La fille

Jeanne Galzy · Chapitre 54 sur 59

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La fille

Maria ne vit le cadavre que correct,…

Maria ne vit le cadavre que correct, sanglé dans sa tenue du soir, la tête bandée. Le visage s’était détendu, avait cette paix de l’absence. On avait poussé le fauteuil roulant tout contre le lit et elle avait pu appuyer sa main sur cette poitrine immobile, caresser ces lèvres et sentir le froid de la substance inerte qu’il était devenu.

Elle le regardait sans larmes, prise par le désir de mieux le voir, de l’incruster en elle, d’absorber tout ce qui pouvait encore lui venir de lui, de l’incorporer. Elle s’opposa à un enterrement dans les limites ordinairement prescrites. Elle eût voulu le garder sans fin.

Elle prenait ce que Madeleine apportait pour la soutenir, pourvu qu’on ne la dérangeât pas, qu’elle pût rester là, le garder à elle.

— Il change, disait Madeleine avec le bon sens des gens habitués aux soins matériels. Madame ne trouve pas qu’il serait temps ?

Elle ne répondait pas, faisait seulement le petit geste des enfants obstinés, secouait la tête.

« Ils sont si riches que même les lois ne les touchent pas », disaient les domestiques lassés, presque horrifiés par cette présence funèbre. Mademoiselle en était malade. Un médecin était venu. Il avait ordonné des remèdes pour dormir. Il avait parlé de traumatisme mental. Et depuis, elle dormait ou allait, titubante, dans cette chambre où le mort demeurait toujours.

Du fond de son anéantissement, elle était transpercée par le regard de Maria. Elle eût voulu l’aider ; mais comment l’aider ? Leurs douleurs mêmes étaient si différentes ! Maria ne vivait plus qu’attachée à ce visage et, elle, évitait de regarder ce mort qui avait pris la place d’Oreste.

À cause des somnifères, elle ne se mouvait plus que dans un monde cotonneux où tout s’estompait. Si elle n’eût porté cette lourdeur dans sa poitrine, cet intolérable poids soudé à elle, elle eût pu croire vivre parmi des phantasmes. Elle allait se réveiller et le cauchemar prendrait fin : ce cauchemar à épisodes tour à tour tragiques d’immobilité ou pleins de pas, de voix, de chuchotements des gens venus, qu’on avait ordre de ne pas recevoir, et qui, sur le seuil, parlaient à voix basse. Et ces monceaux de cartes et de lettres, équilibrés sur le plateau d’argent et tendus à chaque courrier par un domestique attristé, c’était comme une entrée de théâtre bien réglée. Elle jetait un coup d’œil sur le paquet, reprenait son engourdissement.

Pourtant elle reconnut l’écriture familière, ouvrit la lettre lut : « Ma pauvre petite fille », n’alla pas plus avant, déchira.

Oreste disait autrefois : ma petite fille, et il avait crié, avec une suffocation de dégoût : « Ce vieux ! Un homme de mon âge ! » De dégoût et de jalousie ! Non pas de jalousie, ce n’était pas possible ! Elle prit un nouveau cachet. Il fallait que tout se tût.

Lorsque les employés vinrent pour les mesures funèbres, le somnifère avait modéré tout, même sa douleur. Elle les guida. Ils firent vite. Maria était là et son regard les effrayait. Mais, avec elle, ils parlèrent sans fin, exhibant des catalogues.

— Oui, oui, répondait-elle en somnambule, et elle acceptait tout : les bois incorruptibles et les poignées d’argent, et ce projet de monument où un escalier à vis descendait jusqu’à la profondeur requise, pour supprimer ce qu’a d’affreux le poids de la terre.

L’employé déployait des plans et des dessins.

— Cette disposition a été réalisée au cimetière de Passy. Une seule fois. Les frais étant considérables. Et ne croyez-vous pas qu’il vaudrait mieux Marseille que Cassis ? Une grande ville. Pour le prestige.

Elle coupa court au projet. Maria désirait qu’il restât près d’elle.

Le soir, comme elle venait pour la dernière veille, Maria demanda :

— Veux-tu nous laisser ? Je veux être seule.

Elle le disait de sa voix changée, baissée d’un ton, comme rongée par la douleur.

Maïté sortit.

Alors elle erra dans ce qui avait été l’appartement d’Oreste. Qui sait s’il ne gardait pas là quelque image de cette fille ? Elle avança vers le bureau. Un paquet de cigarettes attendait ce geste vif qu’il avait pour le prendre en partant. Une feuille blanche traînait sur le buvard. Elle en abattit les volets de cuir. Rien n’y était caché. Le trousseau de clés jeté sur la table, l’avait-il été lors de son dernier départ, ou l’avait-on retrouvé sur lui ?

Les tiroirs contenaient des papiers d’affaires. Elle regarda le secrétaire, hésita un moment, prit la clé, ouvrit l’abattant d’un seul coup. Deux photographies étaient là, dans cet espace décoré comme un tabernacle, entre des miroirs et des colonnettes : celle de Maria debout, avant la maladie, et la sienne, au temps où elle était une très jeune fille, à son premier bal où elle avait dansé la première danse avec lui, comme s’il avait voulu les garder là, toutes deux encore intactes.

Elle ouvrit alors les tiroirs, et d’autres photos en jaillirent : toute l’histoire de son amour pour Maria, toute l’histoire de sa vie, à elle, depuis le petit visage informe de nouveau-né jusqu’à sa minceur de jeune fille en maillot de plage.

Et l’autre ? Où était l’autre ?

Elle déplaça les carnets de chèques, les stylos abandonnés, toute une série de briquets et de porte-cigarettes, les lettres, soigneusement réunies et qui étaient de l’écriture de Maria.

Avait-il pris des précautions ? Rien n’était là de cette étrangère.

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