La fille
L’existence continuait. Maria reprenait ses laines. Le…
L’existence continuait. Maria reprenait ses laines. Le bouquet s’animait de plus d’éclat depuis qu’elle le brodait près de sa robe noire, de son deuil strict. Au crépuscule, elle se faisait porter au cimetière. Le tombeau était près de la porte. Elle le voyait sans entrer, bien qu’elle eût la permission de faire avancer sa voiture jusqu’à la tombe. Elle en avait usé d’abord. Mais cela ne la rendait guère plus proche de lui : trop de profondeur horrible l’en séparait.
— Est-ce une de tes amies qui vient porter des fleurs ? Ce n’est pas la première fois que j’aperçois une jeune fille.
Maïté sentit le flot de son sang l’envahir. « Comment ! cette fille oserait venir ! » Elle pencha la tête, chercha à cacher sa rougeur.
— Tu ne vois pas qui cela pourrait être ? insista Maria. Elle te ressemble un peu.
— À moi ?
— Je ne l’ai vue que de loin ; mais c’est ta taille, ta silhouette.
— Aucune de notre bande ne me ressemblait.
— Vraiment ? fit Maria.
Maïté eut peur d’en avoir trop dit, corrigea :
— Du moins je le crois. Tu sais, les ressemblances…
— Oui, soi-même on en juge mal, conclut calmement Maria, et elle reprit son ouvrage. Elle était pâle. Elle avait renoncé aux fards. Mais, en plus, elle avait pâli.
« J’ai eu raison de l’épargner, songeait Maïté. Et pourtant est-il juste que je sois la seule à souffrir ! » Car elle venait de sentir que ce n’était pas fini, que la mort n’avait rien supprimé de sa jalousie, qu’elle se sentait aussi dépossédée que lorsqu’il était vivant. Oui, Maria ne savait rien, et elle seule était frustrée. Elle seule pouvait penser que dans ce tombeau il y avait un amant inconnu qu’évoquait cette fille. Cet amant dont elle ne connaissait rien ! Rien que, peut-être un soir, le temps d’un éclair, le visage d’attente et de désir.
Insidieusement, elle interrogeait Maria. Il lui fallait pouvoir au moins imaginer ce qu’il pouvait être. Et Maria faisait surgir du passé le jeune homme qu’il avait été.
— Quand nous étions pauvres, en Savoie…
Elle décrivait la maison, non loin de la carrière de pierres.
— Quand il rentrait de son travail, il sentait la terre et une sorte d’odeur de source. Il était si fort et si beau ! Tiens ! regarde-le !
La photo le montrait, la chemise ouverte sur le torse où l’on voyait saillir les muscles comme sur les statues des dieux.
— Raconte ! disait Maïté, la bouche humide.
Et Maria racontait son bonheur d’alors, dans ce chalet où Maïté était née. « Comme une chose de nous-mêmes, si à nous que tu étais notre chair. Tu te roulais dans ce grand lit de bois, entre nous deux, avec ta petite tête bouclée. Tu la frottais à sa poitrine. Il t’appelait : « Mon agneau noir » et tu jouais à faire l’agneau. À quatre pattes tu montais sur lui, et tu le léchais doucement. Il riait. Il était heureux ! »
Des administrateurs se faisaient annoncer. Il fallait s’occuper des affaires en cours.
— Reçois-les. Tu es plus instruite que moi, disait Maria. Tu comprendras mieux.
Mais elle aussi était sans compétence. Oreste avait toujours voulu que les femmes fussent dégagées des réalités matérielles, et toutes les deux ne savaient rien de ce monde d’ouvriers, d’usines, de carrières, de mines et de bateaux, de ces trajets figurés sur des cartes marines, de ces échelles de rendements pour chaque filon exploité, de ces graphiques de dépenses et de bénéfices. Tout cela était mort où Servoz avait surveillé la vie.
— Le mieux, disait le notaire, serait de monter l’affaire par actions, de se dégager en partie. Une part de votre capital se placerait hors de l’affaire. L’autre vous assurerait une participation constante aux bénéfices…
— Nous n’avons que trop d’argent, assurait Maria, mais pour ma fille, il vaut mieux…
Maïté, elle, regrettait qu’Oreste ne l’eût pas initiée aux affaires : elle aurait pu vivre dans sa trace, continuer ce qu’il avait fait, voir ce qu’il avait coutume de voir dans ce bureau qui dominait le port, s’asseoir dans ce fauteuil, poser ses mains, où lui-même les étendait, sur l’acajou de la table brillante.
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Une peinture vue à l’hôpital de Séville la hantait. Comment échapper à cette image ? Elle enviait Maria et sa douleur calme, l’illogisme de ses croyances, peut-être même son espoir. Pour elle, il n’y avait plus rien que ce cercueil fastueux qui enfermait dans son satin souillé cette chose immonde. La nuit, elle s’éveillait en sursaut, ivre d’horreur.
