La fille
— D’où viens-tu ?
Oreste était là, en tenue de soirée, sous la lampe du péristyle. Elle le vit, stupéfaite, s’approcher d’elle. D’un geste brusque, il détendit le bras, et la bague saillante vint si brutalement frapper sa joue qu’elle ne put retenir un cri.
— Quel est ce vieux que tu embrasses ?
Ce n’étaient plus des mots ni une voix humaine ; quelque chose de rude, de primitif, de presque animal y hoquetait.
Elle porta la main à sa joue, la retira humide d’un liquide gluant. Elle saignait.
— Quelle brute tu fais ! dit-elle.
Elle reprit souffle. Son cœur battait si fort qu’elle n’entendit un moment que ce bruit.
— Et toi, comment te conduis-tu ? Un vieux ! Un homme dont tu pourrais être la fille !
N’allait-il pas encore frapper ? Elle ferma les yeux. Mais il n’avança pas. Elle l’entendait haleter, comme sur le rythme de son propre cœur.
— J’ai le droit ! dit-elle, moi, je n’appartiens à personne. Je n’ai rien promis à personne !
— C’est pire !
— Pire que de tromper Maria ? Avec une entretenue qui n’en veut qu’à ton argent ? À ton seul argent !
— Et toi que cherches-tu ? Pas l’argent, j’imagine ! Il ne t’apporte rien, ce vieux ! Que sa déchéance et sa salacité ! Ah ! Tu ne t’attendais pas à cela ! Je vous ai vus ! J’étais derrière les lauriers. Il s’est jeté sur toi. Si j’avais eu une arme, il y passait. Et tu ne l’as pas repoussé ! Ce salaud ! Tu l’attendras demain ! Tu recommenceras demain !
— S’il me plaît ! À qui en dois-je compte ?
— À moi ! cria-t-il avec fureur.
Elle s’attendait de nouveau au coup, à la bague frappant sa joue. Elle eut le geste de défense des enfants : s’abrita sous son coude relevé. Mais il ne fit aucun mouvement. Ses mains, retombées étaient blanches sur l’habit noir.
Elle abaissa son bras, interdite de n’avoir pas reçu le coup et de le voir là, sans violence, la tête penchée, sans regard vers elle, comme absent. À présent il respirait plus bas, vidé de sa force. Elle eut envie de l’appeler : « Oreste ! » et de se jeter contre lui. Ah ! pourquoi cette envie ? Elle la domina, leva la tête, l’interrogea avec insolence :
— C’est tout ?
Sans lui répondre, il s’écarta.
Alors elle entra dans le hall, essuya du doigt le sang qui glissait jusqu’à son cou, fit jouer exprès sur le pavé de marbre le bruit de ses hauts talons. Qu’il entende qu’elle s’éloignait !
Les talons sonnaient sur le carrelage, noir et blanc, comme celui d’un jeu d’échecs. Ils s’étaient mesurés, et il avait perdu. Pour sûr, il savait à présent qu’il n’aurait jamais barre sur elle, qu’il n’avait plus le droit de rien dire, et elle exagéra le bruit de ses talons victorieux.
Un instant, elle crut qu’il allait la poursuivre, retrouvant sa rage d’être nargué, parce que la porte d’en bas avait battu. Elle se retourna pour faire front : elle ne vit rien que le jeu d’échecs vide, sans roi ni reine, et cette idée de jeu la poursuivit jusque dans son appartement. Devant la glace qui formait panneau dans l’entrée, elle se vit avec égarement, échevelée, le regard fixe sous cette ligne brisée des sourcils, cette ligne qu’elle avait toujours interdit qu’on épilât parce qu’elle la tenait de lui, comme elle tenait ce teint sombre, gorgé de sang et de violence, et ces mains qui sur sa robe pendaient à présent, semblables aux siennes, inertes, découragées.
Elle eut, en éclair, le ressouvenir de leur forme, la nuit où il avait laissé tomber sa tête sur son épaule et où elle avait senti son confiant abandon. Jamais plus, jamais plus il n’aurait foi ! Les défiances, les accusations de ce soir les sépareraient à jamais.
En somme il valait mieux partir, et, comme elle pensait au départ, elle entendit grincer la grille.
Elle courut à la fenêtre, vit sa petite Lencia s’éloigner. Elle la vit monter la route. C’était lui qui avait pris la voiture qu’elle n’avait pas rentrée, la première qu’il avait trouvée sans doute.
Sur la pelouse sombre, se détachaient les raies brillantes des fenêtres de Maria. Avait-elle été éveillée par le bruit de leurs voix ou seulement par celui de la grille ?
Un enfantin besoin d’être rassurée la poussa vers cette chambre. Elle se glissa dans l’appartement obscur, gratta à la porte.
— C’est toi ? demanda Maria.
