La fille
À Rocherousse, Oreste paraissait de plus en plus nerveux.
— Je ne comprends pas que tu te plaises ici avec cette chaleur. Tu serais mieux à la bastide.
Sûrement il était irrité de la sentir là.
Maïté dit :
— Tu préférerais être libre de tes soirées ?
— Tu l’es bien, toi, de tes après-midi.
En effet, elle les passait en bains, en courses, en flâneries avec ceux qui restaient de la bande. Régine n’avait pas reparu, Solange avait déserté, captée par un Américain, et Gilbert Ross s’était décidé à faire son service militaire en Allemagne. Alain et Danielle, Huguette et Guy avaient attiré un jeune peintre dans leur orbe. « Pour fille ou pour garçon ? » disait Yvan qui ne pouvait souffrir son genre et jusqu’à son prénom équivoque.
— Dites Camillo, exigeait-il pourtant, je suis Romain.
— Romain de Capri, affirmait Yvan. Sa peinture correspond à ce qu’il est : sans signification précise.
— Si l’on peut dire ! s’exclamait Huguette. Il a un talent fou !
En effet, à Saint-Paul, son exposition attirait les estivants. Les journaux d’art vantèrent son génie. Huguette était devenue son exégète, après lui avoir conseillé d’illustrer en son style abstrait La Divine Comédie. On s’arrêtait devant les trois tableaux de dimensions dantesques. L’Enfer s’inscrivait en noirs de plus en plus bitumeux sur fond d’écarlate. Le Purgatoire, rayé de traits fangeux, semblait contenir des formes suppliciées, et le Paradis, en ronds concentriques, était surmonté d’une lumière nacrée.
— C’est Dieu, disait Huguette avec onction.
Les Parisiens et les Américains achetaient. Maïté le fit, par solidarité de groupe.
— Quelle est cette horreur ? dit Oreste quand il vit le tableau. Puis il s’arrêta, regarda un moment, détourna la tête sans rien dire. Y avait-il vu ce qu’elle avait cru y découvrir, exprimé par cette série d’étais menaçants, dont les deux derniers laissaient apercevoir un pays fondant d’azur pâle et qui, rageusement barré par des traits puissants, demeurait interdit ?
— Tu sais, dit-il le même soir, j’ai de mauvaises nouvelles du Maroc. Il faudrait aller voir sur place. Avec les événements actuels…
— Naturellement, fit-elle avec ironie.
Il affecta de n’avoir pas entendu, expliqua la situation en lavant lentement un raisin dans le grand verre de cristal. Puis il égrena le raisin, et ses mains avaient ces gestes tant de fois vus, comme si elles officiaient, avec cette façon délicate de détacher chaque grain.
Une tendresse remontait en elle, avec des souvenirs lointains des soirs où il la portait dans ses bras jusqu’à sa chambre, alors qu’au dessert elle s’était endormie et qu’elle demeurait contre lui, à demi consciente, feignant le sommeil pour faire durer son plaisir. Puis elle revoyait ces matins où, empêtrée dans sa longue chemise de nuit, elle venait dans le grand lit et basculait sur la large poitrine virile. Alors elle le voyait rire, au-dessous de son petit visage, en découvrant ses dents magnifiques. Elles l’étaient toujours. Une seule manquait. Il s’était opposé à son remplacement, avait gardé, au coin droit de sa bouche, ce trou d’ombre. Elle le chercha pendant qu’il parlait de contrats menacés, de la nécessité d’aller sur place se rendre compte. Le trou n’y était plus. Une prothèse le masquait.
« Il a voulu cacher cette tare à des yeux jeunes. Pour plaire à cette fille ! » pensa-t-elle en rougissant, et les mains qui détachaient avec précaution les grains de raisin eurent soudain l’air de caresser un sein, avec la même prise délicate.
— Maria sait-elle tes projets ? demanda-t-elle.
— Naturellement.
Elle allait dire : quand pars-tu ? et se l’interdit. Pourtant une grande paix était en elle comme si cette future absence déjà la délivrait. Il ne serait plus là pour lui rendre tangible sa trahison. Elle ne s’interrogerait pas à chaque instant sur lui. Elle ne rechercherait pas sur lui ces indices secrets qui rendent encore présente une femme quittée depuis peu.
