La fille

Jeanne Galzy · Chapitre 18 sur 59

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La fille

Elle fut à Yvan. Elle connut ce…

Elle fut à Yvan. Elle connut ce corps déjà si familier après tant de bains ensemble, de repos côte à côte sur le sable ou la fraîcheur des mosaïques. Il était plus savant qu’elle n’avait cru.

La volupté la détendait, lui ôtait sa fièvre. Elle en sortait, capable de nouveau de goûter la terre et la mer. C’était peu, et c’était beaucoup dans son désastre que ces haltes. Elle cessait d’être cette brûlée dévorée par sa brûlure. Elle respirait.

Elle avait dit à Solange : « Laisse-le-moi un peu. Je te le rendrai. » Solange avait ri méchamment, sans comprendre. Puis elle avait répondu : « Tu peux le garder. J’ai assez de lui ! » et s’était mise à courir pour rejoindre Lebrault. Tous deux rirent en la regardant, comme d’une plaisanterie réussie, et tendrement enlacés s’éloignèrent.

Yvan l’aimait. Elle sortait de ses bras, rafraîchie, en harmonie avec un univers qui reprenait couleur. Puis l’harmonie fléchit. Elle émergea de nouveau de la léthargie amoureuse en sentant sa blessure. Que faisait-il avec cette maîtresse ? Et quelle était cette femme ? Elle lui inventait des visages vulgaires, un air de cupidité et d’audace, ne regardait plus le jeune corps hâlé qui ne détenait plus l’oubli.

Elle ravivait ses blessures secrètes, cette douleur qu’il fallait taire pour ne pas désespérer Maria. Malgré elle, elle y revenait sans cesse : « Maria ne souffre que de soupçons, moi seule je sais ! » C’était elle la plus lésée. L’infidélité, c’était entre elle et Oreste.

Jamais elle n’avait autant épié sur lui les moindres signes : le cerne de l’œil, l’air absent. Était-il si épris ? « Non, déjà fatigué », espérait-elle, d’autres soirs où il rentrait avec plus d’entrain, se faisait plus tendre.

La nuit, elle ne dormait pas pour surprendre un bruit, une porte battante, un signe qui indiquât que tout rentrait dans l’ordre, qu’il revenait à Maria.

Alors son cœur apaisé retrouvait l’ancien rythme. Il ne battait plus, dur et irrégulier, comme le phare tournant dans la nuit. Un, deux, trois, un vide, puis de nouveau un battement.

Un jour, elle dit à Yvan :

— Sais-tu qui est la maîtresse de mon père ?

Il eut l’air stupéfait alors qu’elle avait cru qu’il savait et se taisait par discrétion.

— Ce n’est pas possible !

— Si. Mais l’essentiel est que Maria n’en sache rien.

— Elle en mourrait, dit sérieusement Yvan.

— Non. Peut-être pas. As-tu jamais vu mourir d’amour ?

Un instant, il parut chercher dans sa mémoire, se tut, haussa les épaules.

— Après tout, c’est assez embêtant de souffrir.

— Les autres savent-ils ?

— Je ne crois pas. Les filles l’auraient dit. Elles en auraient été trop contentes.

— Pourquoi ?

— Toutes, au fond, envient madame Servoz et convoitent ton père.

— Que dis-tu ?

— La vérité. Le canular, c’était déjà cela. Elles y avaient pensé parce que toutes admirent Oreste Servoz.

— Tu es idiot, dit Maïté.

— Non. Pas tant que tu crois. Maria Servoz, pour elles, c’est l’image du bonheur.

— Avec ses jambes paralysées ?

— Oui, malgré ! C’est pour cela qu’elles se seraient réjouies avec des airs de compassion. Elles ne savent rien.

— Et toi, ne pourrais-tu pas t’informer ?

— Auprès de qui ?

— Mais il est impossible qu’il ne se montre pas avec elle. Au restaurant. Au théâtre. Au casino. Enfin, il ne se peut pas qu’aucun de vos pères ne l’ait vu ?

— Les hommes ont le sens de la solidarité. Et puis, que gagnerais-tu à la connaître, cette fille ?

Ce qu’il disait était raisonnable. Il ne pouvait deviner qu’une haine souffre de tourner dans le vide, que la jalousie a besoin de décorer des images précises, et qu’il lui fallait impérieusement savoir quelle était sa rivale.

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