Elle était un peu soulevée sur ses coussins, et la regardait avec un étonnement déçu.
— Je croyais que c’était Oreste qui revenait. Où est-il ?
— Je ne sais pas.
— Ce n’est donc pas toi qui es repartie avec ta voiture ?
— Tu vois bien !
Un flot de sang colora la joue pâle. Maria se dressa sur le coude.
— Pourquoi a-t-il pris ta voiture ?
— Je ne l’avais pas rentrée.
— Je ne comprends pas ! Il est parti !
Elle eut un geste vers son front comme pour chasser une idée.
— Si tard parti ! Cela m’étonne.
— Tu sais bien qu’il aime les courses nocturnes, les routes libres…
— Oui. Peut-être…
Elle reprit, presque durement :
— Et toi ? Que fais-tu là ? Va te coucher. Tu dois être lasse.
D’où venait cette impatience ? Que regardait-elle avec ce regard perdu ? Songeait-elle qu’il pouvait être allé rejoindre une femme ? Était-elle capable de voir enfin la vérité ? Avait-elle cessé enfin de se protéger instinctivement contre les trop cruelles évidences ?
Elle pensa à Maria avec une tendresse soudain déchirée, s’interrogea sur elle, se pencha à la fenêtre de sa chambre pour voir si elles étaient toujours là, les lignes lumineuses des persiennes sur le gazon sombre, les vit, eut un élan pour retourner chez Maria, n’osa pas, respira la nuit.
L’humidité marine avait l’odeur iodée des plages où, avec Yvan, elle avait joui de l’été. Elle eut un petit regret, non de lui, mais de cet été-là si accablant de chaleur et de lumière, de leurs corps accordés, de la joie de se sentir jeune. Jamais plus, à présent. Jamais, lui sembla-t-il.
L’électricité illuminait le lit qui l’attendait, ouvert, le pyjama de chantoung étalé sur la couverture. Elle commença à dégrafer sa robe, vit sur ses souliers clairs la trace brunâtre qu’avait laissée le sable mouillé, lorsqu’elle marchait, trainant après elle un homme qui souffrait.
« Après tout qu’y puis-je ? »
Elle en chassa l’image importune, entendit la voix qui lui avait reproché tout à l’heure « ce vieux, cet homme dont tu pourrais être la fille ». Pourquoi Oreste le disait-il avec cette violence et cette horreur ?
Alors la sonnerie ébranla la maison, prolongée, percutante. Elle l’entendit comme un cri sans fin, bondit dans l’escalier, vit deux hommes devant la grille, y courut.
— Madame Servoz ? dit l’un.
— Oui.
Elle répondait sans penser à rien qu’à sa hâte, qu’à son effroi.
— Monsieur Servoz…
— Il est mort ? s’entendit-elle dire.
— Non. Blessé. Gravement. Sur la route. Il s’est jeté sur un camion.
— Où ? Conduisez moi !
Elle oubliait tout : Maria qui avait peut-être entendu, les domestiques réveillés. Elle n’était que hâte.
L’homme conduisait avec ses grosses mains. Elle eût voulu se jeter dans l’espace, le fendre en trombe, arriver !
Oreste devait perdre son sang. Elle aussi perdait son sang. Elle aussi était blessée. Elle, aussi pouvait mourir.
— Il est mort, dit soudain l’homme. Il l’était quand nous l’avons trouvé en montant à la gare prendre le service.
Puis il se tut. Cette femme qui ne disait rien lui faisait peur.
— Les constatations seront achevées. Vous pourrez le prendre, ajouta-t-il.
« Sans moi ! sans moi ! Il est mort sans moi ! » Elle le criait sans parole. Elle n’était plus que ce cri muet. Puis, elle s’assura : « Ce n’est pas possible ! » C’était une erreur, un cauchemar dont elle allait s’éveiller. Il était là, tout à l’heure, furieux, dressé contre elle. Pourquoi ne s’était-elle pas jetée dans ses bras ? Tout eût été oublié… Quelle force l’avait retenue ?
On traversa un passage à niveau. Le choc des rails la projeta contre le conducteur. L’homme dit :
— Il n’a pas vu les feux. C’est à lui la faute.
Elle reconnut la route, ces arbres tordus, ces pins desséchés de soleil sur ces collines pierreuses.
Un rassemblement barrait le chemin. Le camion haut, un peu penché, des débris, et, par terre, une bâche. L’homme avait freiné, l’aidait à descendre. Elle courut.
— Ne regardez pas ! dit une voix.
Le visage était sanglant, rayé de sombre. Un œil regardait sans regard, du fond d’un monde inconnu. C’était lui et ce n’était pas lui. Rien qu’une ressemblance terrible.
— Vous êtes Madame Servoz ? dit une voix qu’elle entendit avant de tomber.
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