Elle le regarda à travers la table pour saisir son image, puisqu’il partirait. Il lui fallait prendre en elle ce volume puissant d’un corps à épaules larges et ce visage, surtout ce visage où la peau se ridait au front et aux commissures des lèvres encore pulpeuses, s’amollissait au creux des joues malgré la denture intacte dont l’unique brèche était réparée.
— T’installeras-tu auprès de Maria ? demanda-t-il brusquement.
— Je n’y ai pas encore réfléchi, dit-elle.
Il eut un léger mouvement de contrariété. Bien sûr, la lui laisser lui ôtait tout souci. Il s’en déchargeait. Mais, elle, n’avait-elle pas le droit de vivre à sa guise ?
Le domestique apportait le café.
— Tu resteras longtemps là-bas ?
Il expliqua pourquoi il ne pouvait rien prévoir puisqu’il aurait des audiences à demander, et sans doute à gagner toute une hiérarchie de fonctionnaires.
— Espérons que tout ira pour le mieux.
La phrase ne l’engageait pas, remettait tout au hasard. Sans nul doute, il emmènerait cette fille. On la prendrait pour madame Servoz. Elle aurait cette fierté, qu’elle avait elle-même tant de fois connue, lorsque au bras d’Oreste elle était saluée avec empressement par les autres manieurs d’argent de Marseille : banquiers, usiniers, armateurs. Elle retrouva en un éclair ce sentiment qui la faisait s’appuyer à lui davantage. C’était atroce qu’il permît qu’une autre, là-bas, pût avoir cet orgueil !
— Je téléphonerai souvent. S’il y a besoin, de ma présence, en quelques heures je suis là. Nous ne sommes plus au temps des télégrammes et des bateaux.
— Tu reprends ton avion ?
— J’avais abandonné un temps à cause des craintes de ta mère. Mais c’est beaucoup plus commode.
— Oui, fit-elle agressivement. On est plus libre.
Il ne répondit rien.
— Quand pars-tu ? interrogea-t-elle enfin.
— Peut-être demain. Cela dépend du temps qu’il fera.
Elle serra les dents. Ainsi il annonçait son départ au dernier moment. Croyait-il qu’elle voudrait l’accompagner jusqu’au terrain d’aviation ? Cette référence au temps était voulue pour l’empêcher de le suivre. Mais qu’il s’en aille ! Qu’il s’en aille ! Qu’il se gave de ce corps jeune et sans doute vicieux ! Elle avait bien eu Salar et ses complications orientales ! Elle y pensa comme à une vengeance déjà accomplie, leva la tête.
Oreste la dévisageait. Il la touchait d’un regard dévorant. Un instant lui montra ce visage concentré, douloureux, avide. Son sang afflua à ses joues, elle sentit son soufle coupé, un appel dans sa chair profonde, se retint à la table comme si elle allait tomber, transpercée d’une balle. Mais aussitôt le visage d’Oreste reprit son calme, son assurance, sa tranquille dureté. Qu’avait-elle cru voir ? Et qu’avait-elle ressenti ?
Elle demeurait interdite, encore au bord du trouble ; puis brusquement elle se leva, jeta sa serviette :
— Bonsoir et bon voyage, dit-elle comme si elle s’adressait à un étranger.
Il ne fit aucun geste. Elle se demanda s’il convenait de se prêter au baiser d’adieu, fit quelques pas en s’éloignant. Elle le voyait encore, devinait que sa longue main cherchait le briquet pour allumer sa cigarette et se donner cette contenance désinvolte. La colère lui revint. Elle lui jeta : « Amuse-toi bien ! » comme un défi. Qu’il ne la crût pas idiote ! Qu’il ne pensât pas l’avoir dupée avec son histoire !
Dans sa chambre, elle roula sur son lit avec l’envie de tout détruire, tout, jusqu’à cette maison ! Et s’il croyait qu’elle allait rester là !
Elle le cria comme s’il pouvait l’entendre, mit de l’ordre dans sa coiffure, changea de robe, descendit.
La place d’Oreste était vide. Le domestique enlevait le couvert.
— Monsieur est monté ?
— Monsieur est déjà sorti.