Pourtant, elle revenait vers cette tombe. Elle se penchait sur ce sombre espace caché. Mais jamais à l’heure où Maria se faisait conduire au cimetière. Elle voulait être seule avec lui.
Pourquoi n’avait-elle pas cédé à l’élan qui l’eût fait se jeter contre cette poitrine où son enfance avait tant de fois cherché refuge ? Peut-être tout alors eût été évité. Pourquoi avait-elle refusé ce geste ? Par moments, elle se sentait coupable comme si elle avait déclenché l’accident.
Un jour, à Marseille, sa voiture rencontra celle de Ross. Tous deux s’arrêtèrent.
— Voulez-vous que nous sortions de ce vacarme ? demanda Ross. Il n’y a qu’à aller se garer au parc Borelli.
Ils trouvèrent de la place non loin des grilles.
— Comment allez-vous, Maïté ? Je veux dire comment supportez-vous votre deuil ? Ce doit être atroce pour votre mère.
— Oui, fit-elle. Et ils se regardèrent en étrangers.
C’était comme après des années et des années d’éloignement, après des pays et des pays traversés.
— Que deviennent toutes ses entreprises ? Ses affaires étaient considérables. Avez-vous quelqu’un pour lui succéder ?
— Oui. Il avait ses délégués. Depuis des années il se faisait suppléer.
Ross regardait autour d’eux les parterres, les fleurs, les gens qui veillaient dans le jardin public sur les jeux des enfants.
— Votre père a-t-il souffert ? S’est-il rendu compte ?
— Non. On assure que ce fut instantané. Il était blessé à la tête.
— Si le crâne a porté, l’hémorragie ne laisse pas le temps…
Ils firent quelques pas en silence.
— Mais comment, lui, si habile à conduire et habitué à prévoir tous les risques, n’a-t-il pas vu les feux ?
Elle dit, retrouvant son angoisse :
— La fatigue peut-être…
— Encore si cela avait eu lieu sur une route à coudes brusques… Mais là, après avoir ralenti au passage à niveau…
— Il n’avait pas ralenti.
Elle avait l’air de répondre à un interrogatoire. L’idée lui en vint. Pourquoi Ross questionnait-il ainsi ? Quels bruits avaient couru dans cette société d’usiniers et d’armateurs pour qu’il veuille des précisions ?
— Pourquoi m’interrogez-vous ? dit-elle.
— À cause de ma stupeur. Je ne peux m’expliquer que cet homme plein de force, et qui n’avait nul vice pouvant amener une défaillance, ait pu manquer à ce point d’attention et de présence d’esprit.
Qu’avait-il supposé ? Elle le regarda bien en face :
— Le propre de l’accident, c’est d’être inexplicable.
— Oui, sans doute.
Puis il parla plus bas :
— Cela a dû vous être un tel coup, à toutes deux ! Tout ce qu’on dit de votre mère, de leur amour… Car, pour le reste, on remet les choses au point, à leur vraie place. Son cas était très particulier. Avec la maladie de votre mère… C’était normal.
— Un homme ne peut-il s’empêcher de faire l’amour ?
— Non. Ni une femme.
— Qu’en savez-vous ?
Il rit, d’un rire embarrassé, puis se reprit :
— Excusez-moi ! Je juge d’après ce que je vois. On pleure un mort et on se donne à un vivant. Voyez Gisèle Raymondeau.
— Qui est-ce ?
Mais aussitôt elle comprit :
— Je savais son existence, mais pas son nom.
Et, soudain, elle se sentit triomphante. Cette fille pourrait oublier ! Oui, elle ne posséderait plus, comme un bien unique, ces souvenirs de l’amour d’Oreste, ce visage de désir, ce visage de béatitude et celui du rassasiement, comblé, détendu, préfigurant celui de la mort. Oui, cette fille, chaque jour, allait être de plus en plus dépossédée de ces images ! Oui, elle le perdrait, lui, celui qu’elle avait été seule à connaître, seule à garder !
Ross s’arrêta. Sans doute avait-il dit tout ce qui lui importait. Un instant il hésita avant de poursuivre :
— Je voulais vous assurer que vous pouvez disposer de moi, si je peux vous être utile. Yvan aussi. Il voudrait vous voir.
— Il me l’a écrit. Mais à quoi bon ?
— Je sais qu’avec la santé de votre mère, il vous est difficile d’être libre…
Ross pensait aux empêchements matériels. Il ne pouvait deviner qu’en elle il n’y avait plus qu’Oreste, qu’elle était devenue libre, à l’abri de la mort qui lui permettait de tout oser, de poursuivre, dans la solitude de ses nuits, sa terrible quête.
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