un cœur. Elle se disait : « On ne peut rien et rien ne fera qu’Oreste revienne dans le cercle étroit de notre amour. Et rien ne fera que je puisse aimer cet homme qui souffre par moi ! Et pourtant nos corps se sont accordés ! Et pourtant ce que j’ai connu par lui, aucun autre ne me l’avait donné ! »

Elle tendit la main vers lui, lui prit le bras. Elle se sentait abandonnée de tout, même de lui qu’elle avait abandonné.

« Qu’il garde ma main ! que je sente au moins sa peine ! » Il lui fallait cette chaleur, cette présence. Elle dit : « Allons ! » et l’entraîna vers la ville.

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