Au garage il n’y avait pas sa nouvelle voiture. Elle prit la sienne, dédaigna d’appeler le concierge pour ouvrir la grille, la manœuvra avec rage. Une envie de fracas, de bruit, de délire la poussait. Par bonheur la route était peu encombrée. Des paysages, des coins de cités à demi endormies, un battement de mer contre des roches, des lacets grimpant aux collines s’offraient, s’évanouissaient dans la vitesse. Des enseignes au néon s’inscrivaient en couleurs violentes près des quais où dormaient des voiles. Tous feux allumés, un navire glissait sur la mer sombre. Puis de nouveau des jardins, des terres, des bois grêles, des montées, et enfin la descente vers le cap.
Les camarades étaient là, dans cette musique criarde que déversaient les haut-parleurs.
— Mais c’est Maïté ! s’exclama Danielle. Les Lebrault se levèrent. Ross s’empressa.
— Je vous croyais pris par le service militaire !
— Permissionnaire. Je relève de maladie. Contractée en service.
Elle le vit, un peu pâle et amaigri. Il lui parut plus sympathique qu’autrefois. Elle lui dit :
— Le séjour en Allemagne vous réussit.
— Et à vous la vie civile ne messied pas. Vous devenez tout à fait star pour film psychologique.
— Vous ne vous tutoyez plus ? remarqua Solange.
— C’est l’effet de la discipline militaire et du respect dû aux supérieurs.
— Que faisiez-vous là ? s’informa Maïté.
— On tâche de tuer le temps et de ressusciter la jeunesse.
— Déjà ?
— Oui. Si vous aviez fait du service, vous verriez comme cela met de la distance entre soi et ce que l’on fut.
— Il n’y a pas plus geignard que Ross, dit Guy. Garçon, un gin ! Pour tous.
Ils buvaient plus qu’ils ne dansaient. Pourtant des couples tournaient là-bas. Quelques hommes mûrs mêlés aux filles jeunes.
— Pourquoi avez-vous choisi cette boite, dit soudain Ross, elle est sinistre !
— On s’y fait, dit Alain. Et c’est tellement commode de n’être dans aucune boite connue où forcément on rencontre des gens. Des gens prêts à dire à votre famille : « J’ai l’autre soir vu votre fils ! » Ici anonymat et mystère.
— Je voudrais me saouler, s’entendit dire Maïté.
— Pourquoi, mon ange ? Peine de cœur ?
— Je suis prêt à vous consoler, offrit Alain.
— Non, pas cela ! Boire sans plus !
— Qu’as-tu ? fit Solange, soudain attentive. C’est Yvan ?
— Laisse Yvan tranquille !
— Elle a ses nerfs ! dit Danielle. Mais, mon chou, ne te fâche pas. On t’interroge par amitié.
— Je n’ai pas besoin d’amitié.
— Cela sent le drame, fit Ross. Mais vous allez voir ! Trois ou quatre verres, et puis, passez muscade ! Le calme plat. L’euphorie superbe ! Bois, bébé !
Il tendit le verre. Elle but. Les autres regardaient.
— Est-ce si curieux ?
— Non. Mais toi, ça étonne. On ne t’a jamais vue comme ça. On n’aurait jamais cru…
— Quoi ?
— Que tu aurais besoin de secours, chérie ! Toi, qui peux tout t’offrir !
— Ce n’est pas vrai ! Je ne peux rien !
Sa voix s’était élevée, presque avec colère. Que faisaient-ils tous là, à la regarder ? Elle aurait dû s’arrêter seule, n’importe où. C’était idiot d’avoir cherché leur groupe. Pourquoi ? Espérait-elle retrouver Yvan ? Pauvre Yvan ! Il ne lui était rien.
— Un cha-cha-cha, ma beauté, offrit Ross. Tant qu’on a encore le sens du rythme…
Elle fit « non » avec la tête, tendit son verre.
— Un suicide alors ? Bon ! On y va !
Un sang plus chaud courait en elle. Après tout, il en aurait un jour assez, de cette fille ! Le tête-à-tête, là-bas, cela allait lui permettre de s’en dégoûter. Il finirait par comprendre…
— Oui, Oreste Servoz aimé pour son argent !
— Que dit-elle ? s’étonna Danielle près de Ross.
— Rien. Léger délire. Dérange pas !
— Qu’est-ce que cela peut te faire qu’on la dérange ?
— Laissez-la tranquille, exigea Ross.
— Bon, bon. On s’en va, décida Danielle. Venez, les enfants. On file ailleurs !
