La fille
Les jours passaient. Avec ses laines de…
Les jours passaient. Avec ses laines de couleurs vives, l’aiguille, qui perçait le canevas et en ressortait, les mesurait à sa faible vitesse. Les lettres d’Adrien Lunois s’entassaient sans qu’elle eût envie d’y répondre. Elle lui envoyait de courts billets impersonnels. Que lui dire ? Il s’effaçait, ne revivait qu’au moment où elle lisait ses lettres. Et était-ce vraiment revivre ?
Ce qu’il écrivait venait d’un monde irréel, au-delà d’une frontière infranchissable pour le corps, l’odeur, le contact.
Et, curieusement, elle prenait peu à peu goût à ces messages émanés d’un être invisible. Elle lui confiait : « Il me semble à présent que vos lettres m’atteignent plus que votre voix réelle » et s’étonnait qu’il lui réponde : « Moi, je donnerais tout pour quelques instants de ta présence et pour sentir ma petite fille dans mes bras. »
Sur le guéridon, percé d’un parasol qui illuminait de ses couleurs vives la chaude pâleur de Maria, elle vit un matin flamboyer de reflets un grand faire-part.
— C’est ton ami Yvan qui se marie. Il ne fait pas une mauvaise affaire. Il épouse une des plus grosses fortunes de Marseille. À côté, ses parents sont gens de peu.
Elle prit le faire-part, sentit la qualité du vélin, lut que la bénédiction nuptiale leur avait été donnée dans la chapelle du château d’Estissac.
— Il s’est marié à la campagne.
— Sans doute pour montrer le château des parents.
— C’est vrai. Je n’y avais pas songé.
Maïté reposa le vélin sur la table, avec ses initiales enlacées. Cela lui parut comique et presque inconvenant, cette manière de suggérer l’étreinte.
« Je n’ai même pas répondu. » Elle le constata, étonnée. Oui, c’était une chose rejetée, inexistante, comme fût devenu Adrien s’il n’avait si souvent écrit. Pourtant ses longues implorations commençaient à l’agacer par leur monotonie. Elle lui assura un jour : « Si vous connaissiez Maria, c’est elle que vous adoreriez. » Il répliqua : « Vous ne pouvez savoir ce qu’est la jeunesse pour un homme qui a vécu, et combien est bouleversante cette petite ligne sous ta paupière encore enfantine. »
Elle la chercha : elle soulignait, au bas de la paupière inférieure, ce foisonnement des cils au-dessus du cerne un peu bistré de son œil de brune. Il parlait aussi de son corps, de sa flexibilité de jeune branche.
Pourquoi ce corps, toujours ce corps ? Était-ce aussi ce que cherchait Oreste ?
Elle rôdait, inactive, dans le jardin ou allait s’asseoir près de Maria.
— Tu devrais m’apprendre la tapisserie.
— Ce n’est pas de ton âge. Va plutôt te promener dans la campagne. Elle en vaut la peine.
— Tu la connais ?
— Pendant ton absence, le vieux François a été si persuasif que je me suis fait porter en voiture.
— Alors, sors avec moi !
— Non. J’ai tout vu et je me trouve très bien ici.
— Moi aussi. J’ai besoin de calme, dit Maïté.
Elle refusait les horizons, la vitesse, prise d’attendrissement : Maria ne pensait qu’aux autres. Elle la poussait à sortir parce qu’elle s’imaginait sans doute que le mariage d’Yvan l’avait déçue.
Un matin, elle la trouva resplendissante. Maria venait à peine de se lever lorsque au téléphone elle avait reconnu la voix d’Oreste.
— Je n’ai pas eu le temps de te faire appeler. Il va bien. Mais il a une quantité de difficultés.
Elle s’arrêta un instant, toucha son long collier de perles, y enroula son doigt d’un geste coutumier, puis dit :
— Comme sa voix est jeune au téléphone ! Il me semblait que c’était lui aux premiers temps de notre amour !
Fallait-il qu’elle fût émue pour oublier son ordinaire pudeur. En effet elle éclatait de joie, les yeux brillants, les narines un peu dilatées, un sang plus vif à ses joues.
« Comme elle devait être belle dans l’amour ! » songea Maïté. Et dire qu’Oreste mentait pour rester plus longtemps avec cette fille !
— Pourquoi n’as-tu pas épousé Yvan Duteil ? demanda soudain Maria. Tu sortais avec lui. J’avais cru un moment…
— Mais, chérie, jamais je ne m’embarrasserai d’une famille étrangère !
— Alors, que feras-tu ? Tu ne vas pas vieillir seule !
— Je ne pense pas si loin.
— Cela vient. On ne le croit pas. Mais si tu savais…
Elle fit un petit geste qui indiquait la fuite de tout, referma les mains. Les diamants y brillaient, et Maïté revit Oreste sortant de la bijouterie avec cette fille, vêtue sportivement, mince, les cheveux au vent. Il la promenait à présent sous le soleil des routes ou à l’abri des palmeraies.
Maria recula un peu la tête, jugea l’ensemble des fleurs en bouquets qu’elle brodait, puis baissa le front sur le métier à tapisserie.
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