La fille

Jeanne Galzy · Chapitre 47 sur 59

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La fille

Le lendemain, elle appela Yvan.

Ce fut une voix féminine qui répondit : « Monsieur est sorti », et aussitôt le récepteur fut raccroché. Elle s’adressa à l’usine, fut renvoyée de poste en poste. Enfin, elle entendit la voix étonnée :

— Impossible ce matin. Mais déjeunons au Noailles. Midi trois quarts.

Elle descendit vers Maria. Elle lui vit une nouvelle robe.

— Que tu es jolie ! Que cette robe te va bien !

Les yeux sombres s’éclairèrent d’une petite phosphorescence. C’était la joie. Peut-être un espoir.

— C’est toi, petite, qui es en beauté !

Mais, elle, ne s’intéressait pas à cela. La beauté qu’elle admirait, c’était celle de Maria. Elle n’avait pris d’elle ni cet air royal, ni cette régularité de traits, ni cette peau de couleur égale, de ce blanc mat des brunes. Elle, à ce point de vue, n’existait pas. Il fallait être Adrien Lunois pour l’admirer.

— Ton père m’inquiète, dit soudain Maria.

— Pourquoi ?

— Il se fatigue au moment où il devrait faire attention à sa santé.

La santé d’Oreste, quelle histoire !

— Il va très bien. Je le trouve toujours si jeune.

— Non. Il a des nervosités qu’il n’avait pas autrefois.

— Par exemple ?

Avant de parler, Maria tendit la main, et Maïté sentit sur son bras cette main serrée et frémissante.

— Il souffre de ton attitude. Il dit que tu t’es détachée de nous. De lui surtout. Ne pourrais-tu avec lui être plus aimante ?

— Aimante ? répéta Maïté. Maria ne savait donc rien ? Elle fut sur le point de lui dire : « Comment veux-tu que je l’embrasse quand il sort de chez cette fille ? »

— Pardonne-moi, Maria. Mais je ne suis plus une enfant.

— Je voudrais le lui faire admettre, qu’une femme a plus de réserve. Mais il voudrait que tu sois toujours…

Elle hésita, puis affirma brusquement :

— Les pères sont toujours jaloux de leur fille !

Comme Maria ramenait tout aux lois générales et rassurantes ! Qu’elle était loin de ce monde sauvage et impur aux violences inavouables !

— Fais un effort, Maïté. Ne lui cause pas de chagrin !

— Du chagrin ! N’exagère pas !

— Non, non ! Je n’exagère rien. Je suis bien certaine qu’il souffre. Tâche de te montrer plus gentille pour lui ! Promets !

— J’essayerai, dit-elle évasivement.

Elle prit son sac, ses gants, courut vers l’antichambre, enfila son manteau.

Une sorte de haineuse joie était en elle. « Tant mieux ! Tant mieux qu’il souffre ! » Puis elle se demanda : « Donne-t-il ces raisons de tristesse pour cacher autre chose ? Une peine causée par l’autre ? Ou la mélancolie de son détachement de Maria ? »

À l’hôtel où l’attendait Yvan, elle eut un moment l’envie de lui proposer de partir avec elle. Pour n’importe où. L’essentiel était de pouvoir tout quitter et tout oublier. Puis elle se réfugia dans les caresses retrouvées comme dans un passé renaissant. Elle n’eût pas été étonnée, en rouvrant les yeux, de revoir à l’horizon se profiler la lente courbe de la Sainte-Victoire.

— Tu es toujours le même, dit-elle à Yvan.

— Compliment ou blâme ?

— Constatation, sans plus.

— Je te reconnais là. Avec toi les compliments sont plutôt rares !

— Tu as une femme qui t’admire. Cela suffit.

— Ce que tu es rosse, Maïté ! Mais, à propos, le Coromandel ?

— Très bien. Si tu as quelque regret…

— Pas moi. Mais elle.

— Veux-tu que je le lui envoie en cadeau ?

Il parut choqué de cette idée. Elle rit.

— Pauvre petit qui représente déjà l’ordre moral !

Elle escompta que dans dix ans il serait un vénérable père de famille. Elle quitta sa chaleur, s’écarta de lui. Peut-être alors n’auraient-ils plus rien de commun, aussi étrangers l’un à l’autre que s’ils n’avaient jamais été là, sur ce lit défait ; des amants dénoués. Encore près de lui, elle mesura sa solitude. En somme, l’amour, ce n’était rien. Ses remous ne laissaient pas plus de traces qu’une tempête sur de l’eau. Même cette grande lame qui montait et emportait tout pour un instant, cet éclatement, ce jaillissement qui semblait sans fin, tout retombait et retrouvait ses limites. Tout finissait en ce corps prisonnier de lui-même et de son destin. On vivait muré en soi.

— Qu’as-tu ? dit Yvan. Tu as l’air catastrophée. Est-ce parce que je n’ai pas goûté ta plaisanterie ?

— Tu es stupide. Laisse-moi. J’ai un rendez-vous.

— Avec Ross ?

— Pourquoi Ross ?

— J’ai rencontré Régine. Elle m’a dit que tu sortais avec lui.

— Il est très bien.

— Mieux que moi ?

— Cela dépend. Mais il n’est qu’un ami. Je ne sais d’ailleurs pas pourquoi je dis :« n’est que », parce qu’un ami, ce doit être très rare.

— Attends de vieillir, fit-il. L’ami est la suprême ressource des femmes laides ou croulantes.

Elle se retourna vers lui. Il s’habillait. De fades odeurs d’eau chaude venaient de la salle de bains où elle s’était isolée tout à l’heure. Les draps froissés, l’immeuble blafard, en face d’une des fenêtres : elle se sentait étrangère à cette chambre nue, à Yvan, à tout, comme vidée de substance.

« Que fais-je là ? » se demanda-t-elle.

Dehors, elle reprit contact avec la vie, avec les passants qu’elle croisait si vite avec sa voiture, ou qu’aux arrêts elle regardait venir, puis la dépasser, en avant, en arrière, selon le sens de leur marche, et c’était cela : on se rapproche, on s’en va.

« C’est fini avec Yvan », se dit-elle.

Le soir, sur le plateau d’argent où l’avait apportée Françoise, elle trouva la lettre d’Adrien.

— Oh ! celui-là ! fit-elle avec lassitude.

Comme il aimait écrire ! Comme il l’envahissait de mots ! Quand il les disait, en été, avec le soutien du Bois et de ses frondaisons épaisses, du jour rayonnant sur l’herbe ranimée par la rosée, elle pouvait sentir ces mots comme une incantation. Mais, là, sur le papier, ils perdaient leur frémissement, reprenaient leur sens exact, n’éveillaient en elle que ses émotions propres, ses intimes obsessions.

Quand elle lisait : « Ma petite fille », c’était aussitôt Oreste qui parlait à sa maîtresse, car pour sûr il la nommait ainsi. Par ce nom donné à une autre, il l’excluait, elle, il la rayait en lui ; pas seulement telle qu’elle était devenue, mais aussi la fillette qui se faisait porter dans ses bras et qu’il s’amusait à jeter dans son lit d’enfant comme s’il la jetait à l’eau. Alors elle se sentait échapper à sa force, avec la peur de tomber sans fin, de le quitter sans fin, tant avait été grand le bonheur d’être portée par lui, perdue dans sa vigueur capable de tout, maîtresse de tout.

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