Ils payèrent, sortirent. Ross écarta les verres qu’ils avaient laissés, fit signe au barman.
— Whisky. Deux.
— Buvez, offrit-il quand il fut servi.
Il s’était rapproché de Maïté.
— Ça va mieux ?
— Oui, je crois.
Elle parlait avec difficulté. Tout se défaisait en elle. Le nœud d’angoisse s’était brisé. Elle flottait comme sur une mer, avec le même balancement.
— Tu sais, Ross, ce n’est qu’un moment.
— Quel moment ?
Elle ne pouvait plus répondre. Mais elle sentait une paix inouïe. Non, rien ne pouvait plus l’atteindre. Qu’il parte donc ! Qu’il parte !
— C’est drôle. Tu ne crois pas ? Une fille de mon âge.
— Quelle fille ? demanda Ross.
Il y eut dans la salle le demi-silence d’un changement de disque. De son regard circulaire, Ross vit des couples revenir aux tables. En face, un type fixait Maïté avec un regard amusé, un peu indulgent. « De quoi se mêle-t-il ? » pensa Ross, et il entoura de son bras les épaules de Maïté. Elle se laissa faire, appuya sa tête contre lui. Pouvait-il être ému de ce geste ? Il s’en étonna. D’ordinaire Maïté le laissait froid. Ce n’était pas son type. Il aimait les blondes, longues et minces. Huguette avait été son béguin d’adolescence. Il s’était offert Régine avant qu’elle eût le vieux producteur jaloux. Mais pourquoi pas Maïté ?
Sa légère ivresse lui rendait sensible ce poids d’une tête ballante, le parfum des cheveux et leur douceur.
— Encore, dit-elle tout à coup, et il ne pouvait savoir si cette prière s’adressait à lui pour remplir le verre qu’elle tenait ou pour l’inciter à ce geste tendre avec lequel il venait de caler la tête posée sur lui.
L’homme d’en face eut un regard qui voulait dire : « La petite a son compte. » Maïté tenait toujours le verre en le balançant un peu. Le jazz avait repris, et tous deux restaient avec leur seul témoin au milieu du tumulte des danseurs, des jaillissements de trompettes, des sourds tremblements des cymbales et de cette voix presque humaine du saxo. Eux, tout seuls avec leur témoin et le bruit profond, régulier, un peu traînant des pieds, et cette chaleur âcre et trop parfumée des sueurs.
— C’est la première fois, dit l’homme d’un air connaisseur.
Il s’était levé. Il allait partir.
— Bonne nuit, ajouta-t-il, presque paternel.
« Il nous prend pour des nouveaux mariés » pensa Ross. Et, comme si ce mouvement de départ déclenchait quelque envie sommeillant dans son ivresse, Maïté dit : « Rentrons », se leva en s’agrippant à son bras. Il l’entraîna, retrouva sa voiture, la vit hors d’état de conduire, prit le volant.
— Où allons-nous ?
— À la maison, dit-elle faiblement.
Elle avait fermé les yeux, rejeté la tête en arrière. Elle était pâle. Il pensa avec dégoût qu’elle allait vomir.
— Veux-tu prendre quelque chose ? Un café très fort ?
— Dormir, répondit-elle, l’air excédé.
Il mit le moteur en marche, embraya.
Le vent venait de la mer, rafraîchi de nuit et d’espace. Ils filèrent sur la route à peu près libre, dans l’avant-aube. Il faisait presque froid. Les arbres, incendiés par les phares, élevaient leurs troncs blanchissants, s’affaissaient en arrière dans l’ombre, les uns après les autres, à un rythme rapide et hallucinant. Il ralentit un peu, regarda Maïté.
Elle dormait, la bouche entrouverte. « Dans quel état vais-je la ramener ? » Il eut une sorte de crainte d’Oreste Servoz qu’il connaissait peu. Puis il pensa qu’en allant aussi vite il arriverait avant qu’elle eût pu se reprendre, modéra son allure.
Quelques voitures le souffletaient au passage de leur vitesse. Quelques couples comme eux couraient dans la nuit vers le gîte, le lit, l’amour. Une excitation le gagnait à pressentir leur hâte. Après tout, Maïté était comme les autres. Le temps était passé où il la tenait pour différente. Il y avait eu Salar : cette longue fugue d’où elle était revenue femme, sortie de la réserve d’une étonnante sagesse, et il y avait sans doute Yvan.
Pourquoi Yvan après tout ? Ce n’était qu’un gamin, pas un homme. Lui, se sentait fort, viril. Pourquoi ne l’avait-elle pas choisi ? Il s’était décidé trop tôt à son service militaire. S’il était resté, il aurait couru sa chance.
Que savait-il d’elle au fond ? Une fille qui vient se saouler avec des camarades n’est-elle pas prête à tout ?
Les propriétés closes de murs avaient cessé. Il traversait des bois suspendus au-dessus de la mer. Il arrêta, se pencha vers elle. Elle ouvrit les yeux, tendit un bras, le toucha à la nuque de sa main chargée d’une lourde bague. Son regard fixe et absent le surprit. Que lui arrivait-il ? Il la secoua. Elle gémit d’un gémissement brisé, puis fondit sur lui, d’un bloc, de tout son poids. Ses cheveux l’enveloppèrent de leur parfum sous les relents de tabac froid qu’y avait laissés la boîte de nuit. Une bouche chercha son cou sous le col mou de la chemise, s’immobilisa en un baiser qui était une succion. Alors il la prit aux épaules.
— Tu veux ? dit-il. Elle ne répondit pas. Il hésita encore. Une voiture passa. Puis une autre. Il songea à la banquette arrière, au bois et à son lit d’aiguilles sous les pins. Il ouvrit la portière, descendit, la tira à lui.
Dormait-elle ou feignait-elle de dormir ? Elle pesait. Il la dégagea de la voiture, la fit glisser jusqu’au sous-bois.
Était-il possible qu’elle fût là, abandonnée ? Il se pencha sur elle et, comme mus par un déclic, ses bras se refermèrent sur lui. Doucement il la caressa. L’iode de la mer et le lourd parfum des résines se mêlèrent un instant à d’autres odeurs. Puis il ne sentit rien que la force préhensive de la bouche et la violence de ce corps qui s’accrochait au sien…
Lorsqu’il se dégagea d’elle, elle eut une plainte, murmura des mots sans suite, puis roula plus loin, reprit son sommeil.
Il fit quelques pas sur la route. Tout lui paraissait irréel : ce ciel qui pâlissait sur une mer encore lourde de ténèbres, ces fusées rapides d’autos trouant à battements irréguliers le grand silence, et surtout cette fille trop parée, qui dormait, comme assassinée par un rôdeur nocturne.
Une rancune lui venait. Pourquoi l’avait-elle attiré ? Qu’expliquerait-il et que voudrait-elle croire ?
Il la regardait, tenté de fuir, en profitant de sa torpeur. Enfin il se décida. Le ciel se colorait. Les voitures devenaient plus nombreuses. Il la souleva avec peine, la déposa sur la banquette. Il lissa de sa main les cheveux dérangés, mit de l’ordre dans ses vêtements. À peine ouvrit-elle les yeux pour les refermer aussitôt. L’avait-elle vu ? Se rendait-elle compte ? Il entendait son souffle lourd tandis qu’il reprenait de la vitesse.
Que dirait-on chez elle si ce sommeil persistait ? Quelles paroles emploierait-il pour la remettre à des domestiques ? Et si Oreste Servoz l’interrogeait ?
Devant la villa, il hésita, puis prit le parti le plus facile. Il s’assura qu’elle dormait, rajusta le manteau qui avait glissé, referma la portière, s’éloigna. Un instant, il fut tenté de revenir, de sonner à la grille.
Mais que risquait-elle ? À son réveil, elle saurait comment agir. Ce ne devait pas être la première escapade de ce genre. Ses parents avaient bien admis l’autre fugue. Celle-là serait sans conséquence. Il en était sûr.
Tandis qu’il remontait vers la petite gare, il essayait de se souvenir des confidences de plusieurs filles de la bande. Deux d’entre elles s’étaient vantées d’avoir bu au point de provoquer des partenaires de hasard.
Longtemps il attendit un train. La villa des Servoz n’était plus qu’un toit émergeant de verdures brillantes et dures. Et, comme il pensait à Servoz avec gêne, il crut soudain qu’elle avait dans son délire prononcé ce nom. Que craignait-elle ?
« Après tout, c’est elle qui a tout voulu », se dit-il pour se rassurer.
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